Dossier thématique

Actes de cruauté envers les animaux et déviance*

  • Laurent Bègue-Shankland
    Professeur de psychologie sociale à l’Université Grenoble Alpes, LIP/PC2S

La brutalité envers les animaux était chose courante au milieu du XVIIIe siècle à Londres. La dureté des mœurs de son temps a sans doute inspiré l’artiste William Hogarth le jour où il a imaginé sa fameuse fable picturale intitulée Les quatre étapes de la cruauté (1751). Dans cette série de gravures, Hogarth a voulu faire une chronologie de la déchéance d’un jeune homme londonien, Tom Nero. Vendues un shilling, largement diffusées, ces images ont acquis une grande popularité : le philosophe Kant lui-même les aurait mentionnées dans ses enseignements1.
Sur la première gravure, on peut apercevoir Tom Nero portant au bras un chien qu’il est en train de martyriser en lui enfonçant une flèche dans le derrière. Autour de lui, des jeunes gens rivalisent de perversité, se livrant aux pires turpitudes sur leurs malheureuses victimes que sont un oiseau, des chats, un chien, un coq…
En imaginant une telle continuité entre la maltraitance infantile commise sur les animaux et le féminicide qui jalonne son lugubre quadriptyque, William Hogarth voulait condamner les sévices subis par les bêtes dont il était trop souvent le témoin dans sa propre ville. Dans un ouvrage consacré à son œuvre, il écrivait à propos de cette série : « Les gravures ont été réalisées dans l’espoir de corriger, dans une certaine mesure, ce traitement barbare des animaux, dont la seule vue rend les rues de notre métropole si pénibles pour tout esprit sensible ».
Ce réquisitoire qui blâme la cruauté envers les animaux et qui en fait un symptôme, voire le prodrome de crimes de sang, n’a rien perdu de son actualité. L’histoire très médiatisée de tueurs en série comme Ted Bundy, auteur d’au moins 37 homicides, et de nombreux autres criminels2 dont les meurtres d’animaux auraient précédé les crimes, fait régulièrement surface. « Il y a des tueurs en série qui ont commencé par des animaux », s’inquiétait en 2019 l’habitante d’un village de l’Est de la France confrontée à une disparition de plusieurs chats dans son agglomération3, après que le principal suspect eut reconnu un quadruple félinicide avec actes de cruauté. La même panique s’est propagée l’année suivante lors d’une vague inédite de mutilations équines en France et en Allemagne.

Y a-t-il un lien entre les maltraitances animales et les violences humaines ?

Les faits liant les violences envers les animaux et envers les humains semblent pourtant tempérés par des témoignages contradictoires qui laissent parfois penser que tel tueur de masse était au contraire un grand ami des animaux4. Sous certaines modalités, l’attachement aux bêtes n’éloigne certainement pas toujours du pire, comme l’illustrent les relations complexes qu’entretenaient les nazis avec le monde animal. Durant le IIIe Reich, des lois protectrices sans précédent sont apparues. Promulguées dès 1933 et étendues cinq ans plus tard, elles étaient les plus strictes de l’époque dans le monde5. Par exemple, le gouvernement allemand a demandé à ce que les poissons soient anesthésiés avant l’abattage6. L’un des dignitaires les plus influents du Reich, Hermann Göring, s’indignait de l’intolérable torture représentée par l’expérimentation animale (qui ne s’est pourtant pas arrêtée durant la période nazie7, tandis que se développaient les infâmes expérimentations humaines que l’on sait)8 et envisageait même d’« envoyer en camps de concentration ceux qui continuaient à penser qu’ils pouvaient continuer à traiter des animaux comme des possessions inanimées »9.
Pour aller au-delà des faits épars et anecdotiques, il importe de se tourner vers la synthèse très ample qui a été consacrée aux corrélations entre les cruautés envers des victimes animales et humaines15, p. 1213-1218), criminologie (Agnew, R. (1998). « The Causes of Animal Abuse : A Social-Psychological Analysis. », Theoretical Criminology, 2(2), p. 177-209), travail social et médecine légale (Ascione, F. R., McDonald, S. E., Tedeschi, P., & Williams, J. H. (2018). « The relations among animal abuse, psychological disorders, and crime: Implications for forensic assessment. », Behavioral Sciences & the Law, 36(6), p. 717-729), et science vétérinaire (Monsalve, S., Ferreira, F., & Garcia, R. (2017). « The connection between animal abuse and interpersonal violence: A review from the veterinary perspective. », Research in Veterinary Science, 114, p. 18-26 ; Gullone, E. (2014). « An Evaluative Review of Theories Related to Animal Cruelty. », Journal of Animal Ethics, 4(1), p. 37-57).">10. La revue scientifique Research in Veterinary Science11 a recensé 96 publications consacrées à cette question depuis 1960. Dans 98 % des articles, les violences envers les humains et les animaux étaient liées.
La permanence de ce lien statistique a conduit plusieurs autorités publiques à s’intéresser à la manière dont les gens traitaient les animaux afin de déceler ou de prédire les violences envers les personnes humaines. Depuis 2015, la police américaine collecte des données sur les actes de cruauté envers les animaux domestiques, qui sont ensuite mises en relation avec les violences familiales ou les homicides12. En psychiatrie, le manuel de référence utilisé pour catégoriser les troubles mentaux prend en compte depuis 1987 les violences commises envers les animaux pour diagnostiquer un problème de comportement. Récemment, Simon Baron Cohen, professeur à l’Université de Cambridge, a introduit une mesure de cruauté envers les animaux dans le calcul de son coefficient d’empathie13. Dans plusieurs pays, les travailleurs sociaux sont sensibilisés au sujet et comptabilisent les signes de maltraitance animale dans leurs indicateurs de problèmes familiaux. Enfin, les liens entre les troubles psychiatriques et la maltraitance animale font l’objet d’innombrables études14, dont une partie est consacrée aux tueurs en série. Que nous disent-elles ?

Paysan normand et tueurs en série

En 1838, Pierre Rivière, un jeune homme de 20 ans aux cheveux et sourcils noirs, le front étroit et le regard oblique, était jugé pour le triple assassinat de sa mère, sa sœur et son frère puis condamné à mort. Dans les archives du procès rassemblées par le philosophe Michel Foucault, on découvre qu’il maltraitait rudement et sans motifs ses chevaux, et martyrisait toutes sortes d’autres d’animaux. Voici ce qu’écrivait le délinquant : « Je crucifiais des grenouilles et des oiseaux, j’avais aussi imaginé un autre supplice pour les faire périr. C’était de les attacher avec trois pointes de clou dans le ventre contre un arbre. J’appelais cela les enuepharer, je menais des enfants avec moi pour faire cela et quelques fois je le faisais seul »15.
Aujourd’hui, lorsque des tragédies aussi spectaculaires et rares que des meurtres en série ou des meurtres de masse16 se produisent, les antécédents des auteurs sont passés au peigne fin, notamment s’il s’agit de jeunes criminels. Y avait-il des signes précurseurs ? Des violences domestiques ? Des armes à la maison ? Comment la famille fonctionnait-elle ? Les responsables politiques, parfois des journalistes, évoquent volontiers les faits qui leur semblent pertinents : adversité sociale, jeux vidéo ultraviolents, familles monoparentales, culture nihiliste figurent généralement au banc des accusés. On risque alors de passer à côté de signaux plus discrets ou jugés négligeables susceptibles pourtant d’alerter.
La cruauté envers les animaux fait partie des indices qui auraient certainement dû inquiéter l’entourage d’Eric Harris et Dylan Klebold, qui ont froidement abattu 12 élèves et un enseignant le 20 avril 1999 dans le lycée de Columbine aux États-Unis avant de se donner la mort. L’analyse de leur histoire personnelle a montré que ces deux adolescents de 17 et 18 ans s’étaient vantés d’avoir mutilé des animaux. S’agit-il d’un fait isolé ? L’étude minutieuse des dossiers de 23 auteurs de fusillades en milieu scolaire ayant eu lieu entre 1998 et 2012 a confirmé que 43 % d’entre eux avaient été violents envers des animaux avant le massacre17. Cependant, toutes les études ne vont pas dans le même sens18.
Les conduites cruelles que commettent les enfants sur les animaux ont été considérées par de nombreux penseurs depuis l’Antiquité comme un vice alarmant que les autorités éducatives et la société dans son ensemble devaient résolument combattre. Après Pythagore, le théologien Thomas d’Aquin, et les philosophes Montaigne, Kant et Locke19 y ont suspecté la trace d’une inquiétante insensibilité présageant de crimes futurs, idée reprise plus tard par la psychologue Anna Freud et l’anthropologue Margaret Mead.
L’une des premières tentatives d’inscrire ce phénomène dans un cadre psychiatrique est due au psychiatre John Mac Donald durant la seconde moitié du XXe siècle20. Celui-ci a défini une configuration de signes, communément désignée comme la « triade de Mc Donald », qui permettent de présager des violences futures. Pour cela, il s’est fondé sur l’analyse d’une centaine de patients d’un hôpital du Colorado aux États-Unis qui avaient pour point commun d’avoir proféré des menaces de mort. Il est apparu que les patients qui avaient un diagnostic d’énurésie après 5 ans, ceux qui avaient commis des actes de pyromanie et ceux qui avaient été cruels envers les animaux durant l’enfance présentaient, selon Mac Donald, un risque majoré de commettre des violences graves une fois adultes.
Bien que la psychiatrie ne s’appuie plus aujourd’hui sur cette conceptualisation pour l’analyse des conduites à problèmes des enfants et des adolescents (car les trois facettes de la triade ne sont finalement pas aussi clairement liées que cela avait été initialement suggéré)21, elle a permis de sensibiliser de nombreux psychiatres et travailleurs sociaux à ce que les violences envers les animaux22 peuvent révéler.

