Propos conclusifs
- Jean-Pierre Marguénaud
Agrégé de Droit privé et de Sciences criminelles
Université de Montpellier
Membre de l'Institut de Droit Européen des Droits de l'Homme (IDEDH)
Jean-Pierre Marguénaud
Agrégé de droit privé et de Sciences criminelles
Apprenti fabuliste
À la différence des rapports de synthèse toujours contraints par l'exigence de tenir plus ou moins compte de ce que chacun des autres intervenants a bien pu raconter, les propos conclusifs d'un colloque sont libres. Ils le sont sur le fond ; ils peuvent l'être aussi en la forme.
Puisque le colloque de Brest du 7 mars 2025 sur « La protection animale à l'appui de l'action associative » arrivait aussi en conclusion de la belle carrière universitaire d'Isabelle Demeslay, il avait été convenu que les propos conclusifs seraient essentiellement constitués par une fable inspirée il y a quelques mois par son exemplaire et inlassable dévouement au sein du Refuge de Landerneau.
Comme un reste de pudeur empêchait l'apprenti fabuliste de dire lui-même « La bonne fée du chenil », il avait été prévu qu'elle serait lue, récitée ou déclamée par François-Xavier Roux-Demare et Estelle Derrien tout juste mise dans la confidence. Pour ménager un petit effet de surprise, les propos conclusifs devaient commencer de la manière la plus classique par exemple en se demandant si « l'action associative à l'appui de la protection animale » n'aurait pas mieux convenu et, soudain, l'organisateur devait couper brutalement la parole à l'orateur conclusif pour introduire la lecture de la fable.
Seulement, l'effet de surprise devait être si bien réussi qu'Isabelle Demeslay allait croire à un véritable incident diplomatique à ce point sidérant qu'elle en fut empêchée de comprendre que c'était elle « La bonne fée du chenil ». Puisse la version écrite lui permettre d'apprécier plus sereinement ce modeste hommage rimé s'adressant, par son admirable relais, à tous les bénévoles qui par la voie associative font tellement pour la protection des animaux en détresse.
La Bonne fée du chenil
À Barsanges, depuis quelques étés,
S'est tissée une belle complicité
Entre le dernier chien du village
Et un vieux dogue de passage
Qui accompagne dans sa cure d'oxygène
Un intermittent indigène.
Un jour qu'ils se sentaient bien en confiance,
Les canidés se laissèrent aller aux confidences.
« Quant à moi, débuta le sédentaire,
Mes maîtres étaient déjà ceux de ma grand-mère,
Si bien que je ne suis pas le chien dans un jeu de quilles,
Mais le dernier arrivé dans la famille ».
« Il y a eu plus d'embûches sur mon parcours,
Confessa l'estivant à poils courts.
J'ai été dressé à la dure
Par un vieillard au passé obscur
Qui avait le coup de fouet facile
Quand je n'étais pas assez docile.
Or, un jour de sortie hivernale
Une glissade lui fut fatale
Et, sans comprendre le pourquoi ni le comment,
Me voilà dans une cage en ciment,
Entouré de vingt congénères en perdition
Retenus dans les mêmes conditions.
Prostré dans la pénombre,
Je roulais les pensées les plus sombres,
Mais la lumière et la vie sont revenues
Quand la bonne fée du chenil est apparue.
Ses caresses alourdies de pitié,
Ses paroles de rude amitié,
M'ont aussitôt fait savoir
Que je n'étais pas en enfer mais au purgatoire.
Pendant des mois, tous les jours de la semaine,
Parmi d'autres fées dont elle est la reine
Je l'ai vue, en anorak violine,
Apporter l'espoir dans la pension canine
Et mener chacun tour à tour en promenade
Entre la rivière, les remparts et la rade.
Pour elle, il n'y a jamais de jours de fêtes
Car il n'y a point de trêve à la souffrance des bêtes.
Il arrive parfois que la fée du chenil
Se mette en colère contre les imbéciles
Qui méchamment l'invectivent,
L'accusent de ne pas déployer une énergie aussi vive
À soulager la misère des humains
Que la vie a rejetés sur le bord du chemin.
“Le malheur, répond-elle, reste le malheur
Même lorsqu'il frappe nos frères réputés inférieurs
Et j'accepterai vos critiques
Seulement sur la preuve authentique
Que votre dévouement pour les hommes qui pleurent
Égale la moitié du mien pour les bêtes qui se meurent.
Embrouillés dans votre logique rudimentaire,
Ne jugerez-vous pas bientôt nécessaire
D'interdire, tant qu'à faire, les soins vétérinaires ?
Je produirais, d'ailleurs, les témoignages,
D'infirmes, de reclus de tous âges
Me remerciant d'avoir éclairé leur pauvre vie
En leur offrant la compagnie
D'un Titus, ou de tant d'autres dont je ne sais plus le nom
Que j'ai sauvés de l'abandon”.
Parfois, malgré son fort caractère,
La fée laisse couler des larmes sincères :
C'est quand l'un d'entre nous s'en va
Peut-être vers un doux trépas
Ou chez un nouveau maître plus affable
Qui l'a trouvé à peu près présentable.
Mauvais sujet récusé plus de vingt fois,
Elle a enfin débusqué quelqu'un qui veuille de moi.
Depuis, le souvenir du fouet me ronge le cœur,
Mais je m'oblige à la bonne humeur
Par reconnaissance et pour marquer mon estime
À des milliers de bonnes fées anonymes
Qui n'auront jamais tout à fait le sourire
Tant qu'il restera des animaux à secourir ».
J.-P. M., le 6 mars 2022
