Les parcs de chasse et la nature des animaux. Essai sur les enclosures cynégétiques au XVIIIe siècle en Île-de-France
- Raphaël Devred
Chercheur postdoctoral, Histoire
Université Versailles Saint-Quentin – Université Paris-Saclay Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines
Introduction. De la liberté de clore et de privatiser la terre : vers une histoire environnementale des enclosures
1. Le fait de mettre en parc des territoires et des animaux est d’une vive actualité. En 2023, le Parlement français vote une loi visant à limiter l'engrillagement des espaces naturels et à protéger la propriété privée 1. Son effet rétroactif, qui vise à faire démonter les enclos posés ces 30 dernières années pour rouvrir les milieux, a fait l’objet de vives controverses tant chez les propriétaires que chez les citoyens. Pour le propriétaire, cet acte interroge le caractère constitutionnel du respect de la propriété privée ; pour les citoyens, l’avis est polymorphe, entre réouverture des espaces fauniques ou pédestres et lutte pour le partage de l’espace ; pour l’historien, il permet de s’emparer du sujet complexe de l’enclosure en France à l’aune du présent comme le recommande Marc Bloch dans un ouvrage fondateur.
2. En 1931, Marc Bloch publie Les caractères originaux de l’histoire rurale française. Dans ce livre pionnier de l’histoire rurale en France, l’historien fait des enclosures et de l’attaque contre les usages communautaires les premiers signes de la révolution agraire 2. Si chaque région française, voire chaque terroir, connaît un rythme et un processus singulier, une dynamique générale est à l’œuvre. Ces enclosures sont le symbole d’une modernité agraire, liée à la propriété exclusive : celle des grands domaines. En réalité, les mouvements de privatisation que sont les enclosures sont constituées de plusieurs dispositifs. Le premier et le plus imposant est le parc.
3. Le terme de parc est issu du grec paradeisos, lui-même forgé d’après le mot persan paradaida. Il désigne un enclos dédié aux plaisirs du prince (perse), notamment à la chasse à courre, mais aussi à l’art des jardins et plus largement à une économie domaniale. Cette dernière, et la portée symbolique de ces lieux de pouvoirs, ont été fort bien analysées par l’historien Pierre Briant, qui rappelle que les parcs sont des domaines-vitrines de l’art de gouverner les hommes et la nature 3. La circulation historique du dispositif du parc/paradis est d’ailleurs révélatrice, puisqu’elle se développe dans l’actuelle France, sous l’égide des Francs (tout comme la chasse à courre et la fauconnerie) à partir du Ve siècle, et ce sont les Normands qui diffusent l’enclos dans les îles britanniques après la conquête de 1066. Les Anglais, opposés aux enclosures, critiquent d’ailleurs les parcs de chasse comme des archaïsmes normands au XVIIIe et au XIXe siècles. Comprendre l’ampleur et la profondeur de l’héritage historique de ces dispositifs, c’est aussi rappeler que, par définition et par nature, le parc ou l’enclos sont des dispositifs environnementaux à défaut d’être des lieux écologiques.
4. Par définition, le fait d’enclore un territoire, de la parcelle à la province, change l’ensemble des relations de pouvoirs entre les agents sociaux, qu’ils soient des animaux, des plantes ou des humains. L’enjeu de cet article est donc de contribuer à l’écart qui existe entre les historiographies des parcs et des enclosures, mais aussi d’éclairer la nature socio-environnementale de ces dispositifs. Lorsque ces enclos sont mis en place, l’idée même de nature n’existe pas. Pour tous, il s’agit d’enjeux identitaires et culturels et de manière d’habiter et d’user du territoire.
5. Le cas rambolitain est d’autant plus intéressant à suivre que le domaine est pensé pour être un lieu plus intime que Versailles, où le pouvoir du prince est encore plus direct et plus autonome du pouvoir de la Cour. De plus, pour des raisons matérielles étonnantes mais logiques, l’isolement du domaine d’un point de vue juridique, puisqu’il a été tour à tour domaine royal, puis national, puis impérial, puis présidentiel, a permis la conservation d’un fonds d’archives exceptionnel par son importance et sa continuité. Il permet un travail riche sur l’aménagement de la forêt et du domaine de chasse. Après avoir rappelé l’échelle du processus d’enclosure royale en Île-de-France et la place de Rambouillet dans ce dispositif, nous analyserons en détails les politiques d’aménagement du site et de ses cheptels cynégétiques.
6. Il faut saisir l’idée d’enclosure comme un dispositif multiple à la fois foncier, juridique et symbolique d’appropriation de la terre. Les limites de l’enclos sont marquées par une série de dispositifs architecturaux plus ou moins élaborés : des murs de plusieurs mètres de haut, des bornages de pierres massives ou avec des éléments naturels, par des talus et des fossés de terres, de lignes d’arbres et d’emblèmes aux marques du propriétaire. Jusqu’en 1830, la présence royale est incarnée par ces signes d’appropriation, dont la fleur de lys que l’on trouve sur les arbres, les pierres et les livrées des gardes. En effet, des gardes en livrée patrouillent et surveillent le territoire. Les armes royales sont par la suite remplacées par les armes de la République (R.F.), ou des régimes suivants (N pour Napoléon Ier et III). Une justice exceptionnelle (rattachée directement au roi sur les territoires de la Couronne) est chargée de la répression des délits. Un feuilletage de lois, de droits et de justice parsème le territoire et participe de cette enclosure. Ce mouvement des enclosures participe plus largement d’un processus de privatisation des terres et donc de dépossession des anciens propriétaires du sol ou des droits sur celui-ci.
7. Les ruralistes ont souvent démontré qu’en France, c’est l’attaque contre les droits communautaires qui a été la plus marquée et la plus aboutie 4. De la vaine pâture, aux droits de chasse, de pêche et de cueillette (bois morts, tourbes, feuilles, végétaux) jusqu’à la remise en cause des usages pastoraux, la France des XVIIIe et XIXe siècles est marquée par l’essor de la privatisation des terres sous la houlette d’une aristocratie à la fois urbaine et rurale, bourgeoise et nobiliaire, qui souhaite imiter les grandes maisons de la noblesse en achetant des grands domaines libérés des entraves communautaires, où ils peuvent pratiquer l’agriculture éclairée, l’art des jardins ou de la chasse.
8. Les historiens se sont souvent intéressés aux conséquences sociales de ces mouvements d’enclosures et de privatisations de la terre et de ses ressources. Un historien, pionnier lui aussi, a tout de même mis en avant un problème plus étendu, aujourd’hui repris par le champ de l’histoire environnementale qu’est l’influence de ce mouvement sur les modifications environnementales. Edward P. Thompson, dans Whigs and Hunters en 1976 – qui n’a été traduit que partiellement par Philippe Minard en 2014 – rappelle ainsi que les enclosures ne sont pas une simple attaque des droits d’usage par la nouvelle loi de la bourgeoisie 5 mais, de manière bien plus fondamentale, une réformation générale des modes de vie à la campagne et dans la ville. Au XXe siècle, cette politique aurait été qualifiée de plan, et l’extraction des pauvres des campagnes aurait donc fait l’objet d’une planification plus ou moins bien organisée et orchestrée 6.
9. Dans le même ouvrage, Edward P. Thompson rappelle qu’en plaçant sous enclos les terres communautaires, les aristocrates profitent d’un vide laissé par le roi d’Angleterre autour de Windsor. Ce faisant, ils détruisent un héritage de droits et d’usages campagnards pour les communautés qui sont progressivement condamnées par des nouvelles lois répressives à devenir des braconniers, des délinquants dans leur propre maison, sur leurs propres terres. Ce mouvement vise pour les aristocrates à dépeupler partiellement les campagnes pour s’approprier l’espace et se délier des droits communautaires par la pose de clôtures autour des prés et des champs. En parallèle, ces nouveaux seigneurs veulent ressembler aux Grands et bâtir des parcs de chasse, ce qui implique des investissements, des savoir-faire, des techniques et des dispositifs particuliers. Dans ce plan d’appropriation et d’aménagement environnemental de la campagne, la gestion des ressources, et notamment des animaux atteint un degré méconnu encore dans l’historiographie. Nous y reviendrons en détail dans le corps de cet article.