Les violences et l’échelle socio-zoologique

Lorsque l’on sonde les dossiers judiciaires des personnes incarcérées pour des faits de violence, il ressort que chaque prisonnier a généralement causé le malheur de plusieurs victimes durant sa vie. Dans la succession des méfaits ayant jalonné une « carrière délinquante », on déplore bien souvent plus d’une victime par agresseur. Ce sombre ratio serait encore plus déséquilibré si l’on incluait les victimes animales ayant eu le malheur de croiser la trajectoire des délinquants. On pourrait même affirmer que la violence de ces criminels n’est pas spéciste puisqu’elle ne discrimine pas les individus selon leur espèce : humains et non-humains sont également brutalisés.
Par exemple, Linda Merz-Perez et ses collègues ont questionné un échantillon de 45 délinquants violents d’une prison à sécurité renforcée en Floride qu’elles ont comparé à un groupe de délinquants n’ayant pas commis de violences. Les chercheurs ont constaté que 56 % des délinquants violents rapportaient avoir commis des actes de cruauté envers les animaux durant leur enfance, contre 20 % seulement des délinquants n’ayant pas commis de violence.
Dans ce genre d’études, on sonde rétrospectivement les traces de maltraitance envers les animaux dans l’histoire personnelle des auteurs. Parfois, ces méfaits sont aussi utilisés pour prédire ce qui va se passer dans le futur. Dans une recherche qui s’appuyait sur des données du FBI et qui portait sur un échantillon de 150 hommes inculpés pour violence envers des animaux de manière active (agression physique ou sexuelle) ou passive (négligence caractérisée), pas moins de 96 % des hommes avaient été inculpés antérieurement ou commettaient de nouveaux délits durant les six années qui suivaient23. Des analyses comparables ont été menées auprès d’échantillons de tueurs de masse ou en série, et ont confirmé que chez certains criminels, la cruauté envers des animaux avait entaché leur enfance.
Ces études témoignent également de la grande polymorphie des violences commises sur les animaux et de la diversité des espèces qui les subissent. Ce dernier point a de l’importance. Du point de vue psychologique, arracher les pattes à une araignée n’a aucune commune mesure avec le fait de rouer de coups un chat que l’on a emprisonné dans un sac en plastique. En effet, indépendamment de la proximité biologique des autres espèces avec la sienne, l’espèce humaine catégorise les animaux selon des critères anthropocentriques, c’est-à-dire influencés par des intérêts humains, matériels ou affectifs, et que la culture contribue à transmettre. Par exemple, comme on l’a vu, si dans toutes les parties du monde, les poissons jouissent d’une reconnaissance bien inférieure à celle des grands anthropoïdes24, la valeur d’animaux comme le chien ou le cochon fluctue selon les contextes. Adoré pour sa sociabilité affectueuse dans nos contrées, le chien l’est pour sa viande dans au moins 42 cultures dans le monde25. Suite à une campagne occidentale menée dans l’espoir d’obtenir plus de clémence pour ce quadrupède, la soupe au chien s’appelle désormais une « Bardot » en Corée26.
Dans notre pays, les maltraitances commises sur un animal comme le chien qui jouit d’un rang élevé dans l’échelle socio-zoologique (reflétant la valeur que la culture attribue aux différentes espèces d’animaux) apparaissent moins anodines que celles exercées à l’encontre d’une espèce d’un rang inférieur. Pour cette raison, si l’on veut prédire les violences graves envers des humains, les sévices envers des animaux socio-zoologiquement proches comme les chats ou les chiens sont des indices plus appropriés. On a également constaté que la proximité dans un sens encore plus littéral pouvait elle aussi s’avérer pertinente : les adolescents qui faisaient subir des sévices aux animaux qu’ils avaient sous la main à leur domicile étaient jugés moins à risque de commettre des conduites antisociales graves que ceux cherchant activement des animaux à l’extérieur de leur foyer, ces derniers étant manifestement plus motivés dans leur quête de cibles pour satisfaire leur violence27.

Qui par le feu, qui par la noyade

Toutes les cruautés ne se valent pas. Certaines méthodes violentes exigent en effet une plus grande proximité avec la victime que d’autres, parfois même un contact physique rapproché. Dans une étude américaine menée auprès de 314 personnes incarcérées, la modalité la plus fréquemment employée (comme cela est d’ailleurs souvent le cas dans les études américaines) était l’utilisation d’une arme à feu (77 cas), laquelle permet une certaine distance physique entre l’auteur et l’animal et peut avoir un effet facilitant. Les autres méthodes étaient les coups (43 cas), le recours à du poison (17 cas), le jet d’un animal sur un mur ou un objet (9 cas), l’étranglement ou l’étouffement (6 cas), les coups de couteau (6 cas), la noyade (5 cas) et les brûlures (5 cas)28. Selon une autre étude, les délinquants violents avaient été plus enclins que les autres à commettre des actes impliquant une plus forte proximité physique comme frapper, donner un coup de pied, piétiner, poignarder, verser des produits irritants, brûler, démembrer29. Une autre étude rétrospective menée auprès de 257 prisonniers incarcérés aux États-Unis indiquait que deux indicateurs ressortaient particulièrement pour prédire statistiquement les violences envers les humains. Le premier était purement quantitatif : avoir été à plusieurs reprises auteurs de cruauté envers des animaux. Le second était de nature qualitative : avoir poignardé un animal (ce qui implique un contact physique) s’avérait particulièrement prédictif de violences envers des humains.
L’une des limites de nombreuses études existantes réside dans la taille trop restreinte des échantillons qui les composent (rarement plus d’une centaine de personnes) et l’absence de groupes permettant une comparaison stricte. En effet, quand on apprend que 21 % des 354 tueurs en série d’une étude de référence avaient commis des cruautés envers des animaux30, ou que 46 % des auteurs d’homicides sexuels avaient maltraité des animaux durant leur adolescence31, une information décisive nous manque : quelle est la fréquence de ces actes dans la population générale ?
Une deuxième difficulté tient au fait que très souvent les actes de cruauté envers les animaux ne sont pas dénoncés (ou le sont moins dans certains contextes culturels) ou ne sont tout simplement pas enregistrés par les autorités. Dans l’étude la plus importante menée sur les tueurs de masse ayant sévi aux États-Unis entre 1982 et 2018, des traces de cruauté envers les animaux n’ont été retrouvées que pour 10 % d’entre eux. Cependant, dans le cas d’autres types d’homicides comme les meurtres en série, les données semblent très différentes, peut-être parce que les actes sont répartis dans le temps tandis que dans le cas des tueurs de masse, tous les décès se produisent au cours du même événement. Ainsi, dans une étude sur des tueurs en série ayant commis des actes de sadisme, on avait retrouvé dans près de 90 % des cas la preuve que les auteurs avaient aussi commis des actes de cruauté envers les animaux32.

L’apport des enquêtes en population générale

Les enquêtes de délinquance auto-reportées, qui interrogent directement des personnes sur leurs propres transgressions, permettent de surmonter plusieurs limites qui caractérisent les études fondées sur des statistiques publiques. Elles partent du principe que si l’anonymat et la confidentialité sont garantis, les répondants avoueront les conduites problématiques qu’ils ont commises dans le passé. On dispose d’études de validation de cette méthodologie qui lui donnent un certain crédit. Par exemple, si l’on amène des répondants à participer une deuxième fois à l’enquête en les reliant à des capteurs physiologiques censés mesurer le léger stress que produirait une réponse falsifiée, le taux de recouvrement des réponses est satisfaisant33.
Les meilleures enquêtes s’appuient sur des échantillons représentatifs dont les participants répondent au moyen de dispositifs de recueil de réponses sécurisés. Dans une étude de Michael Vaughn de l’Université de Saint Louis aux États-Unis menée auprès d’un échantillon de 43 000 participants, ceux-ci ont notamment répondu à 31 questions concernant des conduites délinquantes, comme frapper quelqu’un, mettre le feu, utiliser une arme lors d’une bagarre, etc. Lorsque le chercheur a comparé les personnes ayant commis des actes de cruauté envers les animaux à celles qui n’en avaient jamais commis, il a constaté que les premières avaient un taux de délinquance plus élevé à toutes les questions, sans exception !

Des adolescents cruels

Les études sur les populations d’adolescents ou d’enfants sont plus éparses. Sonia Lucia, de l’Université de Genève, et Martin Killias, de l’Université de Zürich, ont interrogé plus de 3600 enfants et adolescents suisses de 13 à 16 ans34. Les résultats ont montré que 12 % d’entre eux (17 % des garçons et 8 % des filles) avaient admis avoir volontairement maltraité un animal35. 5 % des garçons et 1,5 % des filles l’avaient fait à plusieurs reprises. Les animaux maltraités étaient des chats ou chiens (29 %), des poissons, lézards ou grenouilles (18 %), des oiseaux (11 %) et d’autres animaux (insectes, gastéropodes, 41 %). Dans environ un cas sur deux, l’acte avait été commis en présence d’une ou de plusieurs autres personnes. Lorsque les auteurs ont mis en relation les mauvais traitements d’animaux avec les conduites délinquantes et violentes des participants, un lien significatif est ressorti pour tous les types de conduites. Par exemple, les enfants qui avouaient avoir maltraité des animaux avaient commis trois fois plus d’actes de délinquance grave comme par exemple un cambriolage ou une agression conduisant à une blessure.
La première étude française sur les violences commises par les adolescents envers les animaux que j’ai réalisée en 2019 a porté sur près de 12 300 élèves âgés de 13 à 18 ans. Il est ressorti que 7,3 % d’entre eux avaient été auteurs, à une seule reprise pour 44 % d’entre eux, deux reprises pour 15 %, et plus de deux fois pour les 41 % restants. La majorité des cruautés avait été perpétrées de manière solitaire (55 %), et le quart d’entre elles impliquait une autre personne. Les animaux maltraités étaient principalement des chats (22,5 %), des chiens (13,9 %) ou des oiseaux (11,6 %), mais aussi des rongeurs (8,2 %) et des poissons (6,4 %). Concernant les auteurs des faits, ils se caractérisaient par des difficultés scolaires et avaient été mêlés dans le passé à des bagarres ou des actes de harcèlement36. Il s’agissait majoritairement de garçons, ce qui est cohérent avec des résultats obtenus par l’Observatoire national de la Délinquance et des Réponses pénales auprès des individus mis en cause en 2016-2018 pour maltraitance animale : 80 % étaient des hommes37.

Déficits psychologiques et traumatismes

Au-delà d’une simple description des faits de cruauté infligés aux animaux, les enquêtes permettent d’examiner une multitude de traits psychologiques et psychiatriques reliés à ces violences. On a vu que la distance physique entre l’animal et l’humain caractérisant l’acte de cruauté était une donnée pertinente pour comprendre la logique des violences. La distance psychologique l’est également. Ainsi, les personnes ayant un bas niveau d’empathie38 ou une sensibilité émotionnelle émoussée39 se montrent plus enclines à la cruauté sur les animaux. C’est aussi le cas de celles qui ont une tendance au sadisme40, à la psychopathie, au narcissisme ou au machiavélisme41. Dans l’étude de Michael Vaughn déjà évoquée plus tôt, ceux qui avaient commis des violences envers les animaux étaient affligés d’une myriade de problèmes psychiatriques comme des troubles obsessionnels compulsifs, une personnalité histrionique, ainsi qu’une tendance à l’addiction (alcool, jeu pathologique). En France, les élèves qui avaient commis des violences envers les animaux étaient davantage en proie à des troubles anxieux et dépressifs, étaient plus faiblement attachés à leurs parents et avaient des relations plus compliquées avec l’école. Par ailleurs, il n’est pas rare que les auteurs de cruauté aient été témoins de violences familiales42, ou aient eux-mêmes été physiquement ou sexuellement abusés au cours de leur enfance43. Selon une étude de Franck Ascione à l’Université de Denver, la probabilité que des enfants victimes de violences sexuelles commettent des actes de cruautés envers les animaux était multipliée par 6.
On peut conclure que dans de nombreux cas, les violences commises envers les animaux ne sont donc que l’une des facettes d’un tableau psychiatrique problématique. Les personnes ayant des troubles psychiques sont particulièrement enclines à blesser les animaux. La réciproque est d’ailleurs vraie si l’on se réfère à une étude consacrée aux morsures de chiens : les chiens mordent plus fréquemment les individus ayant des troubles psychiatriques, selon une vaste enquête menée auprès de plus de 20 000 personnes44.
Cependant, croire que la maladie mentale serait la cause principale des violences envers les animaux serait une erreur aussi grossière que de penser que la majorité des violences entre humains s’expliqueraient par une pathologie psychique. Les troubles mentaux pèsent en réalité bien peu par rapport aux autres facteurs explicatifs dans toutes les statistiques de la violence, quelles qu’en soient les victimes45. Tournons-nous à présent vers les causes de violence qui sont les plus fréquentes, mais aussi les plus ordinaires.

