La protection animale : l’engagement fort des professionnels de l’élevage breton depuis 40 ans
- Benoît PORTIER
- Marylise Le Guenic
- Yannick Ramonet
Chambre d'Agriculture de Bretagne
L’ADN du métier d’éleveur est de répondre d’abord aux besoins physiologiques des animaux, synonyme de bientraitance. L’approche « One Welfare » développée plus récemment, permet de concilier bien-être de l’animal et celui de l’Homme. La protection animale est régie en premier lieu par une réglementation, basée sur des textes généraux sur l’élevage. Ils peuvent être complétés de mesures normatives, cahiers des charges ou chartes qualité. La Chambre d’Agriculture de Bretagne est engagée depuis plus de 40 ans, dans des programmes de recherche et développement, pour accompagner l’évolution des pratiques d’élevage.
Protection animale et bientraitance = le métier de l’éleveur
1. La protection animale et la bientraitance sont des attentions quotidiennes pour la très grande majorité des éleveurs bretons. Présupposer de la maltraitance généralisée/systémique dans les exploitations agricoles, c’est remettre en cause l’identité profonde de l’éleveur et le sens de son activité auprès de ses animaux. Elever les animaux, c’est bien les nourrir et les abreuver, leur offrir un logement adapté, les soigner en cas de nécessité et leur éviter le stress. La bientraitance ainsi définie, se résume à une obligation de moyens pour l’éleveur. Le bien-être animal, se définit comme la bientraitance, enrichie de considérations sur le point de vue positif de l’animal, ses perceptions sensorielles et son comportement1. L’éleveur est alors engagé dans une obligation de résultats pour assurer un certain niveau de bien-être à ses animaux. Comprendre et mesurer les perceptions de l’animal ont incité les organisations agricoles de recherche et développement à développer une approche éthologique, en complément de la zootechnie.
2. En 2019, dans son rapport sur le bien-être animal, le CESE rappelle la nécessité d’une approche systémique du bien-être2. Bien-être humain et animal sont indissociables. Le CESE invite les pouvoirs publics à envisager le bien-être animal sous l’angle du « one welfare » = un seul bien-être, en y intégrant la question des conditions de vie et de travail des éleveurs et des salariés, mais aussi les questions environnementales. Il s’agit alors de considérer en même temps le bien-être des animaux et celui des éleveurs, et ne pas prioriser l’un au détriment de l’autre. Parallèlement l’Etat, considérant le bien-être animal comme un enjeu sociétal, élabore un « plan stratégique bien-être animal au cœur d’une activité durable, sur la période 2016-2020. Ce plan met en place notamment les cellules opérationnelles de prévention contre la maltraitance animale dans chaque département. L’objectif est de détecter de manière précoce les élevages dans lesquels les risques de maltraitance animale sont forts et d’intervenir en amont pour trouver une solution favorable, en prenant notamment en compte la situation personnelle des éleveurs concernés, souvent difficile dans ces situations.
La protection animale très règlementée
3. La protection animale relève de règlementations et textes généraux sur l’élevage qu’ils soient européens ou nationaux. La Directive 98/58/CE traite de la protection des animaux et définit les conditions d’élevage à respecter3 : capacité professionnelle du personnel, surveillance et soin des animaux, bâtiment et ambiance, abreuvement et alimentation… De nombreuses espèces ont leur réglementation spécifique (porc, veau, volaille…) établies au niveau européen, et complétées sur certains points au niveau national. Ces réglementations traduisent très souvent une obligation de moyens (respect des normes de surfaces, de dimension de cases, d’équipements ou d’enrichissement du milieu, règles de conduite d’élevage tel que l’âge minimal au sevrage ou la nécessité d’anesthésie pour la castration des porcs) … mais certaines intègrent dans leurs attendus des obligations de résultats, en aviculture notamment.
4. La réglementation concerne aussi les personnes en charge des animaux dans les élevages. Depuis le 01 janvier 2022 un référent « bien-être animal » est identifié dans chaque élevage et un parcours de formation obligatoire doit être suivi par les référents en porcs et aviculture4. En volaille, afin de garantir le bien-être des poulets destinés à la consommation humaine, une formation et un certificat professionnel individuel d’éleveur de poulets de chair sont exigés pour les professionnels titulaires de l’exploitation ou en charge directe du soin et de l’entretien des poulets.