10. En France, à la fin de l’Ancien Régime, nous retrouvons ces doubles enclosures, agricoles et cynégétiques, en particulier en Île-de-France, à l’occasion de la privatisation de la région par le roi. A partir de 1682, Louis XIV décide d’installer sa Cour à Versailles et non à Paris dont il se méfie depuis les sombres heures de la Fronde. Il fait établir un vaste palais, mais également un enclos de plusieurs milliers d’hectares qui atteint, à la veille de la Révolution française, une étendue de près de 11 000 hectares (deux fois la superficie de Paris aujourd’hui). Lui et ses successeurs, de 1682 à 1789, s’efforcent ensuite d’agrandir le territoire royal dans le reste de la province et en plus des héritages anciens autour de Paris, de Compiègne et Fontainebleau, s’ajoute bientôt une série d’acquisitions à Versailles, Marly, Meudon, mais aussi à Rambouillet. En cela, les derniers Bourbons, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI incarnent à leur manière la modernité défendue par les nouvelles élites agromanes, non sans ambivalence et sans paradoxes.
11. Les membres des nouvelles élites de Cour, profondément convaincus de la nécessité d’une réforme socio-économique, militent activement pour la rénovation des lois agraires : selon eux, les communautés sont archaïques tout comme leurs usages immémoriaux, et ils promeuvent une définition de la propriété comme un bien exclusif et absolu. Un premier succès relatif mène ces agents du progrès vers le vote des « édits des clos » entre 1767 et 1777, années durant lesquelles plusieurs provinces françaises adoptent des édits sur la liberté de clore une propriété. Ces mesures ne concernent bien entendu que les puissants, qui peuvent se permettre de dépenser des milliers de livres afin d’édifier des fossés, des buttes, des palissades voire des murs de clôtures autour de leur demeure ou de leurs terres.
12. « La tentative – à laquelle l’imitation de l’œuvre entreprise, outre-Manche par le parlement anglais ne fut point étrangère – était grandiose. Elle s’arrêta assez brusquement. L’édit du Boulonnais, qui est de 1777, marque le terme des "édits des clos" » 7. Marc Bloch précise d’ailleurs que les enclosures ont été limitées au XVIIIe siècle par les résistances de la noblesse, qui refusait de voir s’élever des clôtures sur les voies des gibiers. « Les clôtures n’étaient-elles pas, pour ce motif, dans les terroirs dépendant des capitaineries royales, fort soigneusement prohibées par les veneurs de Sa Majesté ? » 8. L’historien précise que dès 1771, le mouvement législatif est arrêté. Les conséquences sociales, c’est-à-dire l’émigration des paysans vers d’autres campagnes ou vers les villes, sont vécues, sont présentées comme une catastrophe politique, risquant d’alimenter le vagabondage ou même de créer des rébellions 9.
13. Quelques décennies plus tard, les nouvelles élites prennent le pouvoir en Révolution. Elles poursuivent l’effort au XIXe siècle et affirment la liberté de clore et de garantir la propriété privée en tentant de supprimer les droits communautaires. Ces lois monarchiques ou républicaines sur la clôture ou l’enclosure sont vivement critiquées par les communautés qui perdent leurs droits : « "cette loi", écrivaient, à propos du droit de clore, les sans-culottes de Parly, dans l’Yonne, "ne peut avoir été faite que par des riches pour des riches, en un temps où la liberté n’était encore qu’un mot et l’égalité qu’une chimère" » 10.
14. Si les historiens se sont attachés à expliquer les changements dans le paysage du droit et de la loi agraire, en relation avec la propriété privée, peu d’études se sont consacrées aux conséquences « environnementales » de ces mouvements intellectuels, culturels et politiques, des Lumières et des Physiocrates aux Révolutionnaires. En effet, la redéfinition de la propriété privée par l’enclosure ne s’arrête pas aux humains. L’un des enjeux de cet article sera donc d’étudier la manière dont les parcs ont affecté affectent l’écologie, la biologie et l’éthologie des espèces. De fait, ces dispositifs sont des incarnations du droit dans les territoires mais rien dans ces lois ne nous renseigne vraiment sur le projet « environnemental » à l’œuvre, sous-jacent, dans l’esprit des lois plus que dans leur texte comme nous allons le démontrer.
15. Pour élaborer cette réflexion, je formule l’hypothèse que l’Île-de-France royale entre 1682 et 1792 ressemble en tout point à un projet d’enclosure gigantesque à l’échelle régionale. C’est dans le dernier des domaines acquis par les Bourbons que ces logiques semblent être les plus prononcées et les plus lisibles malgré le fait que Rambouillet soit dédié à un usage plus « intime ». Lorsque Louis XVI achète Rambouillet en 1783, le roi bénéficie de près d’un siècle d’expérience royale dans l’acquisition du foncier et la dépossession légale des terres et des droits sur la propriété.
Un siècle d’enclosure royale en Île-de-France ? (1682-1789)
16. Le domaine de Rambouillet est d’abord établi autour d’un noyau central : le Grand Parc édifié au XVIe siècle et le château. En 1706, Cet enclos mesure environ 500 hectares. Vers 1712, après avoir acheté les terres et les communaux de la paroisse de Gazeran, le comte de Toulouse fait doubler l’emprise de son parc, le portant à 1 200 hectares à l’Ouest du château. Au Nord de ce premier parc, il fait établir un Petit Parc de 250 hectares. Ces deux parcs sont isolés des 15 000 hectares de bois environnant par des murs de meulières et des pâlis (palissades). Leur usage est purement cynégétique. Ces murailles empiètent directement sur les anciens terroirs et usages des communes de Rambouillet, de Gazeran et de Poigny. Ces dernières, des années 1710 aux années 1830, n’oublieront pas leurs droits et tenteront de les réclamer à chaque changement de règne. Un long procès oppose ainsi Gazeran et le duc de Penthièvre dans les années 1750-1760 sur le sujet de l’accès à la forêt. Louis XVI fait d’ailleurs déplacer les archives du Trésor royal à Rambouillet en 1783 afin de faciliter le travail de l’archiviste-féodiste du domaine contre les habitants qui réclament des droits immémoriaux sur les terres.
17. Ces parcs ont avant tout un rôle cynégétique, c’est-à-dire qu’ils sont pensés comme des outils dans la politique de gestion, d’aménagement et repeuplement du gibier. Le mur permet d’éviter que des braconniers ne passent trop facilement les murs. Il permet aussi de contrôler les circulations des animaux et d’éviter que des loups et des sangliers ne rentrent et ne dévastent d’une part, l’élevage de cerf mené au sein du Petit Parc et de l’autre, les cultures qui nourrissent le petit gibier du Grand Parc. Ces murs permettent par ailleurs d’organiser une sélection artificielle des espèces au sein du domaine jusqu’en 1789. Loin d’être une nature sauvage fantasmée, la forêt des princes est un domaine, c’est-à-dire une domus, une demeure à défaut d’être une maison. A défaut d’être maîtrisées par le roi, toutes ces natures encloses par l’architecture princière sont pensées pour être aménagées et mises à disposition du souverain. Il est temps de s’intéresser à la matérialité de ces aménagements et dispositifs de pouvoir, en comparant le cas de Saint-Germain et de Rambouillet.
Les petits gibiers dans les parcs : agronomie et zootechnie cynégétiques
18. En 1682, lorsque Louis XIV développe le site de Versailles, la monarchie a déjà une longue expérience de la gestion des parcs et des cheptels de chasse. A côté de Chambord, que les rois ont souvent fréquenté et qui devient le plus grand parc de chasse de France par l’effort d’enclosure de Gaston d’Orléans avec plus de 5 000 hectares, il faut compter les parcs de Vincennes, de Boulogne et de Saint-Germain-en-Laye 11. Ce dernier est d’ailleurs le siège de la monarchie des Bourbons, et jusqu’à Louis XV et Louis XVI, ce vaste enclos de chasse reste l’un des sites les plus chassés.