    *Ce texte est extrait de l’ouvrage de l’auteur « Face aux animaux. Nos émotions, nos préjugés, nos ambivalences » (Odile jacob, 2022). Nous remercions l’éditeur pour son autorisation.
  • 1 Rupke, N. (1987). Vivisection in historical perspective. Londres, Routledge, p. 37.
  • 2 Wright J, & Hensley C. (2003). « From Animal Cruelty to Serial Murder: Applying the Graduation Hypothesis. », International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 47(1), p. 71-88.
  • 3 https://www.vosgesmatin.fr/faits-divers-justice/2019/08/03/il-y-a-des-tueurs-en-serie-qui-ont-commence-par-des-animaux, consulté le 13 avril 2020.
  • 4 Voir notamment Arluke, A., & Madfis, E. (2014). « Animal abuse as a warning sign of school massacres: A critique and refinement. », Homicide studies, 18(1), p. 7-22.
  • 5 Sax, B. (2007). « Culture , religion and belief system ? Animals in nazi Germany », (p. 442-443). In M. Bekoff (Ed.). Encyclopedia of Human-Animal relationships. Westport, Greenwood Press.
  • 6 Herzog, H. (2011). Some we love, some we hate, some we eat. New York, Harper, p. 58
  • 7 Sax, B. (2007). « Culture , religion and belief system ? Animals in nazi Germany », (p. 442-443). In M. Bekoff (Ed.). Encyclopedia of Human-Animal relationships. Westport, Greenwood Press.
  • 8 Klee, E. (1998). La Médecine nazie et ses victimes. Arles : Actes Sud ; Lifton, R.J. (2000). The nazi doctors. Medical killing and the psychology of genocide. New York, Basic Books.
  • 9 Arluke, A. & Sanders, C. (1996). Regarding animals. Philadelphie : Temple University Press p. 133.
  • 10 Notamment en psychiatrie et psychologie (Bègue, L. (2018). « Pour une criminologie animalière. » Revue Semestrielle de Droit Animalier, 2, p. 211-218. ; Gullone, E. (2012). « Animal cruelty, antisocial behavior and aggression. », Londres, Palgrave ; Vaughn, M. G., Fu, Q., DeLisi, M., Beaver, K. M., Perron, B. E., Terrell, K., & Howard, M. O. (2009). « Correlates of cruelty to animals in the United States: results from the National Epidemiologic Survey on Alcohol and Related Conditions. », Journal of Psychiatric Research, 43(15), p. 1213-1218), criminologie (Agnew, R. (1998). « The Causes of Animal Abuse : A Social-Psychological Analysis. », Theoretical Criminology, 2(2), p. 177-209), travail social et médecine légale (Ascione, F. R., McDonald, S. E., Tedeschi, P., & Williams, J. H. (2018). « The relations among animal abuse, psychological disorders, and crime: Implications for forensic assessment. », Behavioral Sciences & the Law, 36(6), p. 717-729), et science vétérinaire (Monsalve, S., Ferreira, F., & Garcia, R. (2017). « The connection between animal abuse and interpersonal violence: A review from the veterinary perspective. », Research in Veterinary Science, 114, p. 18-26 ; Gullone, E. (2014). « An Evaluative Review of Theories Related to Animal Cruelty. », Journal of Animal Ethics, 4(1), p. 37-57).
  • 11 Monsalve, S., Ferreira, F., & Garcia, R. (2017). « The connection between animal abuse and interpersonal violence: A review from the veterinary perspective. », Research in Veterinary Science, 114, p. 18-26.
  • 12 Ascione, F. R., McDonald, S. E., Tedeschi, P., & Williams, J. H. (2018). « The relations among animal abuse, psychological disorders, and crime: Implications for forensic assessment. », Behavioral Sciences & the Law, 36(6), p. 717-729.
  • 13 Baron-Cohen, S. (2011). The science of evil. New York, Basic Books.
  • 14 Gleyzer, R., Felthous, A. R., & Holzer, C. E. (2002). « Animal cruelty and psychiatric disorders. », The Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law, 30(2), p. 257-265. Stupperich, A., & Strack, M. (2016). « Among a German Sample of Forensic Patients, Previous Animal Abuse Mediates Between Psychopathy and Sadistic Actions. », Journal of Forensic Sciences, 61(3), p. 699-705.
  • 15 Foucault, M (1973). Moi, Pierre Rivière. Paris, Gallimard, p. 158.
  • 16 On considère que les tueurs de masse ont commis au moins trois homicides le même jour, tandis que les tueurs en série sont les auteurs d’homicides planifiés faisant trois victimes ou plus sur un intervalle de temps plus long et dans des circonstances différentes.
  • 17 Leary, M. R., Kowalski, R. M., Smith, L., & Phillips, S. (2003). « Teasing, rejection, and violence: Case studies of the school shootings. », Aggressive Behavior, 29(3), p. 202-214.
  • 18 Voir Arluke, A., & Madfis, E. (2014). « Animal abuse as a warning sign of school massacres: A critique and refinement. », Homicide studies, 18(1), p. 7-22 ; Henry, B. C., & Sanders, C. E. (2007). « Bullying and animal abuse: Is there a connection ? », Society & Animals 15, 2, p. 107-126 ; Verlinden, S., Hersen, M. & Thomas, J., 2000. Risk factors in school shootings. Clinical Psychology Review, 20(1), p. 3-56.
  • 19 Voir Gullone, E. (2012). Animal cruelty, antisocial behavior and aggression. Londres, Palgrave, p. 5
  • 20 MacDonald, J. (1963). The threat to kill. American Journal of Psychiatry, 120, 2, p. 125-130 ; Hellman, D. S. & Blackman, N. (1966). « Enuresis, firesetting, and cruelty to animals: A triad predictive of adult crime. », American Journal of Psychiatry, 122, p. 1431-1435.
  • 21 Parfitt, C. H., & Alleyne, E. (2020). « Not the Sum of Its Parts: A Critical Review of the MacDonald Triad. », Trauma, Violence & Abuse, 21(2), p. 300-310.
  • 22 Parfitt, C. H., & Alleyne, E. (2020). « Not the Sum of Its Parts: A Critical Review of the MacDonald Triad. », Trauma, Violence & Abuse, 21(2), p. 300-310.
  • 23 Levitt, L., Hoffer, T. & Loper, A.B. (2016). « Criminal histories of a subsample of animal cruelty offenders. », Aggression and Violent Behavior, 30, p. 48-58.
  • 24 Allen, M. W., Hunstone, M., Waerstad, J., Foy, E., Hobbins, T., Wikner, B., & Wirrel, J. (2002). « Human-to-animal similarity and participant mood influence punishment recommendations for animal abusers. », Society & Animals: Journal of Human-Animal Studies, 10(3), p. 267-284 ; Rajecki, D. W., Rasmussen, J. L., & Craft, H. D. (1993). « Labels and the treatment of animals: Archival and experimental cases. », Society & Animals, 1(1), p. 45-60.
  • 25 Fischler, C. (1998). « Le comestible et l’animalité. », In B. Cyrulnik (Ed.). Si les lions pouvaient parler. Essais sur la condition animale (p. 951-959). Paris, Seuil.
  • 26 Zaraska, M. (2016). Meathooked. The history and science of our 2.5 million-year obsession with meat. New York, Basic Books, p. 158.
  • 27 Tallichet S.E., Hensley C. (2005). « Rural and Urban Differences in the Commission of Animal Cruelty. », International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 49(6):711-726.
  • 28 Miller, K. S., & Knutson, J. F. (1997). « Reports of severe physical punishment and exposure to animal cruelty by inmates convicted of felonies and by university students. », Child Abuse & Neglect, 21(1), p. 59-82.
  • 29 Merz-Perez, L, Heide, K.M., Silverman, I.J. (2001). « Childhood Cruelty to Animals and Subsequent Violence against Humans. », International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 45(5): p. 556-573.
  • 30 Wright, J, & Hensley C. (2003). « From Animal Cruelty to Serial Murder: Applying the Graduation Hypothesis. », International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 47(1), p. 71-88.
  • 31 Ressler, R. K., Burgess, A. W., & Douglas, J. E. (1988). Sexual homicide: Patterns and motives, Lexington Books/D. C. Heath and Com.
  • 32 Levin, J. & Arluke, A. (2009). The Link Between Animal Abuse and Human Violence: Reducing the Link’s False Positive Problem. Sussex Academic Press.
  • 33 Clark J. P. et Tift L. L. (1966). « Polygraph and interview validation of self-reported deviant behavior. », American Sociological Review, 31, p. 513-523.
  • 34 Lucia, S. & Killias, M. (2011). « Is animal cruelty a marker of interpersonal violence and delinquency ? Results of a swiss national self-report study. », Psychology of Violence, 1, p. 93-105.
  • 35 Selon les études menées chez les adolescents, le pourcentage oscille entre 11 et 50 %, avec une moyenne de 25,3 % (voir Arluke, A. & Irvine, L. (2017). Physical cruelty and companion animal. In Maher, J., Perpoint, H. & Beirne, P. (Eds.). The Palgave International handbook of Animal Abuse Studies (p. 39-57). Londres, Palgrave).
  • 36 Bègue L. (2020). « Explaining Animal Abuse Among Adolescents: The Role of Speciesism. », Journal of Interpersonal Violence, 886260520959643.
  • 37 Frattini, F. (2020). « Les personnes mises en cause pour maltraitance et abandon d’un animal domestique. », La Note, 48, ONDRP.
  • 38 McPhedran, S. (2009). « A review of the evidence for associations between empathy, violence, and animal cruelty. », Aggression and Violent Behavior, 14(1), p. 1-4 ; Hartman, C., Hageman, T., Williams, J. H., Mary, J. S., & Ascione, F. R. (2019). « Exploring Empathy and Callous-Unemotional Traits as Predictors of Animal Abuse Perpetrated by Children Exposed to Intimate Partner Violence. », Journal of Interpersonal Violence, 34(12), p. 2419-2437 ; Kotler, J. S., & McMahon, R. J. (2005). « Child psychopathy: theories, measurement, and relations with the development and persistence of conduct problems. », Clinical Child and Family Psychology Review, 8(4), p. 291-325.
  • 39 Walter, G.S (2017) « Animal cruelty and firesetting as behavioral markers of fearlessness and disinhibition: putting two-thirds of Macdonald’s triad to work. », The Journal of Forensic Psychiatry & Psychology, 28:1, p. 10-23 ; Dadds, M.R., Whiting, C., & Hawes, D.J. (2006). « Associations Among Cruelty to Animals, Family Conflict, and Psychopathic Traits in Childhood. », Journal of Interpersonal Violence, 21(3), p. 411-429 ; Hartman, C., Hageman, T., Williams, J. H., Mary, J. S., & Ascione, F. R. (2019). « Exploring Empathy and Callous-Unemotional Traits as Predictors of Animal Abuse Perpetrated by Children Exposed to Intimate Partner Violence. », Journal of Interpersonal Violence, 34(12), p. 2419-2437 ; Stupperich, A., & Strack, M. (2016). « Among a German Sample of Forensic Patients, Previous Animal Abuse Mediates Between Psychopathy and Sadistic Actions. », Journal of Forensic Sciences, 61(3), p. 699-705.
  • 40 Stupperich, A., & Strack, M. (2016). « Among a German Sample of Forensic Patients, Previous Animal Abuse Mediates Between Psychopathy and Sadistic Actions. », Journal of Forensic Sciences, 61(3), p. 699-705.
  • 41 Kavanagh, P. S., Signal, T. D., & Taylor, N. (2013). « The Dark Triad and animal cruelty: Dark personalities, dark attitudes, and dark behaviors. », Personality and Individual Differences, 55(6), p. 666-670.
  • 42 Baldry A. C. (2005). « Animal abuse among preadolescents directly and indirectly victimized at school and at home. », Criminal Behaviour and Mental h-Health, 15(2), p. 97-110 ; Degue, S., & Dilillo, D. (2009). « Is animal cruelty a “red flag” for family violence ? Investigating co-occurring violence toward children, partners, and pets. », Journal of Interpersonal Violence, 24(6), p. 1036-1056.
  • 43 Degue, S., & Dilillo, D. (2009). « Is animal cruelty a “red flag” for family violence? Investigating co-occurring violence toward children, partners, and pets. », Journal of Interpersonal Violence, 24(6), p. 1036-1056 ; McEwen, F. S., Moffitt, T. E., & Arseneault, L. (2014). « Is childhood cruelty to animals a marker for physical maltreatment in a prospective cohort study of children ? », Child Abuse & Neglect, 38(3), p. 533-543.
  • 44 Yeh, C.C. et al. (2012). « Mental disorder as a risk factor for dog bites and post-bite cellulitis.», Injury, 43(11), p. 1903-1907.
  • 45 Stuart, H. (2003). « Violence and mental illness: an overview. », World Psychiatry, 2(2), p. 121-124.