5. La réglementation s’enrichit parfois de mesures normatives – comme le label agriculture biologique ou le label rouge – de chartes qualités ou de cahiers des charges de filières ou privés (Charte de bonnes pratiques d’Elevage5, les 2 vaches, la nouvelle agriculture).
6. Le début des années 2020 laissait entrevoir le renforcement réglementaire avec la stratégie de la commission européenne « de la ferme à la table ». La perspective était de réviser la législation existante en matière de bien-être animal, en ce qui concerne l’élevage, le transport et l’abattage des animaux6. Actuellement seul le projet de directive transport est en discussion eu niveau européen. La révision de la réglementation concernant l’élevage pourrait être annoncée au cours des prochaines années. Ce renforcement réglementaire aura un coût : pour le porc, l’IFIP a évalué que la mise en œuvre de l’ensemble des mesures recommandées par l’EFSA coûterait 10 milliards d’€ en France. Face à ces réglementations, des outils d’évaluation du bien-être animal ont été développés. Les référentiels utilisés sont portés par l’ensemble des filières d’élevage bretonnes.
7. La mise en place de certaines mesures réglementaires est confrontée toutefois à certaines difficultés : 1) les impasses techniques comme par exemple, l’arrêt de la caudectomie en porcs ; les difficultés à concilier toutes les libertés du BEA et la santé ou la protection de l’environnement (accès extérieur et grippe aviaire ; sortie des vaches et pressions fortes au pâturage) ; 2) le besoin d’investissement très élevé quand cela concerne le bâtiment ; 3) la résistance au changement de certains éleveurs
40 années d’engagement de la profession agricole bretonne sur la protection et le bien-être animal
8. La Chambre d’agriculture de Bretagne est engagée depuis plusieurs dizaines d’années sur la protection animale et sous différentes formes : les actions de recherche, de sensibilisation, de formation des éleveurs et des conseillers, de l’accompagnement individuel et collectif, de la coordination entre acteurs. Elle apporte aussi son expertise auprès des administrations.
9. Elle a contribué à produire et diffuser des références et méthodes d’approche sur le bien-être animal. Ainsi le projet « Accept » (2014-2017) s’est intéressé au regard que portent les citoyens consommateurs sur les pratiques d’élevage. Il a permis de mieux comprendre les controverses. Le projet « Bicose » (2020-2022) a rassemblé l’ensemble des références disponibles sur le bien-être animal pour toutes les filières d’élevage7. Le public visé est large : éleveurs, conseillers, formateurs.
10. Plus récemment, la Chambre de Bretagne pilote le projet national « API Maé » : agir pour mieux prévenir la maltraitance animale en élevage. Ce projet implique 12 chambres en France et les cellules départementales opérationnelles associées.
11. Enfin la Chambre assure des missions de veille sur l’actualité sanitaire, comme par exemple celle sur l’influenza aviaire8 ou plus récemment l’épizootie de FCO/MHE/DNC en ruminants9.
12. De nombreuses études terrain ont porté sur les modifications de pratiques d’élevage : En bovin, la réduction de la douleur des veaux lors de l’écornage, l’enrichissement du milieu en bâtiment avec des équipements (brosses, argile…), le logement collectif des veaux en bâtiment et en plein air avec son impact sur le bien-être animal, les observations sur les vaches nourrices. Des études sont en cours pour étudier l’expression des émotions chez les bovins.
13. En porc, les travaux sur les truies libres en maternité sont engagés depuis la fin des années 1990 en stations expérimentales, anticipant très largement l’engagement actuel de la filière pour ce mode de logement, dans la perspective d’une évolution réglementaire possible. D’autres études portent sur l’élevage des porcs sur litière paillée, l’arrêt de la caudectomie, ou encore la sociabilisation des porcelets.
14. En volaille les études portent sur l’allongement de la durée de vie des poules pondeuses ou sur les jardins d’hiver en élevages de poulets de chair.
15. Les actions de diffusion et d’accompagnement des éleveurs sont nombreuses. Elles concernent les conseils individuels et collectifs. Ainsi, un groupe composé exclusivement d’éleveuses dans le Morbihan a travaillé pendant 3 années sur l’approche systémique du bien-être de l’Homme et de l’animal10. De nombreuses publications en ont été tirées, dont un livret de témoignages d’éleveuses ou encore une exposition photo présentée lors d’événements. Des journées de formation sont organisées pour les éleveurs sur les solutions alternatives aux antibiotiques. La Chambre assure aussi la formation des référents BEA des exploitations. Elle anime les 4 cellules départementales opérationnelles se réunissant en Bretagne, ainsi que le dispositif d’aide à la relance de l’exploitation agricole (AREA) confrontée à des difficultés structurelles nécessitant notamment la restructuration des dettes. En lien avec le GPSE, la Chambre accompagne les éleveurs confrontés aux conséquences négatives de problèmes électriques sur l’état sanitaire du troupeau.