19. Comme l’ont décrit Vincent Maroteaux puis Grégory Quenet, le parc de Versailles incarne l’apogée du savoir-faire royal en termes d’enclosure gigantesque. Au fil du XVIIIe siècle, le Grand Parc enferme près de 11 000 hectares de terre, jouxtant les murs de Marly et ceux de Saint-Germain 12. Pendant presque un siècle, l’ensemble des cultures agricoles du Grand Parc sont dédiées à l’élevage, au nourrissage et au gite des gibiers royaux. Rapidement, Louis XIV abandonne à ses fils la chasse à courre du cerf à Versailles et progressivement, l’enclos agricole devient le site majeur de l’élevage et de la chasse du petit gibier, autour des faisanderies, des sites d’élevage de petit gibier.
20. Il en est de même à Rambouillet, où les 1 200 hectares du Grand Parc contiennent une majorité de sols utilisés pour l’agriculture. Sous les Bourbons-Penthièvre, les fermiers « loin de payer le prix de leurs fermages obtenaient chaque année des indemnités pour les dédommager des produits de leurs récoltes qui étoient toujours entierement consommées sur pied et détruites par le gibier » 13. Louis XVI ordonne d’ailleurs d’augmenter les surfaces cultivées pour augmenter les densités de gibier. Cet ordre confirme le niveau de connaissance technique, et le fait que les chasseurs identifient le milieu agricole comme un espace plus riche que le milieu forestier, l’un permettant la chasse du petit gibier, l’autre du grand. En termes quelque peu anachroniques, les Bourbons développent au XVIIIe siècle une agronomie cynégétique, où la culture vise avant tout à augmenter la taille et la qualité du cheptel de chasse.
21. La culture de l’espace est le prérequis pour multiplier le nombre des gibiers. Loin de se contenter d’une reproduction naturelle, liée à la biologie reproductive des espèces bien établie par les savoirs naturalistes populaires puis savants, les princes mobilisent leurs hommes dans une série de dispositifs d’élevage. Pour le petit gibier, il s’agit des faisanderies. « Une faisanderie doit être un enclos fermé de murs assez hauts pour n’être pas insultés par les renards, &c. & d’une étendue proportionnée à la quantité de gibier qu’on y veut élever » écrit le lieutenant des chasses du parc de Versailles Charles-Georges Le Roy 14.
22. Au sein des parcs, une série de micro-enclos visent à perfectionner la gestion des sites. Louis XIV fait transformer la fauconnerie de Compiègne en faisanderie et Louis XV l’agrandit et ajoute trois nouveaux parquets (des petits parcs dédiés à l’élevage d’animaux) en 1751 et deux autres en 1754. Six nouveaux sites sont ainsi construits entre 1748 et 1760. A Fontainebleau, un Grand Parquet est établi à quelques lieues du palais. Et c’est Louis XVI qui fait établir la nouvelle faisanderie de Rambouillet, l’une des plus modernes et des plus grandes aux côtés de celle de Versailles. Dans ces enclos dans l’enclos, les faisandeaux sont élevés sur plusieurs générations par les gardes-faisandiers. Après avoir sélectionné les reproducteurs, récolté, protégé et fait éclore les œufs, les gardes accompagnent le lâcher des oiseaux. Il s’agit notamment de leur rendre leur caractère farouche car le processus d’élevage socialise les animaux, les oiseaux s’approchant des hommes qui les nourrissent jusqu’au début de la saison de chasse. Pour s’assurer de bons résultats et que les oiseaux ne s’éparpillent pas dans le domaine ou en dehors des murs, les gardes n’hésitent pas à éjointer les ailes des oiseaux, c’est-à-dire à couper ou enlever les plumes situées aux extrémités des ailes. Ladite technique fut utilisée le 21 juillet 1720 pour la première chasse du jeune Louis XV, alors âgé de 10 ans 15.
23. En plus de ces sites d’élevages, une série de paysages cynégétiques sont aménagés pour densifier les populations et faciliter la chasse. A Versailles, les champs et les prés sont ponctués de remises, c’est-à-dire de petits bois éparpillés dans le Grand Parc pour fournir un refuge au gibier. A Rambouillet, le comte de Toulouse fait aménager un paysage original, que seules les cartes et les documents d’aménagements forestiers décrivent. Il s’agit des plattes-bandes, dont le terme est resté dans l’art du jardin : une alternance de bandes boisées et de prairies ou de cultures à gibiers. Disposées au sein du Grand Parc, elles devaient favoriser la présence du petit gibier et des chevreuils, qui apprécient ces effets de lisière. D’ailleurs, les Bourbons excluent rapidement les cerfs élaphes du Grand Parc rambolitain pour le spécialiser dans l’élevage et le tir du petit gibier (dont le chevreuil et le daim, font encore partie). Ces élevages n’étaient pas exclusivement cynégétiques. Un atlas forestier indique que le duc de Penthièvre souhaite conserver des allées d’arbres esthétiques dans le Grand Parc afin de profiter des paysages à l’occasion de balades en calèche qu’il affectionne beaucoup. La vue d’animaux est d’ailleurs favorisée par le paysage ouvert composé de haies, de lignes d’arbres, de champs, de prés et de cultures à gibier dans les parcs royaux. Les techniques de chasse sont ici indissociables d’un art des jardins et du paysage comme reflet du goût et de la puissance du prince. Nous l’évoquerons également au sujet du grand gibier plus loin.
24. Il faudrait aussi évoquer la gestion des garennes à lapins. A Rambouillet, elles disparaissent en tant que telles et sont alors réparties dans l’ensemble du domaine. Les populations font l’objet d’un contrôle étroit car l’animal est réputé pour ses dégâts, qui peut endommager la production végétale et celle des autres gibiers. A certains moments, les parcs et les forêts sont en effet dévastées par l’augmentation des populations de lapins et ce, jusqu’au surgissement de la myxomatose en 1953. Ces explosions démographiques sont favorisées par les pratiques de destruction des nuisibles réalisées par les gardes, les prédateurs des lapins comme le loup ou le renard étant les principales cibles de ces opérations.