RSDA 2-2023

Dossier thématique

Le lien : violences sur les vulnérables

  • Anne-Claire Gagnon
    Dr Vétérinaire
    Présidente de AMAH
  • Marie-Jose Enders-Slegers
    Professeur émérite
    Open University Pays-Bas
    Présidente de IAHAIO

 

Résumé : Dans de nombreux pays occidentaux comme les Pays-Bas et la France, les animaux de compagnie sont présents dans plus d’un foyer sur deux. D’animaux de compagnie hier, ils sont devenus aujourd’hui des « membre de la famille ». La violence familiale, de même que les maltraitances animales, surviennent souvent sans que l’entourage ne s’en rende compte. Lorsque les animaux sont maltraités, les membres de la famille peuvent être en danger ; et lorsque les membres de la famille sont maltraités, les animaux de compagnie sont en danger. La prise de conscience du lien entre la violence à l'égard des êtres humains et des animaux est utile pour reconnaître les risques encourus par les personnes et les animaux vulnérables. La recherche sur les expériences des victimes, des témoins et des vétérinaires est discutée, ainsi que la décision des victimes de renoncer à partir lors de violences domestiques par crainte de représailles sur leur animal qu'elles doivent laisser derrière elles. Des recommandations sont formulées pour sensibiliser davantage la société, intensifier la recherche et adopter une approche interdisciplinaire de ce sujet.


Introduction

Plus de 50 % des familles du monde occidental ont des animaux de compagnie. Le rôle des animaux de compagnie évolue : ils sont considérés comme faisant partie de la « famille » et, dans notre société qui s'individualise, leur rôle de « soutien social » devient de plus en plus important. Les animaux de compagnie peuvent combler des lacunes dans la vie des personnes vivant seules. Ils peuvent être une source de proximité émotionnelle et de sécurité, offrir la possibilité de s'occuper de quelqu'un, de prendre soin de lui, d'être responsable et de donner un sens à sa vie. Ils contribuent à la qualité de vie en incitant à l'exercice physique (excellent pour la santé) et à la relaxation. Ils facilitent la communication et aident à l'intégration sociale des personnes (Enders & Hediger, 2019). L’importance émotionnelle des animaux de compagnie pour les personnes se matérialise par des dépenses annuelles pour leurs soins (alimentation et santé) d’environ 1100 euros.
Faire partie de la famille a aussi un côté sombre pour l’animal de compagnie. La violence à l'égard des animaux et la violence à l'égard des personnes sont souvent liées et ont été appelées « le lien » : « lorsque les animaux sont maltraités, les membres de la famille peuvent être en danger ; et lorsque les membres de la famille sont maltraités, les animaux de compagnie sont en danger », (Lockwood & Arkow, 2016).
Dans les familles où la violence est utilisée, la sécurité de l'animal de compagnie en tant que membre aimé de la famille peut être compromise : l'animal peut être maltraité en guise de punition ou d'avertissement pour les autres membres de la famille (Roguski, 2012 ; Volant, 2008) ; il peut être tué en guise de menace pour les victimes (si vous en parlez à quelqu'un ...), etc. Les membres de la famille, même s'ils ne sont pas eux-mêmes maltraités, souffriront émotionnellement de ces expériences (violence psychologique). De nombreuses victimes déclarent que les animaux leur apportant un soutien émotionnel ont été victimes de violences (Flynn, 2000).

Qu'est-ce que la maltraitance animale ?

Plusieurs définitions sont utilisées :
- Au niveau sociologique : c’est un comportement socialement inacceptable et non accidentel (intentionnel) qui provoque la douleur, la souffrance, la détresse ou la mort (Ascione, 1998).
- Au niveau juridique : sont des délits le fait de harceler, martyriser, priver d’eau, de nourriture, de soins de santé ou d’abri, de mutiler inutilement ou de tuer un animal.
Commettre intentionnellement sur un animal un acte qui entraîne une mort cruelle ou inflige de la douleur ou des souffrances inutiles est un crime (Animals & Society Institute, 2012).
Les violences faites aux animaux et aux humains ont les mêmes caractéristiques et des similarités dans les lésions infligées. Dans tous les cas, il s’agit de dépendance, de pouvoir, d'agressions psychologiques, physiques, sexuelles et de domination.

Familles dysfonctionnelles

Il convient de préciser que la maltraitance des animaux de compagnie s'inscrit généralement dans une dynamique familiale dysphorique (Jegatheesan et al., 2020). Un nombre considérable de recherches universitaires sur la violence inter-espèces montre que ces abus sont souvent liés à la maltraitance des enfants et des conjoints, ainsi qu'à d'autres formes de violence familiale (Boat, 1995 ; Ascione, 1998, 1999 ; Ascione & Arkow, 1999 ; Faver & Strand, 2003). En outre, la maltraitance des animaux par les enfants eux-mêmes est fortement liée à leurs propres expériences de maltraitance (Felthous & Kellert, 1987; Ascione, Thompson & Black, 1997). Bien que l'hypothèse dite de graduation – la situation dans laquelle la maltraitance des animaux pendant l'enfance et l'adolescence conduit à la maltraitance des humains à l'âge adulte – n'ait pas été prouvée (voir par exemple Arluke, Levin, Luke & Ascione, 1999 ; Wright & Hensley, 2003 ; Hensley et al., 2009), il est toujours important de noter que la maltraitance des animaux est un marqueur d'autres expériences pénibles dans la vie des enfants (Gullone, 2011), notamment des violences pédocriminelles (Nurse & Harding, 2024). La plupart des études récentes sur la relation entre les abus directs envers les animaux de compagnie et les abus envers les enfants et la violence familiale soulignent la nécessité d'une approche systémique et multidisciplinaire du problème (Jegatheesan et al., 2020).

Corrélation entre les violences domestiques

Le lien entre la maltraitance animale et la maltraitance humaine est reconnue depuis plusieurs dizaines d’années (Ascione, 1999). Aux Pays-Bas, la première étude qualitative et quantitative a été réalisée en 2008 (Enders & Janssen, 2009). Trente-cinq professionnels des violences domestiques (forces de police, juges) ont été interrogés sur le lien entre la maltraitance des animaux et la violence domestique. Il n'y avait pas de connaissances explicites sur ce sujet, mais lorsque celles-ci ont été fournies, des connaissances implicites étaient présentes et des exemples de cas où ce sujet aurait pu être négligé ont été mentionnés par les personnes clés.
Un officier de police a décrit le cas suivant :
« Les policiers en charge de la protection animale ont reçu une vidéo d'une fillette (âgée d'environ 4-5 ans) sautant sur un trampoline. C'est la fin de l'après-midi, la fillette est vêtue d'une chemise de nuit et tient un chiot dans chaque main. Quatre autres petits chiots sont sur le trampoline, assis, couchés, et sont lancés de haut en bas sur le trampoline pendant que la fillette saute.
Les chiots qu'elle tient dans ses mains sont lancés en l'air, tombent sur le trampoline et à côté, sur le sol en pierre de la cour. La fillette prend un autre chiot et continue son jeu sans fin. Les pleurs des chiots sont déchirants.
La vidéo a été réalisée par un voisin, qui a filmé cette scène avec son téléphone et l’a jugée préoccupante, d’où son envoi à la police.
La police en charge de la protection animale décide de se rendre sur place. En entrant dans la maison de la petite fille, ils découvrent une situation chaotique : les parents de la petite fille en train de fumer et de boire avec des amis, des bouteilles vides partout, des cartons de pizza et beaucoup de saleté sur le sol, et une chienne allaitante attachée au radiateur. Une situation claire de négligence (qui est une forme de maltraitance des enfants) de la petite fille et de négligence (et de maltraitance) des animaux. La police a placé la fillette et les animaux en lieu sûr ».
En signalant les faits qui l’inquiétaient – la fillette laissée sans surveillance maltraitait (peut-être involontairement) les chiots – le voisin a mis en lumière le « lien », permettant la protection de l'enfant et des animaux.
Dans ce même projet de recherche, des questionnaires ont été envoyés à 108 vétérinaires : 60 % des vétérinaires ont remarqué ou soupçonné des cas de maltraitance animale dans leur pratique et, dans 30 % de ces cas, des cas de violence domestique ont également été remarqués ou soupçonnés. Au total, 365 cas de maltraitance animale ont été constatés par les vétérinaires dont seulement 40 ont été signalés à la police. De nombreuses raisons ont été évoquées pour expliquer l'absence de signalement : anxiété de mettre en péril la relation avec le client, raisons financières, ce n'est pas notre spécialité, ce n'est pas notre rôle, anxiété d'être victimes de violences à notre tour, nous ne sommes pas formés pour cela, nous ne savons pas à qui nous adresser, etc. Une récente enquête réalisée en 2020 aux États-Unis a confirmé ces mêmes freins (Patterson-Kane, 2022).