16. La Chambre d’Agriculture de Bretagne assure en partie la coordination nationale pour Chambre de France des actions bien-être animal. Elle organise pour cela des formations de conseillers, anime un groupe sur les réseaux sociaux et met à jour la formathèque nationale. Elle co-anime au niveau national, avec les Instituts techniques, la recherche et l’enseignement, un RMT (Réseau Mixte Technologique) sur le One Welfare, qui évolue vers une approche systémique du bien-être animal. La Chambre participe à de nombreuses journées techniques sur le sujet : le colloque BOW en 2024 sur le bâtiment et le One Welfare comme point de rencontre entre l’homme et l’animal. Les journées sur la recherche porcine, les 3R (rencontre, recherche, ruminant), la journée régionale bien-être, les porte-ouvertes en stations et en exploitations.
17. Cette thématique est traitée sur internet et les réseaux sociaux. Les stations expérimentales animales (Trévarez – 29 en bovins et Crecom – 22 en porcs) proposent des visites virtuelles, intégrant un volet sur le bien-être animal en élevage. Ces stations accueillent de très nombreux visiteurs, techniciens, étudiants, chaque année où la question du bien-être animal est abordée dans toutes ses dimensions, à partir des travaux des Chambres d’agriculture.
Conclusion
18. La bientraitance est une notion pleinement intégrée dans l’élevage comme un facteur essentiel de production et d’acceptation sociétale. Elle s’est enrichie de la prise en compte des besoins et comportements et intègrent aujourd’hui des études sur les états mentaux, allant vers plus de bien-être animal. Elle se décline aujourd’hui dans le cadre d’une approche systémique « One Welfare » visant à la fois le bien-être de l’Homme et de l’animal. Les pistes à explorer pour l’avenir concernent 1) les techniques d’élevage, en levant les verrous techniques, en testant de nouvelles pratiques, avec l’apport de l’éthologie et de l’ergonomie ; 2) les méthodes de diffusion, de conseil et de sensibilisation. Il convient d’intégrer davantage la prise en compte du bien-être animal dans le conseil en élevage. Il est nécessaire de poursuivre les approches en sciences humaines pour comprendre les attentes et les perceptions des éleveurs ainsi que pour lever les freins à la mise en place de certaines pratiques en élevages ; 3) le repérage et la gestion précoce des situations à risque de dégradation ; 4) la prise en charge des coûts liés aux nouvelles pratiques par le consommateur, les filières ou les aides publiques ; 5) la prise en compte des pratiques d’élevage dans les pays d’importation pour éviter les distorsions de concurrence.
19. En ouvrant les portes de leurs élevages, ou au travers des réseaux sociaux, de nombreux éleveurs, engagent des actions pour informer les citoyens et consommateurs sur les pratiques dans les élevages et présenter la réalité de la prise en compte du bien-être animal. Cette connaissance est essentielle pour rétablir et renforcer le lien entre le monde de l’élevage et les citoyens.
Ces travaux ont bénéficié des aides du compte d’affectation spéciale développement agricole et rural (Casdar) du ministère de l’Agriculture et de la souveraineté alimentaire, ainsi que du programme régional de développement agricole et rural de Bretagne.
- 1 https://bien-etre-animal.chambres-agriculture.fr/definir-et-mettre-en-oeuvre/dechiffrer-les-enjeux-du-bien-etre-animal
- 2 https://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2019/2019_29_bienetre_animal.pdf
- 3 https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:31998L0058
- 4 https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000044592711
- 5 https://www.gie-elevages-bretagne.fr/admin/upload/Plaquette_CBPE_2022.pdf
- 6 https://ec.europa.eu/commission/presscorner/api/files/document/print/fr/ip_23_6251/IP_23_6251_EN.pdf
- 7 https://bien-etre-animal.chambres-agriculture.fr/
- 8 https://bretagne.chambres-agriculture.fr/detail-actu/actualites-influenza-aviaire
- 9 https://bretagne.chambres-agriculture.fr/detail-actu/epizooties-fco3
- 10 https://opera-connaissances.chambres-agriculture.fr/doc_num.php?explnum_id=200348