Le parc écologique ou l’écologie du parc : le renversement produit par le régime de l’enclosure
25. Pendant des siècles, dans toutes les enclosures cynégétiques, les propriétaires font tuer de manière systématique les prédateurs des récoltes et des gibiers ainsi que les charognards : loups, renards, mustélidés, rapaces, corvidés, rongeurs sont tirés, piégés et empoisonnés. Ces actions sont encadrées par un corpus législatif important. Ces animaux peuvent être tués en tout temps et par tous les moyens par les gardes qui sont rétribués pour chaque animal tué à l’aide d’une prime. Les gardes entretiennent d’ailleurs des prédateurs alliés comme des chiens spécialisés et des furets pour les garennes afin de mener cette lutte. Les conséquences écologiques de ces programmes de destruction sont bien identifiées par les gestionnaires des parcs, comme Charles-Georges Le Roy :
26. « Il n’en sera pas ainsi lorsqu’on voudra multiplier à un certain point le gibier, bêtes fauves, lapins, &c. Ces ennemis des bois qu’ils habitent, dévorent les germes tendres destinés au rétablissement des forêts. Chaque fois qu’on coupe un taillis, il est dans un danger évident, si on ne le préserve pas pendant deux ans de la dent des lapins, & pendant quatre de celle du fauve. Quelques especes même, comme sont le charme, le frêne, le hêtre, sont en danger du côté des lapins pendant six ou sept ans. Si l’on veut donc avoir en même tems & des bois & du gibier, il faut une attention plus grande, & plus que de l’attention, des précautions & des dépenses. Il faut enfermer les taillis jusqu’à ce qu’ils soient hors d’insulte ; il faut arracher les futaies pour les replanter, & préserver le plant de la même maniere pendant un tems beaucoup plus long. On ne peut plus s’en fier à la nature, lorsqu’on a une fois rompu l’ordre de proportion qu’elle a établi entre ses différentes productions. En extirpant les beletes, on croit ne détruire qu’un animal malfaisant : mais outre que les beletes empêchent la trop grande multiplication des lapins, elles sont ennemies des mulots, & les mulots multipliés dévorent le gland, la châtaigne, la faine, qui repeupleroient nos forêts. Au reste si les dépenses & les soins sont nécessaires, il est sûr aussi qu’en n’épargnant ni les uns ni les autres, on peut conserver en même tems & des bois & du gibier : mais il faut sur-tout les redoubler, pour faire réussir les plantations nouvelles. 16
27. Dans un célèbre ouvrage d’histoire environnementale, Nature’s Economy, tristement traduit en français par Les pionniers de l’écologie, Donald Worster tente de retrouver les racines de l’économie de la nature, comme une parente de l’écologie contemporaine 17. Il est suivi par une série d’auteurs qui essaient de dire que l’écologie naît avant sa désignation en 1866 par Ernst Haeckel, et qui devient aux États-Unis une science industrielle de la gestion du vivant appliquée à l’agronomie et au développement des territoires par la conservation de la nature. Il serait tentant de faire de Charles-Georges Le Roy un pionnier de l’écologie, comme beaucoup d’auteurs tentent de le faire en dressant des panthéons proto-écologistes 18. Pourtant, ce serait nier et aller contre le sens de l’histoire et des sciences que d’effectuer de tels raccourcis et de tels anachronismes.
28. Le Roy est avant tout un chasseur naturaliste et un philosophe extrêmement observateur. Il n’est d’ailleurs pas le seul à enregistrer et nous livrer une série d’informations sur les connaissances zoologiques techniques des veneurs et des chasseurs. Il est en réalité l’héritier d’une tradition cynégétique, enregistrée par les traités de chasse, et plus largement celle d’une administration, la Vénerie et celle des Eaux et Forêts. Ce patrimoine administratif est à son tour transmis bien au-delà de 1789. Ce chasseur-naturaliste participe d’un courant très en vogue, et soutenu par les princes. Les figures, aujourd’hui méconnues, des chasseurs-naturalistes comprennent la plupart des spécialistes des animaux qui les tuaient pour les étudier : de John James Audubon, à Theodore Roosevelt ou George « Bird » Grinnell. Le savoir cynégétique est un savoir naturaliste qui précède même à l’histoire naturelle. Lorsque le comte de Buffon compose son article sur le cerf dans son Histoire naturelle, il reprend ainsi les savoirs des veneurs pour honorer son commanditaire le roi-chasseur Louis XV 19. La chasse précède à la fois à l’histoire naturelle comme science régalienne et à l’écologie même si, après le XIXe siècle, elle a perdu son statut scientifique. Le parc comme la chasse n’ont donc rien d’écologique par nature.
29. A défaut d’être un lieu écologique, comme le défend Grégory Quenet, le parc de chasse est bien le lieu d’une écologie particulière 20. Les témoignages de Charles-Georges Le Roy publiés dans une série d’articles de l’Encyclopédie et dans le recueil de ces Lettres aux animaux, témoignent illustrent particulièrement bien le degré d’intelligence « écologique » développé par les gouverneurs des chasses princières à l’époque des Lumières 21. Par ses murs, le parc clôt un espace et rompt une série de relations écologiques et sociales. La vocation attribuée à cet espace emmuré produit une autre série de réactions en chaîne, liées à ce que les écologues appellent la chaîne trophique. S’il faut bien sûr rester prudent dans les interprétations « écologiques » ou « proto-écologiques » dans la lecture des sources historiques, la gestion du grand gibier livre néanmoins une série d’éléments illustrant sur la nature des parcs de chasse et permet de comprendre à quel point le parc fabrique une écologie cynégétique et de décrypter comment la chasse transforme les milieux bien au-delà des murs des parcs.
L’élevage de grand gibier dans les parcs et les forêts du roi : la cynégétisation et l’écologie cynégétique des animaux
30. Les animaux exigent une acclimatation : du lapin (importé du Sud de la France au Moyen Âge), aux perdrix rouges (elles-aussi du Sud) jusqu’aux différentes espèces de faisans importées depuis la Turquie, l’Asie Mineure et les îles du Sud-Est de l’Asie. Ce processus est nommé « naturalisation » au XVIIIe siècle, puisqu’il s’agit de faire changer de nature aux animaux, et de leur faire adopter une nouvelle nature dans les parcs. Peut-être paraîtra-t-il plus étonnant de démontrer que les princes procèdent également à l’élevage de grand gibier et qu’il atteint un degré de sophistication surprenant.
31. Nous savons désormais que les princes et leurs veneurs avaient bien établi le lien entre l’agriculture et la propagation du gibier. A Versailles, le fait de cultiver les terres permettait l’accroissement « artificiel » du gibier, grand et petit. Mais il semble que l’art cynégétique aille beaucoup plus loin. Des indices précieux sont conservés dans le Traité de vénerie rédigé par Jacques d’Yauville et par le roi Louis XVI lui-même et publié en 1788 22. D’abord, il rappelle que la forêt est en réalité un enclos : « La forêt de Saint-Germain est entourée de murs depuis Saint-Germain jusqu’à Poissy, d’un côté ; & de l’autre côté depuis Saint-Germain jusqu’à la Frette ; depuis ce dernier endroit jusqu’à Poissy, elle est fermée par des escarpements très hauts par-delà la rivière de Seine : par ce moyen les animaux ne pouvoient pas en sortir » 23. Appréciée pour son terrain plat et sablonneux, Saint-Germain exige une gestion spécifique des animaux du fait même d’être un enclos à la fois naturel, avec ses falaises calcaires, et ses murs de calcaires, de meulières et de grès :
32. « Comme cette forêt ne pouvoit par elle-même fournir assez de cerfs, surtout lorsque le roi Louis XV y chassoit avec ses deux meutes, on a pris le parti d’y élever chaque année une trentaine de faons mâles, qu’on y fait transporter des forêts de Compiègne et de Fontainebleau, où on les prend lorsqu’ils ne font que de naître. On les met dans des enclos fait exprès ; ils y restent renfermés pendant un an, et ensuite on leur donne la liberté dans la forêt ; ils y sont très-familiers dans les premiers temps et s’écartent peu à peu de l’endroit où ils ont été nourris ; mais quand ils ont entendu les chiens & qu’ils les ont vus de près, ils fuient et deviennent farouches comme tous leurs semblables : quelques-uns sont méchans & ont même blessé plusieurs personnes, mais ce n’est que par excès d’une familiarité, dans laquelle on a souvent l’imprudence de les entretenir ; quand on les rencontre, ils se laissent approcher, on leur donne du pain, au moyen de quoi ils s’accoutument avec les hommes & ne les craignent plus » 24.