Frein à quitter le foyer violent par loyauté à l’animal de compagnie

Solidarité avec l’animal. En 2012, des femmes propriétaires d'animaux de compagnie et victimes de violence ont été interrogées (Garnier & Enders, 2012) dans des centres d'hébergement. Dans cette étude, 55 % des femmes en centres d’hébergement déclarent que leur partenaire a brutalisé l’animal de compagnie, que ce dernier a été tué pour 15 %. Pour 33 % d’entre elles, leur partenaire a menacé de s’en prendre à l’animal (en faisant du chantage). Certaines femmes (11 %) déclarent que leur partenaire poussait l’animal à les agresser pour que le chien les morde (ce que tous les animaux, dans cette enquête, ont refusé !).
De nombreuses femmes (41 %) ont reporté leur départ, anxieuses à l'idée que l'animal soit tué ou brutalisé en leur absence. La réalité de cette hypothèse a été constatée lors d'un entretien : un appel intimidant en visio d'un auteur qui menaçait de tuer son chien, qui était encore avec lui. Il a placé le couteau contre la gorge de l'animal : elle devait rentrer à la maison, sinon il…
À l'époque, les animaux de compagnie n'étaient pas admis dans les centres d’hébergement. Aujourd'hui, il existe une association aux Pays-Bas, Mendoo, qui place ces animaux de compagnie dans des familles d'accueil, et qui promeut également le fait que les centres d’hébergement acceptent les animaux de compagnie des victimes. C'est ce qui se passe dans des centres d’hébergement de plus en plus nombreux, ce qui est une très bonne chose : les animaux de compagnie sont une grande source de soutien pour les femmes et les enfants.
Il est recommandé de créer des associations interdisciplinaires qui travaillent dans le domaine de la violence domestique, de la maltraitance des enfants, de la maltraitance des animaux, de la protection des enfants, de la protection des animaux, comme des policiers, gendarmes, des spécialistes de la protection de l’enfance, des pédiatres et médecins généralistes, des vétérinaires, des psychologues, les représentants de la justice et autres professionnels concernés (Enders-Slegers, Verheggen & Eshuis, 2016). L'objectif de ces associations serait de sensibiliser et de collaborer à la prévention et à l'aide aux victimes. En outre, le soutien politique et sociétal doit être acquis par des campagnes, des recherches, des mesures, l'éducation, des procédures de signalement, etc. Des centres d’hébergement pour les victimes humaines et animales doivent être créés. Des conférences, des fiches d'information et des brochures devraient être disponibles pour éduquer l’ensemble des professionnels dans toutes les disciplines ainsi que le grand public.
Des programmes de recherche doivent être mis en place pour établir la prévalence et pour mieux comprendre les situations familiales de maltraitance. Il convient également de développer la recherche sur les caractéristiques de la personnalité des auteurs de violence domestique, animale et humaine. En outre, des protocoles de communication (par exemple National Institute of Child Health and Human Development, NICHD, Cyr, 2019), des procédures de signalement et les bases juridiques de signalement devraient être élaborés et enseignés. Les signalements croisés entre les différentes disciplines doivent être encouragés. Dans toutes les disciplines concernées, l'éducation au lien devrait être intégrée dans les formations. Dans les outils de gestion des risques, l'information sur une éventuelle maltraitance animale devrait faire partie des questions posées.

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    RSDA 2-2023

    Dossier thématique

    Présentation du colloque sur le thème de la corrélation entre violences sur les personnes vulnérables et violences sur les animaux

    • Jacques Leroy
      Professeur émérite
      Université d’Orléans
    • Anne-Claire Gagnon
      Dr Vétérinaire
      Présidente de AMAH

    Ce colloque, intitulé « Une Seule Violence », a été organisé en collaboration avec Nantes Université sur l’initiative de Monsieur le sénateur Arnaud Bazin, vétérinaire de formation et co-parrainé par ce dernier et M. François-Xavier Bellamy, député européen.
    Cette rencontre, qui s’est déroulée à la Maison du Barreau de Paris le 17 mars 2023, a permis pour la première fois à trente-deux personnalités représentant vingt disciplines scientifiques d’apporter aux 300 participants à cette journée un éclairage global sur des situations souvent ignorées des professionnels de santé, comme les généralistes, ou sous-estimées, voire considérées comme non-essentielles (comparées aux drames humains) par certains pénalistes, entre autres, et toujours traitées de manière distincte.
    Or, les données scientifiques comme les témoignages des forces de gendarmerie ou de police, des associations de protection animale, des vétérinaires, des assistantes familiales, sociales, des enseignants et des associations de protection des femmes et de l’enfance, le montrent : il est fréquent que les violences domestiques contre les êtres humains vulnérables et les animaux de compagnie, se produisent en même temps ou que les unes précèdent les autres. C’est la raison pour laquelle détecter des violences perpétrées dans un foyer permet d’en prévenir d’autres. Ce lien entre ces deux formes de violences, qui fait l’objet d’études et d’intérêt croissant à l’étranger, il est vrai essentiellement dans les pays anglo-saxons, n’a pas reçu un accueil comparable en France. Pour ne prendre qu’un exemple, le Grenelle contre les violences conjugales qui s'est déroulé en 2019 n'a pas abordé la question des violences sur les animaux familiers. D’où l’importance de colloques comme celui-ci permettant de montrer qu'en France un certain nombre de professionnels de terrain ainsi que d'universitaires ont conscience de ce phénomène. Si « Une seule violence » exprime une réalité philosophique, sociologique, exprime-t-elle pour autant une réalité juridique ? Est-il possible de relier les deux modes d’expression de la violence à la fois contre les animaux et contre les êtres humains, dans un seul ensemble, de les « globaliser » en quelque sorte et de faire d’une seule violence une notion juridique ? Le fait qu’à l’époque contemporaine l’animal de compagnie entre dans les foyers et devient bien souvent un véritable membre de la famille au même titre qu’un enfant appelle une réponse qui ne peut être différée.
    Les différentes contributions qui suivent ont donc pour objet, à partir de témoignages et d’une analyse scientifique des comportements violents à l’égard des personnes vulnérables et des animaux, de proposer aux acteurs sociaux, politiques et judicaires quelques pistes de réflexion pour appréhender juridiquement ce nouveau mode d’expression de la délinquance.

    Plan des actes du colloque

    Introduction

    « Une seule violence ». Analyse d’une notion
    Florence Burgat

    1. Les données

    Le lien : violences sur les vulnérables
    Marie-Jose Enders-Slegers et Anne-Claire Gagnon

    Actes de cruauté envers les animaux et déviance
    Laurent Bègue-Shankland

    2. Les moyens d’agir

    a) Les moyens juridiques d’agir

    Corrélation entre les violences sur les personnes vulnérables et les violences sur les animaux : d’une timide reconnaissance législative vers des évolutions nécessaires afin d’améliorer la lutte contre les violences domestiques
    Agnès Borie

    Politique pénale doit rimer avec maltraitance animale
    Franck Rastoul

    Les auxiliaires de justice : mission des avocats et perspectives
    Arielle Moreau

    b) Repérage et signalement : enjeux transversaux

    Violences sur les animaux et sur les personnes vulnérables : repérage et signalement par les vétérinaires
    Estelle Prietz et Émilie Couquerque

    Repérage des situations de violences incluant les animaux par les personnels de l’Éducation nationale
    Marie-Laure Laprade

    Mesures et stratégies adoptées pour prévenir et gérer la violence dans sa transversalité
    Céline Gardel

    Propos conclusifs
    Jacques Leroy, Jean-Paul Richier et Anne-Claire Gagnon

      RSDA 2-2023

      Dossier thématique

      « Une seule violence ». Analyse d’une notion

      • Florence Burgat
        Directeur de recherche en philosophie
        ENS/INRAE

       

      Sous le titre « Une seule violence », une équipe pluridisciplinaire, en collaboration avec Nantes Université et sous le parrainage de deux hommes politiques, donnait vie, le 17 mars 20231, à un colloque mêlant réflexions théoriques, témoignages et pistes d’action. Semblablement à « l’approche “One Health“ » (« Une seule santé »), selon laquelle celle des humains ne saurait être garantie sans que le fussent également celle des animaux et celle des végétaux en raison des connexions qui les unissent, l’approche « Une seule violence » pose l’existence d’une « corrélation entre violences sur les personnes vulnérables et violences sur les animaux ». Le fait est là : aux violences interhumaines commises dans l’ombre des maisons s’ajoutent fréquemment des violences envers les animaux qui y vivent.
      Pour tenter de comprendre en quoi tient l’unité de la violence nonobstant la diversité des victimes, que réunit toutefois une commune vulnérabilité, nous examinerons deux problèmes. Le premier est double. Il tient dans une objection à la thèse de l’unité de la violence, selon laquelle celle qui est dirigée envers les animaux fait barrage à celle qui l’est envers les humains en déchargeant l’agresseur de son énergie destructrice sur une victime axiologiquement neutre. Nous examinerons dans la foulée une réponse possible à une telle objection qui prend appui sur une neutralité axiologique discutable à divers titres (1. La violence envers les animaux fait-elle barrage à la violence envers les humains ou, au contraire, la nourrit-elle ?). Cette discussion débouche sur l’origine de la violence, d’une part, et sur la diversité de ses destins, d’autre part. A ce dernier égard, nous rencontrerons plusieurs cas de figure, selon que la violence atteint directement son but initial ou dévie de cette trajectoire, soit pour renoncer à la violence, soit pour redoubler de violence (2. L’unité de la violence : une même origine et une diversité de destins, qui requalifient la violence en retour).