33. L’un des effets de l’élevage est la socialisation des gibiers par les chasseurs qui les nourrissent. Déjà évoquée pour le petit gibier, cette relation semble aller encore plus loin pour les cervidés. Les cerfs seraient « imprégnés ». Selon la définition établie par l’éthologue Konrad Lorenz, le concept d’imprégnation désigne le processus de familiarisation extrême produit par un réflexe chez les animaux. Les jeunes animaux considèrent en effet comme un parent l’être qui va les nourrir à leur naissance 25. Or, les veneurs capturent les faons qui viennent juste de naître, les élèvent et les nourrissent dans des enclos avant de les transporter dans la forêt. L’animal, nourri par l’homme dès la naissance, est donc imprégné avec toutes les conséquences que cela peut avoir :
« Une biche qui avoit été élevée dans le chenil du Roi et au milieu des chiens n’avoit pas été en rut au mois de septembre ; à la fin du mois de décembre suivant, on en aperçut quelques indices ; elle s’échappa dans la forêt de Saint-Germain et on la vit pendant deux ou trois jours avec un cerf à sa quatrième tête ; on n’y fit aucune attention, parce qu’elle étoit assez accoutumée à faire de ces courses ; mais elle revenoit au chenil, quelques fois après cinq ou six jours d’absence. Ce ne fut que vers le mois d’août que l’on s’aperçut qu’elle étoit pleine et à la fin du mois du mois elle mit bas un faon femelle qui fut aussi élevé dans le chenil » 26. Joan Pieragnoli nous apprend quant à lui que Louis XIII avait fait apprivoiser un faon de chevreuil et le chassait régulièrement dans une sorte de chasse « no-kill », comme l’on dirait aujourd’hui à la pêche 27. Ces cas isolés rappellent la proximité et parfois l’ambiguïté qui constituent les relations de chasse et d’élevage entre fascination, soins des animaux et plaisir de les mettre à mort.
34. Les veneurs nourrissent d’ailleurs les cerfs dans les parcs et les forêts : « Comme il y a beaucoup d’animaux et peu de gagnages dans cette forêt, on y a construit, en différens endroits, des rateliers dans lesquels on met du foin pendant l’hiver, de l’avoine en paille et une autre espèce de fourrage qu’on nomme cossat ; cette nourriture, que les cerfs aiment, les soutient et les rend plus vigoureux qu’ils ne le sont ordinairement en cette saison » 28. Les observations de Jacques d’Yauville permettent de saisir le travail des chasseurs sur les cerfs, il écrit : « Quelque doux et timide que soit le cerf, il est dangereux de l’apprivoiser ; il devient très-familier et finit par offenser ; mais il a cela de commun avec tous les animaux sauvages que l’on rend domestiques. On a même essayé d’en atteler à des voitures 29 ». En effet, dans les cours européennes, les princes tentent de domestiquer des cerfs pour qu’ils conduisent leurs attelages. En Prusse, certains princes font même castrer les cerfs comme on le fait dans l’élevage avec les hongres, les bœufs et les moutons 30. Il est curieux de lire que les chasseurs ne cherchent pas, en les enclosant et en les nourrissant, à domestiquer les animaux mais à leur converser un comportement de gibier.
35. L’archéozoologue Jean-Denis Vigne développe à ce sujet une hypothèse essentielle, celle de la cynégétisation 31. Selon ce concept, le fait que certaines espèces de gibiers soient restées des gibiers et non du bétail, tient d’une volonté politique et culturelle des sociétés humaines, dont atteste à sa manière la culture de Cour française. Le fait de conserver un comportement cynégétique chez des animaux est ainsi nommé la cynégétisation : la mise en chasse des espèces. La cynégétisation des cerfs dans les enclosures royales est poussée à l’extrême. A Saint-Germain, cette pratique est mise en place après les échecs du panneautage des cerfs depuis Marly vers Saint-Germain « par le moyen des toiles & ensuite par celui de deux rangées de claies, qui communiquoient d’une forêt à l’autre ». Cette méthode épuisait les animaux et provoquait de nombreuses pertes du fait d’un stress de capture : « ces cerfs tourmentés & fatigués […] reprenoient rarement assez de vigueur pour se défendre ». En lisant ces extraits, l’historien environnemental pourrait se questionner sur la qualité des gibiers élevés et parfois « tourmentés » dans ces domaines mais d’Yauville répond en partie à ces inquiétudes : « ces cerfs élevés réussissent très-bien, & quand ils ont seulement leur seconde tête, ils courent et se défendent mieux que ceux qui sont nés dans la forêt 32 ».
La gestion des cheptels cynégétiques : vers une mise en chasse totale de la nature enclose
36. La qualité des gibiers fait la qualité des chasses. Avec cette artificialisation de la chasse, Louis XV et Louis XVI exigent des laisser-courre qu’il laisse une chance relative aux gibiers et soient ainsi des exercices éthiques valorisant les efforts des chasseurs. Il est même essentiel que la chasse soit difficile pour les chiens, afin que ces derniers conservent un comportement et une motivation jugés adéquats. Précisons que le niveau technique atteint dans le dressage des chiens de vénerie est à son apogée : les récits des chasses évoquent des petits groupes de chiens qui parviennent à chasser les cerfs et à les mettre à mort seuls. D’ailleurs, en une seule journée, Louis XVI parvient à faire prendre jusqu’à trois cerfs adultes à Rambouillet. L’impact de ces chasses, déjà évoqué pour Saint-Germain, implique de disposer du nombre suffisant de cerfs. En effet, le calendrier des chasses établi par Louis XV entre Versailles, Saint-Germain, Compiègne, Fontainebleau, Rambouillet et les environs parisiens n’est pas lié à la disponibilité en gibier mais à la qualité des sols. Les dispositifs d’élevage et de transport des gibiers doivent permettre de soutenir le calendrier des chasses sans le conditionner.
37. Cet élevage ne s’arrête pas aux quelques faons de Saint-Germain, comme permet de le saisir la statistique cynégétique issus des Etats des Chasses du Roi et du Journal des chasses de Louis XVI 33. Lorsque l’on observe les cerfs tués à Rambouillet entre 1743 et 1789, on s’aperçoit que la majorité des animaux pris sont des cerfs dix-cors, c’est-à-dire portant aux moins 10 cors ou pointes sur leurs bois. Il s’agit d’un impératif symbolique pour le roi que de ne prendre que des animaux de cette envergure : on parle de cerfs royaux. Les cerfs portant de telles ramures sont souvent des adultes âgés de sept ans c’est-à-dire, selon les connaissances des écologues contemporains, l’âge où ils atteignent une maturité dans la reproduction. Les veneurs chassent d’autre part le cerf en toute saison, y compris à Fontainebleau. Or, à la saison du brame, les cerfs sont particulièrement fatigués et perdent jusqu’à 25% de leur masse corporelle. Les veneurs royaux impactent donc fortement l’écologie de la reproduction des cerfs en prélevant les meilleurs reproducteurs dans les hardes et en les pourchassant toute l’année mais les veneurs pourvoient à l’abondance par une série de mesures. Pour s’assurer d’avoir les meilleurs mâles, ils suivent une politique plus large de favoritisme sexuel comme nous l’apprend à nouveau d’Yauville :
38. « Une trop grande quantité de biches est très-pernicieuse ; premièrement, elles désolent le cultivateur ; elles nuisent beaucoup à la chasse, et il est certain et prouvé qu’elles bannissent les gros cerfs ; il est donc essentiel de ne pas les laisser trop multiplier. On dit, et avec raison, que ce sont les biches qui font les cerfs ; mais si on en laisse trop accroître le nombre, on travaille pour ses voisins, parce que, dans un pays trop peuplé, les cerfs désertent dès qu’ils sont dix-cors jeunement. Il faut donc calculer à peu près la quantité de biches nécessaires pour remplacer le nombre de cerfs que l’on prend chaque année dans un pays, quand il est déjà suffisamment garni, et faire tuer tous les ans ce qui s’y reproduit de surplus ; mais lorsque l’on veut tuer des biches, la manière dont on s’y prend n’est pas du tout indifférente. Si on fait des battues, ou seulement une assemblée de gardes avec des chiens, on tue peu d’animaux, on les effraie et on les bannit tous ; les biches reviennent quelques temps après, mais les cerfs, gros et petits, sont perdus pour le pays. Une meute de chiens courans qui chasse habituellement dans une forêt n’effraye pas les animaux comme deux jours de chasse des gardes avec leurs hourets. Les gardes peuvent tuer les biches à la surprise ; il n’y en a pas un qui, dans le courant de l’année, ne puisse en tuer deux, trois ou quatre sur son canton, sans se donner beaucoup de peine » 34.
39. Les veneurs procèdent à une estimation du nombre d’animaux dans les domaines. Pour le moment, seul le cas de Rambouillet atteste de ces connaissances inédites de comptage des populations d’animaux vivants et « sauvages ». Ces données apparaissent sous la plume du roi Louis XVI lui-même, qui profite des rendez-vous des chasses où les veneurs font le rapport des cerfs repérés dans les alentours, pour compter ces animaux. Le roi demande un premier comptage le 6 mars 1784 avec 214 cerfs mâles comptés. Ces estimations donnent lieu à une série d’estimations, la plus élevée étant de 244 cerfs dix-cors en 1784. Les documents ne permettent pas de savoir si le roi poursuit cet exercice de mémoire les années suivantes, mais un autre état des cerfs est réalisé par le garde Brou en juillet 1790. Seuls 114 cerfs, dont 40 cerfs dix cors, peuplent alors la forêt, ce qui serait le signe de l’impact des chasses révolutionnaires sur la population de cervidés à Rambouillet, réduisant de presque la moitié le nombre de cerfs mâles. Ceci est confirmé par un dernier rapport du 13 mars 1791, attestant de l’existence de 115 cerfs et 140 biches en forêt de Rambouillet (255 animaux).
40. Après la Révolution, Napoléon Ier reprend la technique du comptage et Louis XVIII et Charles X à leur tour entre 1815 et 1830, donnant naissance à la première statistique animale connue en France et encore largement méconnue. Ces éléments contribuent à affiner la vision que nous avons des enclosures cynégétiques royales au XVIIIe siècle, bien qu’une étude comparée des grandes forêts reste à mener à partir des fonds domaniaux sur le modèle que je développe ici et dans ma thèse. Ce dernier aspect sur le comptage des cerfs par le roi de France permet de saisir la vocation scientifique et expérimentale de ces enclos de chasse.
Quand la nature de l’enclos redéfinit les limites des définitions savantes : le parc comme site scientifique et expérimental des chasseurs
41. Jacques d’Yauville rapporte « l’aventure d’une biche qui a été élevée dans le chenil avec les chiens de la petite meute du Roi » 35. Capturée par des chiens qui chassent le chevreuil en forêt de Rambouillet alors qu’elle a environ une semaine, la biche est sauvée et recueillie par l’équipage royal. Allaitée par les valets, elle est progressivement placée en compagnie des chiens, qui s’habituent les uns à l’autre. Au fil des mois et des années, elle finit par loger, manger du pain et de la mouée dans la même auge que les chiens, elle participe aux curées, le repas des chiens sur la carcasse du cerf tué à la chasse. « En un mot », écrit d’Yauville, elle « était toujours avec les chiens, jouait avec eux et les suivait, non seulement à l’ébat, mais aussi dans les voyages ».
42. Un jour que la porte du chenil de Saint-Germain reste ouverte, la biche s’aventure dans la forêt et rejoint la meute qui chasse en forêt à l’oreille. Elle arrive à l’hallali du cerf, et manque de se faire poursuivre par la meute. Les veneurs la sauvent. A partir de sa deuxième année, lorsque la meute est à Fontainebleau, « un valet de chiens qu’elle affectionnait la mena dans les sentiers d’Avon, à Fontainebleau, la laissa près d’un gros cerf, & se cacha derrière un arbre ». Le cerf voit la biche, « courut à elle en criant de toutes ses forces ; elle en eut peur et revint au valet de chiens, lequel en ce moment se trouva d’autant plus embarassé, que la biche tournait autour de lui autour de son arbre et le cerf après eux ». Le cerf décide de donner « quelques coups d’andouillers dans le cul de la biche, la poussa devant lui & s’enfonça dans la forêt avec elle ». Le valet retourne au chenil et la biche revient à son tour deux heures plus tard. « Il n’y eut aucune suite de cet enlèvement » explique d’Yauville.
43. Au mois de décembre de l’année suivante, à Saint-Germain, la biche s’enfuit en forêt et un valet la retrouve aux côtés d’un cerf quatrième tête. Elle passe deux jours en sa compagnie et quelques mois plus tard, les veneurs s’aperçoivent qu’elle porte un petit. A la fin du mois d’août, elle met bas un faon femelle, huit mois après la visite du cerf. Après avoir été élevé par la biche dans le chenil jusqu’à ses six mois, les deux animaux et des chiens sont mordus par un chien enragé. Pour éviter la diffusion de la maladie, les veneurs décident de mettre les chiens à la chaine et de tuer les deux biches. D’Yauville évoque en conclusion la curiosité scientifique que représente cette association de biches « qui s’étoient très-bien accoutumées à vivre avec les mortels ennemis de leur espèce » et les nuisances qu’elles occasionnaient pour l’équipage, qui devait affecter un homme à leur surveillance car elles dévastaient les jardins dans les voyages et blessaient des chiens incommodants. « Aussi n’a-t-on pas été tenté d’en élever d’autres dans les meutes ». Ces animaux-compagnons ou individualisés permettent aux veneurs d’élaborer des expériences savantes qui viennent affiner leurs connaissances. L’une des curiosités de cette aventure est de voir que cette biche s’est reproduite isolément avec un jeune cerf au mois de décembre et non lors du brame (septembre-octobre).
44. D’une autre manière, les veneurs souhaitant en savoir plus sur l’espérance de vie d’un cerf mâle placent un jeune daguet (cerf dans sa deuxième année) dans le Grand Parc de Rambouillet : « Il y trouvoit une nourriture abondante ; il y a vécu tranquille, il ne lui est arrivé aucun accident ; il y est mort dans sa trentième année, avec les signes de la vieillesse ; sa mort a été naturelle ; on s’apercevoit depuis quelque temps de son dépérissement » 36. Ces quelques animaux représentent des exceptions dans l’écologie des parcs puisque la plus grande partie de leurs congénères est soumise à la loi de la chasse. Et lorsque l’on est un gibier du roi, l’espérance de vie ne dépasse pas l’année ou deux pour les petits gibiers, ou une petite décennie pour les cervidés. Pendant cette courte existence, les relations avec les cerfs royaux évoluent beaucoup. Les animaux passent ainsi du statut de proies, à celui d’animaux d’élevage, tantôt animaux compagnons, ils sont à la fois chassés et nourris, protégés et tués. Ils sont socialisés voire imprégnés, tout en restant des gibiers et ne sont jamais autorisés à devenir du bétail. Ces cas historiques permettent de complexifier les récits souvent en vigueur en histoire de la faune qui se sont développés à partir du XIXe siècle impérial sur la domestication.
45. Ce concept est en effet proposé par Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, professeur du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Le terme apparaît dans les années 1840, et c’est le savant qui lui donne sa définition actuelle, qui continue d’être adoptée par les anthropologues jusqu’à Jean-Pierre Digard et Charles Stépanoff 37. La domestication signifie notamment la reproduction sous le contrôle de l’homme. Avec les cerfs de chasse (et les faisans) des enclosures royales, soumis à une reproduction contrôlée pendant des décennies, si ce n’est des siècles, le stade de la domestication aurait donc été atteint, selon la définition savante de Geoffroy-Saint-Hilaire. Pourtant, les animaux ont été cultivés et élevés comme des domestiques sauvages. Ils restent ainsi sur la fine ligne de partage entre les mondes catégorisés par la science moderne, sans ressembler tout à fait à ce que l’on attendrait d’eux.
46. Le dispositif du parc et de l’enclosure comporte de nombreuses conséquences éthologiques et biologiques, où l’animal est socialisé en même temps que le milieu artificialisé. Les circulations naturelles des animaux sont coupées par le droit et les murs. Pour enfoncer le clou de cette redéfinition sociale des animaux de chasse, qui ne sont sauvages que pour les étrangers à l’activité, il conviendrait de s’intéresser aux usages populaires des gibiers.