      1. La violence envers les animaux fait-elle barrage à la violence envers les humains ou, au contraire, la nourrit-elle ?

      Que vaut l’affirmation selon laquelle mieux vaut s’en prendre aux animaux qu’aux humains ? Ces êtres vulnérables entre tous que sont les animaux en raison du pouvoir physique, cognitif, technique, juridique que nous avons sur eux, seraient-ils avant tout bons à être martyrisés et tués ? Les actes de cruauté perpétrés dans le but de jouir de la souffrance infligée2, comme les massacres massifs socialement institués3 et/ou parfaitement rationalisés4 seraient-ils le prix de la paix sociale ? Le « vivre-ensemble » a-t-il pour coût la souffrance animale ? Il semble difficile de soutenir une telle opinion, qui ne résiste guère à un examen, qui plaide au contraire pour « une corrélation entre les violences ».
      Qu’est-ce donc qui sous-tend cette opinion ? De deux choses l’une : soit les animaux sont indifférents à leur sort, ne vivent pas leur vie en première personne, tout leur est égal car ils ignorent le vécu de l’expérience – partageables sont alors les vues du théologien cartésien Nicolas Malebranche qui, ayant frappé sa chienne à coups de pied pour faire entendre la similitude entre ses cris et le son émis par une cloche, aurait ajouté en forme de démonstration : « cela crie, mais cela ne sent pas » ; soit ils vivent leur vie en première personne, sont attachés à leur existence comme nous le sommes à la nôtre, ne veulent être ni blessés, ni enfermés, ni tués, ont une vie affective – bref, tout ce que les observateurs des animaux ont, de tout temps, décrit.
      La première conception rend douteux que frapper un animal puisse jamais soulager l’agresseur, et épargner ainsi l’humain en réalité visé par les coups ; car faire résonner un objet en le frappant n’assouvit que peu la pulsion violente : la destruction de ce qui est vu comme un objet inerte ne rassasie pas ; au mieux calme-t-elle momentanément les nerfs de l’agresseur. (Nous nous attacherons à ce cas de figure dans la deuxième partie de cet article). L’on objectera que violenter un animal n’a précisément rien à voir avec la destruction d’un objet : d’un côté, les cris, le regard fou, la résistance, le sang, de l’autre : du bruit, une matière qui perd sa forme au point de disparaître dans ses miettes. On le sait, la thèse dite de « l’animal-machine » fut d’emblée jugée « incroyable », tant elle est contraire à l’expérience5.
      La seconde conception place sur un plan d’égalité d’essence la violence envers l’animal et l’humain parce qu’il est porté atteinte au même type d’existence sensible. Que l’on décide ensuite de conférer à ces violences des valeurs morales diverses est une autre affaire. Les manifestations de la douleur, la peur, les dommages causés sont de même ordre, toutes choses étant égales d’ailleurs. Être à la merci de l’agresseur constitue une situation qui induit le même type de terreur, chaque expérience vécue portant son idiosyncrasie.
      En somme, si les animaux criaient sans douleur, s’en prendre à eux pourrait constituer une violence moralement acceptable ; ce serait un peu comme s’en prendre à un robot, qui mime la douleur mais ne la sent pas, en ignore l’expérience vécue. Toutefois, se laisser aller à la violence envers des choses peut être vu comme une attitude devant être contrôlée et retenue en conscience, dans la mesure où elle flatte un penchant mauvais, quel que soit l’objet de sa hargne.
      L’idée d’une porosité entre victimes animales et victimes humaines dans l’esprit de l’agresseur semblait acquise depuis au moins deux siècles. A l’évidence, il faut y revenir, comme le suggère la tenue de ce colloque. Mentionnons pour mémoire le passage dans lequel Kant défend cette perspective. Thèse remarquable : tout en niant que les animaux pussent avoir des droits ou être l’objet d’une considération morale directe, Kant voit dans leurs souffrances le canal de la porosité des violences, posant en quelque sorte une unité formelle (mais non morale, selon lui) entre êtres humains et êtres animaux. L’homme a le devoir de ne pas émousser en lui, par les mauvais traitements et les sévices envers les animaux auxquels il pourrait se livrer, la disposition la plus utile à la moralité que les hommes se doivent les uns les autres, c’est-à-dire la sympathie, cette capacité à « souffrir avec ».

      « […] un traitement violent et en même temps cruel des animaux est […] intimement opposé au devoir de l’homme envers lui-même, parce qu’ainsi la sympathie à l’égard de leurs souffrances se trouve émoussée en l’homme et que cela affaiblit et peu à peu anéantit une disposition naturelle très profitable à la moralité dans la relation avec les autres hommes – quand bien même, dans ce qui est permis à l’homme, s’inscrit le fait de tuer rapidement (d’une manière qui évite de les torturer) les animaux, ou encore de les astreindre à un travail […], à condition simplement qu’il n’excède pas leurs forces ; à l’inverse, il faut avoir en horreur les expériences physiques qui les martyrisent pour le simple bénéfice de la spéculation, alors que, même sans elles, le but pourrait être atteint. Même la reconnaissance pour les services longtemps rendus par un vieux cheval ou un vieux chien (comme s’ils étaient des personnes de la maison) appartient indirectement aux devoirs de l’homme, à savoir au devoir conçu en considération de ces animaux, mais cette reconnaissance, envisagée directement, n’est jamais qu’un devoir de l’homme envers lui-même »6.

      Ici, la thèse de l’unité de la violence n’a pas pour corrélat la volonté de défendre les animaux pour eux-mêmes, mais elle reconnaît un point de passage évident (celui de l’unité de la souffrance) entre les formes de violence et donc entre les victimes animales et humaines.
      Cette thèse était bien établie quelque cinquante ans après la publication de cette page, comme l’indique la condition de publicité qui s’attachait à la répression des mauvais traitements envers des animaux domestiques dans la loi Grammont : cacher la violence pour ne pas en donner l’idée. Maurice Agulhon, dans un article fondateur sur les motivations de la protection des animaux au XIXe siècle et la réalité de leur condition, a parfaitement explicité et documenté la thèse selon laquelle l’on ne saurait moraliser les rapports des hommes entre eux tout en laissant leurs mauvais penchants s’exercer aux dépens des animaux ; durant ce siècle, « on avait en vue quasi exclusivement, en tous cas principalement, les animaux domestiques, menacés par la violence de leurs maîtres, et l’on espérait qu’en réfrénant cette violence mineure on aiderait à réfréner la violence majeure des humains entre eux ? La protection des animaux voulait être une pédagogie, et la zoophilie l’école de la philanthropie7 ». L’habitude du spectacle de cette violence, la souffrance, l’agonie, le sang des animaux étaient jugés incompatibles avec la volonté morale et politique d’abaisser le niveau de la violence sociale.
      Un autre fait de société attire l’attention ; c’est le sujet mis au concours par l’Académie des sciences morales en 1802. Le 6 juillet, la séance publique de l’Institut National s’ouvrit par l’annonce des sujets récompensés par des prix. Celui proposé par la classe des Sciences morale et politique pour le prix de morale est le suivant : « Jusqu’à quel point les traitements barbares exercés sur les animaux intéressent-ils la morale publique ? et conviendrait-il de faire des lois à cet égard ? ». Nous renvoyons le lecteur aux éclairages de Valentin Pelosse, tant sur le contexte philosophico-social de cet énoncé que sur la teneur de la trentaine de mémoires remis par les auteurs ayant concouru à ce prix8.
      Pourtant, à lire certaines récentes décisions de justice, l’on en vient à douter de l’histoire des idées et de l’effectivité du savoir sur nos façons de penser et d’agir. Tout récemment, des juges ont en effet conclu à « la faible gravité des faits » s’agissant d’actes de cruauté commis envers des animaux domestiques, infligeant aux coupables de minimes et simples amendes, éventuellement avec sursis9. Si l’abattage illicite de dizaines d’animaux, le maintien en cage sans nourriture ni eau jusqu’à ce que l’animal ne puisse plus marcher, la mutilation entraînant dans un cas l’agonie dans l’autre la mort se voient qualifier de « faible gravité », il est loisible de se demander ce que sont, dans l’esprit de ces magistrats, des « faits graves ». Force est de constater que la gravité tombe, quelle que soit la cruauté des actes (en l’occurrence reconnus comme tels dans les cas évoqués), dès lors que c’est un animal qui se trouve être la victime.