47. En plus de devenir des nuisances permanentes, et des concurrents du bétail et des cultures, les gibiers revêtent un caractère symbolique inversé : le cerf et le faisan sont l’incarnation du prince dans le territoire. Pour les paysans, ils deviennent autant de signes des inégalités et des injustices sociales dans l’environnement, comme l’a très bien expliqué E. P. Thompson pour Windsor. D’ailleurs, au cours de la Révolution française, l’une des propositions des premiers révolutionnaires est de faire enclore l’ensemble des propriétés royales soumises à la Liste civile, non plus pour protéger uniquement la propriété du roi, mais pour éviter les échappées des gibiers et protéger les propriétés des citoyens. Le droit monarchique et révolutionnaire se trouvant incapables de soulager les paysans et de répondre aux demandes formulées notamment dans les cahiers de doléances à partir du printemps 1789, de vastes battues populaires sont organisées dans l’Ouest parisien. Elles permettront aux communautés de se libérer du joug du gibier royal et princier jusqu’au retour d’un prince, en 1804. Ceci est une autre histoire, bien qu’elle soit entièrement liée à celle qui nous a intéressée ici.
Conclusion. Dans l’ombre verte des enclosures : les « parcs » et la privatisation de la faune en France
48. La question de l’enclosure, surtout au XVIIIe siècle, invite moins à se saisir du droit des animaux, que du droit sur les animaux. Ces anecdotes finales permettent de jeter un regard rétrospectif neuf sur le sujet des enclosures cynégétiques. Ce sont des sites d’expérimentations d’une culture animale originale. Originale, car seul le roi et les puissants peuvent se permettre de mettre en réserve autant de terres. Ils sont également les seuls à pouvoir les exploiter autrement que pour une agriculture nourricière. L’originalité de ces enclosures tient donc à la culture violente et paradoxale d’une conservation de la nature pour la chasse, mettant les cheptels en culture de chasse, et qui exclut les classes populaires du territoire (en dehors de la domesticité des grandes maisons).
49. Il paraît bien prématuré de conclure sur les conséquences environnementales complexes des parcs sur la faune et la flore en France à partir de cet essai. En effet, les sources sont à la fois loquaces et rares pour décrire les bouleversements à l’œuvre au sein de l’enclosure royale et plus largement des enclosures aristocratiques du XVIIIe siècle. Il reste de nombreux cas à étudier car les historiens se sont jusqu’alors désintéressés de ces affaires rurales et populaires. Toutefois, ces éléments cynégétiques permettent de situer une série de bornes à la fois conceptuelles et chronologiques, que l’on peut tout à fait ajuster en différents lieux et moments de l’histoire récente ou plus ancienne et qui émergent de cette étude. La nature des gibiers et leur comportement sont modifiés sous bien des aspects par les parcs. Et plus profondément, c’est la nature juridique de l’animal gibier qui est changée au sein des enclosures.
50. Au XVIIIe siècle, les gibiers détiennent une place ambivalente. D’une part, ils sont le monopole cynégétique du roi et des seigneurs : le roi en interdit la chasse aux roturiers jusqu’en 1789. Ils sont ainsi sous la protection relative des lois de la chasse, qui sont éminemment répressives. En France, le « braconnier » est condamné aux galères depuis l’Ordonnance de 1669 et non plus à mort afin d’alimenter les travaux forcés, les galères et les bagnes du roi qui sont des chantiers de marine. La peine des galères n’est qu’un châtiment à peine inférieur : nombreux sont les condamnés périssant sur le chemin, dans les camps qui précédent l’embarquement, aux travaux forcés ou la rame à la main. Au XVIIIe siècle, tuer un faisan ou un cerf, peut donc coûter la vie.
51. La protection légale est donc avant tout un monopole de classe. Les gibiers sont pourchassés toute l’année dans les domaines royaux à différentes saisons. Ils sont élevés et soignés pour alimenter les tableaux de chasse du roi. Ils sont ainsi protégés non pour eux-mêmes mais pour être tués par leur légitime propriétaire. Le dispositif du parc redéfinit en vérité le droit et la propriété des gibiers. Partout, ces derniers sont res nullius, ils n’appartiennent à personne jusqu’à la mise à mort. Sauf dans ces parcs, où de fait, ils prennent une autre valeur, de res propria. A partir de 1789, de toute manière, pour les mettre à mort, il faut posséder le sol. C’est donc une infime minorité de personnes qui a le droit en France de tuer des gibiers et la grande masse populaire sera maintenue éloignée de ce droit jusqu’à l’ouverture relative de la chasse sous la IIIe et la Ve République.
52. Jaloux de leurs droits de chasse, symbole de leur souveraineté légale et divine sur terre, les rois (et les propriétaires) établissent des enclos où les soins aux animaux sont extrêmement sophistiqués. De la sélection des espèces, jusqu’à la sélection des sexes et de classes d’âge, l’aménagement des paysages animaux atteint un degré de détail souvent surprenant. Si nous avons mis de côté volontairement l’exercice même de la chasse et les conséquences sociales de ces aménagements, c’est pour insister sur cette culture sophistiquée de la nature qu’est la cynégétisation. Cette valorisation de l’espace pour et par la chasse dans les enclosures du roi est au cœur d’une économie courtisane et professionnelle encore peu étudiée. Un ministère entier est pourtant dédié à cet exercice : la Vénerie du roi, auquel il faut ajouter le corps des Eaux et Forêts, les justices afférentes, les Bâtiments et jardins du roi qui s’occupent de nombreux aspects paysagers des domaines.
53. Pour autant, ce degré de sophistication technique ne saurait faire oublier le degré de violence sociale que contiennent certains de ces dispositifs. En privatisant des milliers d’hectares et en abolissant ainsi des usages jusqu’alors reconnus par le droit seigneurial et communautaire, les Bourbons et les défenseurs du lien entre chasse et propriété privée condamnent des milliers de sujets et de futurs citoyens français à la pauvreté, voire même à l’exil, pour trouver leur pain quotidien bien loin de chez eux. Le déracinement provoqué par le phénomène des enclosures cynégétique et du progrès agraire est une gageure historiographique : comment renseigner ces départs et mettre à jour les réelles motivations des acteurs ?
54. Donner la préférence aux élevages de faisans et de cerfs dans les parcs aristocratiques nous permet de saisir la part d’ombre des révolutions cynégétiques et politiques de 1789 à nos jours. Pour de nombreux habitants des campagnes, les lois de la chasse d’avant et d’après 1789 se sont étrangement ressemblé. Et il faut attendre le XXe siècle pour qu’une « émancipation » et une « démocratisation » du droit de chasser ait lieu en dehors des chasses communales. Nombreux seront les citoyens privilégiés après la chute des Bourbons à édifier des parcs de chasse pour en faire des lieux de loisirs et de spectacles visant à démontrer leur puissance financière et leur habileté cynégétique.
55. Par définition, l’enclosure (la mise en parc) a des conséquences écologiques. En limitant l’évolution naturelle des espèces au sein d’un écosystème tout comme les interactions humaines, elle développe autant qu’elle perturbe les relations dans l’enclos. En pensant résoudre certains problèmes sociaux, légaux, juridiques ou faunistiques, les fabricants de parcs limitent en effet certaines contingences, et se créent de nouvelles problématiques de gestion comme l’explosion démographique ou la crise alimentaire des cheptels. Le parc n’est un paradis que pour son propriétaire, lorsqu’il est assez fortuné et a assez d’expérience pour ne pas conduire son éden au désert écologique du fait de la concentration d’animaux, de maladies et de nuisances. Pour autant, malgré son étymologie, le parc n’est pas un paradis écologique par nature tant il transforme l’écologie des lieux. La notion même d’écologie comme celle de nature et de paradis mériteraient alors une critique approfondie pour démontrer leur biais culturel. L’idée de créer un paradis écologique sous la forme d’une enclosure ou d’une réserve, n’a finalement rien de bien différent de celle de créer un parc de chasse (39). Il s’agit tout simplement de couper la nature de la Nature, d’extraire un lieu du monde.