      2. L’unité de la violence : une même origine et une diversité de destins, qui requalifient la violence en retour

      La « corrélation », évoquée dans l’argument du colloque, est plus qu’un voisinage fortuit ; elle suggère une articulation naturelle, un lien causal entre les violences envers les personnes vulnérables et envers les animaux. Remarquons que sont exclues de ce champ les violences entre personnes non vulnérables, qui appelleraient une autre analyse. De part et d’autre, la disposition d’esprit de l’agresseur n’est pas la même ; on le conçoit aisément. Dans le face à face entre deux hommes vigoureux, chacun risque sa vie ; dans un face à face entre un homme vigoureux et une personne vulnérable ou bien un animal, le premier sait la partie gagnée d’avance. Ce qu’il recherche en fait de jouissance, c’est la souffrance singulière d’un être vulnérable.
      Lors de ce colloque, il ne s’agissait pas de constituer les violences envers les animaux en simple indicateur des seuls agissements dignes d’être réprouvés et condamnés – ceux qui se perpètrent entre humains, mais, au-delà de leur voisinage, de penser leur unité. Si celle-ci mérite discussion (voir supra), elle se laisse factuellement découvrir dans la co-présence des violences entre victimes humaines vulnérables et victimes animales. Ces victimes, qu’une même vulnérabilité rapproche, ont une essence commune qui explique cette co-présence ; l’homme violent passe des unes aux autres car il tire chaque fois le même type d’assouvissement. Dans tous les cas, il jouit tranquillement (sans encourir de riposte) et la plupart du temps impunément du mal qu’il fait et de la terreur qu’il impose. Cela est proprement sa jouissance.
      Ainsi la thèse de l’unité des violences (« Une seule violence ») implique-t-elle en quelque manière l’identité des victimes sur le plan formel ; celle-ci tiendrait dans une communauté d’expression, par le regard, les cris, la résistance (l’attachement à sa propre vie), par l’effusion du sang, par le passage de vie à trépas. Dans l’évaluation morale des actes violents, la ligne de partage ne passerait pas fondamentalement entre les humains et les animaux, mais entre les êtres sensibles, d’une part, et les choses inertes ou insensibles, d’autre part. Au sein de ces ensembles, divers éléments entrent bien sûr en compte pour préciser l’évaluation morale et apporter le cas échéant quelques pierres à l’évaluation judiciaire.
      Que vise à contrer « l’approche “Une seule violence“ » ? S’agit-il d’affirmer que la pulsion destructrice est une et toujours la même quel que soit l’objet auquel elle s’applique ? L’unité de la violence tiendrait alors dans son origine. Une même pulsion serait à l’œuvre lors du bris volontaire d’un objet, d’une insulte dégradante, d’un coup de pied ou d’actes de cruauté, que ceux-ci soient infligés à un humain ou à un animal ; les victimes, en revanche, différeraient, et parfois radicalement. Ainsi, nul ne qualifiera de « victime », ni au sens juridique ni au sens moral du terme, la chaise ou le tableau, dont on pourra au mieux dire qu’« ils ont été victimes de la violence d’un tel » (comme nous pouvons dire que nous avons été victimes de la pluie alors que nous étions sortis sans parapluie). Si cette façon de parler peut aussi s’appliquer à une personne victime de la furie d’un tel, celle-ci est aussi bel et bien « une victime ». Lorsque la violence est redirigée vers des objets inertes, ceux-ci sont détruits, brisés ; ils n’ont pas été blessés, ils n’ont pas souffert, ils ne sont pas dans le coma, ils ne sont pas morts car ils n’ont jamais été vivants.
      Cette première voie de compréhension permet donc de penser conjointement l’unité de la pulsion de destruction et la diversité de ses destins. Ceux-ci indiquent que l’objet de cette pulsion peut se déplacer (la psychanalyse l’a montré10). Au lieu de s’en prendre, sous l’effet d’une puissante colère, à la personne qui en est (à tort ou à raison) la cause, un tel se déchargera en détruisant un objet, parfois en s’en prenant à lui-même, par exemple en frappant son poing contre un mur au lieu de l’écraser sur un visage. La douleur ainsi auto-infligée permet d’abaisser le niveau de tension.
      Aussi la pulsion destructrice peut-elle dévier de sa trajectoire (son objet naturel) pour aller vers un objet aléatoire et moralement neutre – une chose matérielle, pouvant par ailleurs être dotée d’une valeur patrimoniale, sentimentale, etc. En ce cas, la personne violente se montre capable de renoncer à faire le plus grand mal, c’est-à-dire blesser physiquement, et donc aussi psychiquement, un individu (humain ou animal), au profit d’un acte substitutif. Encore faut-il qu’il n’inflige aucune douleur, sans quoi cette substitution n’atteint point son but : éviter de faire mal. Jeter un objet au sol en vue de le détruire – celui-ci peut appartenir à la victime potentielle ou, dans un esprit différent, à l’agresseur lui-même –, ou encore retourner le geste contre soi constituent (chaque fois à sa façon) une violence volontairement déviée de sa trajectoire initiale ; c’est une violence qui a renoncé à elle-même.
      Peut-on dire que la violence qui s’abat sur un animal accomplit une pareille déviation ? Peut-on y voir un renoncement à la violence ? Rien n’est moins sûr. S’il apparaît que les violences envers les humains vulnérables et envers les animaux cohabitent, il est des cas où, pour faire mal à une personne, l’agresseur s’en prend à son animal. Si celle-ci n’a pas été atteinte physiquement et que son chien est, de facto, seul victime des actes de cruauté, nous avons en réalité affaire, non à une déviation de la violence vers un objet neutre (tout le monde ne s’accorde pas sur ce point, nous l’avons vu dans les affaires rapportées en note) mais à son redoublement. L’agresseur fait deux victimes : l’animal lui-même auquel les sévices sont infligés, et son propriétaire lorsqu’un lien d’affection les unit ; c’est précisément ce lien qui motive l’acte violent. Il s’agit de faire mal deux fois. C’est parce que le chien, le chat, le cheval ou tout autre animal doué de sensibilité fait l’expérience de la souffrance, qu’il subit la terreur et la douleur dans une mesure que nous nous représentons parfaitement ; et c’est parce que cet animal est aimé par la personne visée par l’auteur des faits, qu’il est choisi par ce dernier. On peut ajouter, enfin, que l’animal est choisi parce que l’auteur des faits n’ignore rien de la mansuétude de la justice en pareils cas.
      Nous parvenons au cœur de la question posée par l’unité de la violence. Frapper un chien, le mutiler, le torturer en lieu et place de celui ou de celle à qui sont, en vérité, destinés ces coups et ces blessures, est-ce une violence substitutive ? A première vue, il pourrait sembler que oui. Mais tel n’est pas le cas, car le chien n’est pas une chose. Une pleine violence (non substitutive) a ceci de particulier qu’elle vise à faire directement souffrir et/ou à faire savoir à la personne qui aimait la victime combien celle-ci a souffert. Ces agissements ne peuvent en aucun cas passer pour des violences substitutives à la « vraie » violence. D’abord parce que la victime animale a pâti dans tout son être de l’acte violent ; l’acte de cruauté envers elle engendre une souffrance de même ordre que celle que subirait un humain (terreur, douleur, résistance) en raison de leur commune structure psychobiologique. Ensuite parce que son propriétaire aimant se trouve psychiquement affecté par cet acte, et ce doublement : il vit en pensée la terreur et la douleur endurées par son animal, peut parfaitement se mettre à sa place (se faire crever un œil, taillader le corps, …) ; et il sait désormais que ces mutilations lui étaient fantasmatiquement destinées – un savoir qui le plongera durablement dans la peur et l’empêchera de vivre normalement.

      Conclusion

      Aux yeux de certains, les animaux seraient bons à être violentés, la paix sociale étant à ce prix ; nous les destinerions secrètement à cette fonction. Cette thèse s’accompagne d’une conception pour le moins paradoxale de l’animal. Il doit ressembler suffisamment à l’humain pour que soient assouvis à ses dépens des actes de violence destinés à un homme, une femme ou un enfant ; en effet, pour que l’agresseur y trouve son compte – sa jouissance – une similarité profonde entre cet animal et cet humain sur lequel les coups ne se sont finalement pas abattus est requise. Mais il faut dans le même temps que cet animal ne valle moralement rien, absolument rien, pour que la violence à son endroit soit, sinon encouragée, du moins quasi impunie. La double question est alors la suivante : que lui manque-t-il donc de si essentiel pour ne rien valoir moralement ? que possède-t-il de si essentiel pour être un analogon de l’humain ? En vérité, nul n’ignore l’ampleur du tort fait aux animaux et la parenté des souffrances, de sorte que l’on peut voir dans leur déni la face la plus hideuse de l’anthropocentrisme.

      • 1 Paris, Maison du barreau.
      • 2 Actes perpétrés par des individus isolés envers des animaux domestiques, captifs ou sauvages, jeux cruels (corrida, combats d’animaux…), piégeage et chasses dites « traditionnelles » dont les méthodes de mise à mort sont particulièrement cruelles.
      • 3 Pêche, chasse, boucherie.
      • 4 Expérimentation animale.
      • 5 Mentionnons, parmi d’autres, les critiques d’Arnauld et de Leibniz : « Il y a lieu de craindre que cette opinion ne puisse pas trouver de créance dans les esprits des hommes » tant elle est à première vue « incroyable. » (Antoine Arnauld, « Quatrièmes objections », in René Descartes, Méditations métaphysiques [1647], Paris, Garnier Flammarion, 1979, p. 298). Cette thèse va « contre toutes les apparences et contre le jugement du genre humain. » (Gottfried Wilhelm Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain [1765], présentation par Jacques Brunschwig, Paris, Garnier Flammarion, 1990, p. 51).
      • 6 Emmanuel Kant, Métaphysique des mœurs II. Doctrine de la vertu [1797], traduit de l’allemand par Alain Renaut, Paris, Garnier Flammarion, 1994, Doctrine de la vertu, § 17, p. 302. Pour une analyse de l’opposition entre devoirs de l’homme et droits des animaux, nous nous permettons de renvoyer à notre article, « Des droits pour les animaux ou des devoir à leur égard ? Des devoirs parce que des droits », Cahiers français, N° 391, p. 67-72.
      • 7 Maurice Agulhon, « Le sang des bêtes, le problème de la protection des animaux en France au XIXe siècle », Romantisme, n° 31, 1981, p. 81-109.
      • 8 Valentin Pelosse, « Imaginaire social et protection de l’animal. Des amis des bêtes de l’an X au législateur de 1850 » (Ière partie), L’Homme, XXI (4), 1981, p. 5-33 et « Imaginaire social et protection de l’animal. Des amis des bêtes de l’an X au législateur de 1850 » (2e partie), L’Homme, XXII (4), 1982, p. 33-51.
      • 9 Nous remercions Maître Caroline Lanty de nous avoir communiqué les quatre ordonnances pénales suivantes. 1) affaire MEYAPIN, tribunal judiciaire de Châlons-en-Champagne, ordonnance du 26 mai 2023 : chien dénommé Cooky « privé [par son propriétaire] de nourriture au point d’atteindre un état de maigreur avancé et de le garder en captivité dans une cage au point qu’il ne sache plus marcher » ; « étant donné la faible gravité des faits », l’homme est condamné à une simple amende de quelques centaines d’euros ; 2) affaire BONSANG, tribunal judiciaire de Fontainebleau, ordonnance pénale du 26 mai 2023 : son propriétaire a martyrisé un chien dont le certificat vétérinaire décrit le « poids physiologique très inférieur à la normale, des plaies cicatricielles d’origine traumatique, des ongles longs (signe que l’animal ne sortait / marchait pas ou trop peu), un chien urinant de crainte » ; « compte tenu de la faible gravité des faits », l’homme est condamné à une simple amende de quelques centaines d’euros assortie d’une interdiction de détenir un animal pendant seulement 5 ans ; 3) affaire LETAILLEUR, tribunal judiciaire d’Evreux, ordonnance pénale du 23 juin 2023 : l’homme s’est rendu chez ses voisins pour massacrer leurs deux chiens, dont l’un est décédé des suites des coups et l’autre, laissé agonisant, a dû être euthanasié ; il se voit condamné à verser une amende de 500 euros assortie d’une interdiction de détenir un animal pendant seulement 5 ans ; 4) affaire CHERY, tribunal judiciaire du Bourges, ordonnance du 22 février 2023 : ce boucher-charcutier s'est rendu complice de l'abattage illicite et hors d’un abattoir de dizaines de moutons ; le jugement reconnaît que « les faits sont d'une gravité certaine », mais le prévenu est étonnamment condamné à une amende de 500 euros avec sursis (il ne verse donc rien) et le tribunal ordonne la restitution des animaux survivants, soit 94 moutons, placés provisoirement au cours de l'enquête auprès de l’Œuvre d’Assistance aux Bêtes d’Abattoirs (OABA).
      • 10 Nous renvoyons principalement aux textes suivants de Freud : Pulsion et destins des pulsions (1915), Au-delà du principe de plaisir (1920), Le moi et le ça (1922).

      RSDA 2-2023

      Actualité juridique : Bibliographie

      Revue des publications

      • Yoel Kirszenblat
        Docteur à l’université Aix-Marseille

      « Il envoya le corbeau, et il partit, allant et venant jusqu’à ce que les eaux aient séché de dessus la terre. Il envoya la colombe d’auprès de lui pour voir si les eaux avaient décru de la surface du sol. Mais la colombe ne trouva pas d’endroit où poser la plante de son pied et elle revint vers lui, vers l’arche, car l’eau était sur la surface de toute la terre. Il étendit sa main, la prit et l’amena à moi vers l’arche. Il attendit encore sept autres jours et envoyé à nouveau la colombe de l’arche.
      La colombe revint vers lui le soir – et voici, elle avait saisi dans son bec une feuille d’olivier ! Et Noé sut que les eaux avaient baissé de sur la terre. Il attendit encore sept autres jours et renvoya la colombe, et elle ne revint plus vers lui ».
      Genèse, ch. 8 : 7


      La belle et la bête : et si le pigeon nous confrontait à nos propres incohérences ?


      La colombe, la belle, est admirée pour sa beauté et ses symboles. A contrario le pigeon, la bête, est rejeté, considéré comme un « nuisible », un vecteur de maladies. Et pourtant, la colombe n’existe pas en tant que telle, puisqu’il s’agit d’une tourterelle ou d’un pigeon bizet mais blanc. Pourtant, comment un même animal peut-il à la fois susciter le rejet et le désir, représenter la saleté ou la paix, être néfaste ou protégé ?
      Le pigeon, « gris » ou « blanc », subit des discriminations principalement fondées sur son physique et des idées reçues. Du reste, le droit encourage ces différences et ancre dans les mœurs une forme de spécisme.
      C’est sous ce mouvement notamment qu’il sera proposé de présenter l’actualité bibliographique des derniers mois.
      La colombe, de par son mythe et sa couleur blanc immaculé, représente un symbole d’espoir, de pureté de paix, d’amour et de fidélité, de liberté ou encore de baptême.
      Cette légende prend notamment racine dans la Genèse où Noé envoya à trois reprises une colombe afin de vérifier si le déluge recouvrait encore la surface de la terre et ainsi évaluer le retrait des eaux sur terre. D’une manière indirecte, la colombe sauva l’humanité et devint un symbole d’espoir et de paix entre Dieu et l’humanité (D. LUCIANI, Des animaux, des hommes et des dieux. Parcours dans la Bible hébraïque, Presses Universitaires de Louvain, 2020).
      Cette représentation de la paix se retrouve aussi lors de la symbolique de la Trêve olympique, où des colombes sont libérées. Le comité olympique, dans un feuillet d’information, déclarait que :
      « (…) dans un monde déchiré par les guerres et la violence, la colombe de la paix représente l’un des idéaux et des défis du CIO : construire un monde pacifique et meilleur grâce au sport. La flamme olympique apporte à tous les peuples de la terre la chaleur de l’amitié par le partage et la camaraderie. Dans le symbole, la flamme se compose d’éléments colorés effervescents – évoquant la liesse éprouvée lors de la célébration de l’esprit humain. Ces éléments symbolisent le rassemblement des peuples, sans distinction de race, pour le respect de la Trêve »1.
      Le pigeon, quant à lui, endosse d’autres représentations bien moins flatteuses : celui d’un oiseau au corps dodu, cosmopolite, bruyant, sale et vecteur de maladies, relayant par ailleurs au second plan son rôle historique de messager – pour lequel certains d’entre eux furent décorés –, ou d’animal de chair et d’ornementation (Y. KIRSZENBLAT, L’animal en droit public, Thèse : Droit : Université d’Aix-Marseille, 2018).
      Pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraître, les deux animaux sont identiques si bien que l’espèce de « colombe » n’existe pas car il s’agit simplement d’une tourterelle ou d’un pigeon biset blanc.
      Cet exemple de dissonance cognitive nous confronte à nos perceptions vis-à-vis des animaux, où, sans réelles raisons, certains sont caressés et d’autres consommés. Ce paradoxe, qui ne trouve pas de fondement rationnel, constitue une discrimination fortement ancrée dans le subconscient (C. KERBRAT-ORECCHIONI, « Ce ne sont que des animaux » : le spécisme en question, Pommier, 2023 ; v. ég. C. PELLUCHON, Manifeste animaliste : politiser la cause animale, Rivages, 2021).
      Le droit s’inscrit également dans ce sillage et de nombreuses règlementations retranscrivent un spécisme sociétal, comme le démontre l’article 120 du Règlement Sanitaire Départemental Type :
      « Il est interdit de jeter ou de déposer des graines ou nourriture, en tous lieux ou établissements publics, susceptibles d'attirer les animaux errants, sauvages ou redevenus tels, notamment les chats ou les pigeons ; la même interdiction est applicable aux voies privées, cours ou autres parties d'un immeuble ou d'un établissement lorsque cette pratique risque de constituer une gêne pour le voisinage ou d'attirer les rongeurs.
      Toutes mesures doivent être prises pour empêcher que la pullulation de ces animaux soit une cause de nuisance et un risque de contamination de l'homme par une maladie transmissible ainsi que de propagation d'épidémie chez les animaux ».
      Établir un lien entre les nuisances et les pigeons est pourtant à contre-courant des dernières mœurs en termes de bien-être animal où, par exemple, la notion de « nuisible » a progressivement disparu du vocable juridique pour être remplacée par « espèce susceptible d’occasionner des dégâts » (ESOD).
      En effet, les mœurs évoluent et se pose de plus en plus la question de « comment devons-nous traiter les animaux ? » (St. COOKE, What are animal rights for ?, Bristol University Press, 2023 ; C. HESS HALPEM, Les droits des animaux : législation, éthique, évolutions, perspectives, Artemis, 2023 ; R. WACKS, Animal lives matter : the quest for justice and rights, Routledge India, 2024 ; K. C. MOORE, The case for the legal protection of animals : Humanity’s shared destiny with the animal kingdom, Palgrave Macmillan, 2023 ; J. KOTZMANN, The legal recognition of animal sentience : principles, approaches and applications, Hart Publishing, 2024 ; v. ég. J. LEBORNE, La protection pénale de l’animal, Thèse : Droit : Toulon, 2023 ; Ch. RENAUD, La protection pénale de l'animal : entre anthropocentrisme et reconnaissance d'une valeur intrinsèque animalière ; étude comparée des systèmes français et canadien, Mémoire : Droit : Université de Laval et Toulouse, 2023 ; A. BONNET, La protection des animaux et le droit de l’environnement, L’Harmattan, 2023 ; A. PADILLA VILLARRAGA, Derecho sintiente: Los animales no humanos en el derecho latinoamericano (Derecho y Sociedad), Siglo del Hombre Editores, 2022 ; R. N FASSE, S. C BUTLER, Animal rights law, Hart Publishing, 2023 ; I OFFOR, Global animal law from the margins, Routledge, 2023). Cette préoccupation s’inscrit jusqu’à la norme suprême dans de nombreux pays et la Belgique devrait être le prochain pays à constitutionnaliser l’animal, en les reconnaissant comme des êtres sensibles (v. par ex. O. LE BOT, Droit constitutionnel de l’animal, Publication indépendante, 2023).
      Néanmoins, cette constitutionnalisation de l’animal est, sauf exception, souvent imparfaite et ne constitue qu’un objectif d’État et non pas un droit invocable directement par les justiciables, ce qui aurait pourtant plus de portée (V. par ex. Y. KIRSZENBLAT, « La sensibilité de l’animal en droit constitutionnel comparé », in R. BISMUTH, F. MARCHADIER, Sensibilité animale : perspectives juridiques, CNRS, 2015).
      En parallèle, d’autres initiatives se mettent en place, comme la reconnaissance de la personnalité juridique de l’animal (S. MAREK MULLER, Impersonating animals : rhetoric, ecofemnism, and animal rights law, Michigan State Univeristy Press, 2020 ; C. REGAD, C. RIOT, La personnalité juridique de l’animal, Mare Martin, 2023). Récemment, les requins et les tortues marines sont désormais qualifiées « d’entités naturelles sujets de droit » dans les Iles Loyautés (Nouvelle-Calédonie) et ces dispositions ont été insérées dans le Code de l’environnement de cette province (C. REGAD, « Les avancées de la personnalité juridique de l’animal dans les Iles Loyautés (Nouvelle-Calédonie, France) », PEERS Press, 2023 ; C. REGAD, « La personnalité juridique des fleuves, reflet de la progression du droit du vivant », JCP G Semaine Juridique, n°19, 2023).
      Autre évènement majeur, le 22 décembre 2021, le Tribunal de première instance en matière d’infractions pénales de la Cité de Buenos Aires (n° IPP 246466/2021-0), a reconnu qu’un Hurleur noir (Auloatta Caraya) était un sujet de droit non humain et qu’à ce titre il disposait de droits et libertés fondamentales (C. REGAD, C. RIOT, « Sandra, Cécilia et maintenant Coco, des affaires judiciaires qui révèlent les avancées de la personnalité juridique de l’animal en Argentine - Note sur la décision du 22 décembre 2021 du Tribunal de première instance en matière d’infractions pénales de la Cité de Buenos Aires (n° IPP 246466/2021-0) », PEERS Press, 2023). Cette nouvelle jurisprudence, dans la mouvance de celles de Sandra et Cécilia, laisse l’espoir qu’un jour une personnalité juridique universelle de l’animal existera et que ce dernier disparaitra progressivement de la catégorie juridique des biens meubles et immeubles.
      L’exemple de la colombe et du pigeon souligne d’une part la contradiction entre droit et biologie, et d’autre part la nécessité de ne pas enfermer les animaux dans des catégoriques juridiques déconnectées de la biologie (G. DUCKLER, Juris zoology : a dissection of animals as legal objects, Lexington books, 2022 ; E. HUCHARD, « La frontière entre humains et autres espèces redessinée par les sciences comportementales », Communications, 2022, vol. 110).
      L’humanité gagnerait à apprendre de cette histoire où, qu’il s’agisse d’un pigeon « gris » ou d’un pigeon « blanc », ils sont identiques, disposent des mêmes vertus et de la même beauté. Et comme le disait Saint-Exupéry, « on ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux »2.

      • 1 Comité international olympique, décembre 2015 : https://stillmed.olympic.org/Documents/Reference_documents_Factsheets/La_Treve_olympique.pdf
      • 2 A. de SAINT-EXUPERY, Le Petit prince, Gallimard, 1999, p. 76.

      RSDA 2-2023

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