56. En effet, l’idée d’enclore un espace et les espèces qui y vivent dans un lieu cerné par les murs de la loi ou par des grillages, participe de la même érosion des droits sur les animaux. En parquant certaines bêtes, ce sont non seulement les animaux qui ne peuvent plus accéder à leur territoire vital, mais plus largement, c’est l’ensemble de la population locale qui est dépossédée d’une ressource considérée jusqu’au XVIIIe siècle comme une res nullius, un bien qui n’appartient à personne. L’histoire de la chasse et des enclosures est l’un des chapitres majeurs pour comprendre le processus de privatisation de la faune sauvage que nous connaissons aujourd’hui. D’abord limité à quelques royaumes et quelques lieux, dans les enceintes privées des rois et des grands, ce processus se démultiplie au fil de l’augmentation du nombre de parcs et d’enclos et des lois sur la faune au XXe siècle.
57. A partir de la fin du XIXe siècle, avec la montée en puissance de la bourgeoisie, les parcs de chasse à tir se sont multipliés et ont largement participé à la fragmentation du territoire et à la dégradation du paysage et de la biodiversité. L’invention et la diffusion du grillage au cours du XXe siècle ont par ailleurs facilité l’enclosure en réduisant drastiquement le coût de l’investissement. En quelque sorte, le parc de chasse aristocratique s’est « démocratisé », ou plutôt, il a été « gentrifié » ou « embourgeoisé » par les nouvelles élites. Des milliers d’hectares ont ainsi été retirés du droit commun, la chasse étant permise toute l’année dans des enclos dont les clôtures mesurent plus de 2,50 mètres. La loi de 2023 vise précisément à réduire ce problème de mise en exception du territoire et à restituer les circulations des animaux. En parallèle, le débat de fonds reste à mener : à qui appartient la faune sauvage en France ?
58. Comme nous l’apprend Edward P. Thompson la fabrique du droit (de chasse) au XVIIIe siècle, comporte de nombreux points communs avec nos manières de penser la justice et la loi. Nous utilisons encore beaucoup des termes et des idéaux cultivés par les hommes et les femmes de ce temps. Au fond, le véritable sujet de l’enclosure n’est autre que celui de l’usage de la terre et de son partage pour nourrir ses habitants, hommes, plantes et bêtes. Par nature et par définition, le dispositif du parc est aristocratique et ne saurait être démocratique. Il semblerait que la loi de 2023 agisse dans un sens vertueux, c’est-à-dire dans l’intérêt du citoyen, du cerf et des autres animaux. Ainsi trois siècles plus tard, les concepts de liberté et de propriété se trouvent toujours au cœur de nos esprits et de nos débats politiques avec ou sur les animaux.
- 1 LOI n° 2023-54 du 2 février 2023 visant à limiter l'engrillagement des espaces naturels et à protéger la propriété privée (1), JORF n° 0029 du 3 février 2023. https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2023/2/2/TREX2201083L/jo/texte
- 2 BLOCH Marc, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Paris, Armand Collin, 2006, p. 305-347.
- 3 Tous les éléments suivants sur Rambouillet sont issus de ma thèse de doctorat soutenue en 2024. Le lecteur souhaitant approfondir sa lecture trouvera toutes les pièces et les références précises en ligne : DEVRED Raphaël, Le domaine de Rambouillet, une histoire environnementale du pouvoir, de la chasse et de l’élevage (1783-2010), thèse de doctorat en histoire, sous la direction d’Anne-Claude Ambroise-Rendu et de Grégory Quenet, Université Paris-Saclay, 2024, URL : https://theses.hal.science/tel-04612873v1.
- 4 Nadine Vivier, Propriété collective et identité communale : les biens communaux en France, 1750-1914, Paris, Editions de la Sorbonne, 2000 ; Jean-Pierre Jessenne, Nadine Vivier, « La dimension européenne de la libéralisation des terres et les réformes agraires du milieu du 18e siècle au début du 19e », Mundi Agrario, vol. 22, n° 49, 2021, en ligne https://doi.org/10.24215/15155994e165).
- 5 THOMPSON Edward Palmer, Whigs and Hunters. The Origin of the Black Act, Londres, Penguin Books, [1975, traduit partiellement en français , La guerre des forêts. Luttes sociales dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, Paris, Éditions La Découverte, 2014.
- 6 SCOTT James C., L’œil de l’État. Moderniser, uniformiser, détruire, Paris, La Découverte, [1998] 2021.
- 7 BLOCH Marc, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Paris, Armand Colin, 2000 [1931], p. 333-334.
- 8 Ibid., p. 334.
- 9 NICOLAS Jean, La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Seuil, 2002.
- 10 Cité par BLOCH Marc, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Paris, Armand Colin, 2000 [1931], p. 350.
- 11 DEREX Jean-Michel, Histoire du bois de Vincennes. La forêt du roi et le bois du peuple de Paris, Paris, L’Harmattan, 1997, et Histoire du bois de Boulogne. Le bois du roi et la promenade mondaine de Paris, Paris, L’Harmattan, 1997.
- 12 MAROTEAUX Vincent, Versailles, le roi et son domaine, Paris, Picard/CNL, 2000 ; QUENET Grégory, Versailles, une histoire naturelle, Paris, La Découverte, 2015.
- 13 Archives départementales de l’Essonne, 52J 37 : Mémoire présenté à M. de Fleurieu, le 27 ventôse an 13 (mars 1805) par Bourgeois, économe de l’Établissement rural de Rambouillet, f. 1-2.
- 14 LE ROY Charles-Georges, « Faisanderie », Encyclopédie, vol. VI, 1756, p. 381.
- 15 HOURS Bernard, Louis XV. Un portrait, Toulouse, Privat, 2009, p. 220 et MORMICHE Pascale, Le petit Louis XV. Enfance d’un prince, genèse d’un roi (1704-1725), Ceyzérieu, Champ Vallon, 2018, p. 259.
- 16 LE ROY Charles-Georges, « FORÊT, s. f. (Botan. & Econom.) », Encyclopédie, vol. VII, 1757, p. 131.)
- 17 WORSTER Donald, [Nature’s Economy] Les pionniers de l’écologie. Une histoire des idées écologiques, Paris, Éditions Sang de la Terre, [1977] 1998.
- 18 Grégory Quenet invite à une remise en perspective de l’œuvre du chasseur philosophe dans son ouvrage Versailles, une histoire naturelle (2015), déjà cité. Voir son ouvrage récent qui comprend un « panthéon écologique » : Une histoire de la pensée écologique, Paris, PUF, 2025. Jean-Daniel Collomb propose une analyse plus critique de ce panthéon écologiste dans Une histoire de la radicalité environnementale aux États-Unis, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2018.
- 19 BUFFON Georges-Louis Leclerc de, DAUBENTON Louis Jean-Marie, Les quadrupèdes. Animaux domestiques et animaux sauvages en France, précédés du discours Sur la nature des animaux, Bar-le-Duc, Constant-Laguerre éditeur, 1877, p. 250-251.
- 20 QUENET Grégory, « Parks in der longue durée. Überlegungen zu einer Umweltgeschichte des Paradieses », WEBER Nadir (dir.), Hege und Herrschaft. Höfische Jagdtiere in der Europäischen Vordmoderne, Köln, Bölhau Verlan Wien Köln, 2023, p. 299-317.
- 21 Le ROY Charles-Georges, « Faisanderie » Encyclopédie, vol. VI, 1756, p. 131-132 ; « Forêt (Botan. & Econom.) », Encyclopédie, vol. VII, 1757, p. 129-132 ; avec VINFRAIS l’aîné, « Vénerie », Encyclopédie, vol. XVI, 1765, p. 915b-953b et Lettres philosophiques sur l’intelligence et la perfectibilité des animaux avec quelques lettres sur l’homme, Paris, Imprimerie de Valade, [1768] 180.
- 22 YAUVILLE Jacques d’, LOUIS XVI, Traité de vénerie, par M. d'Yauville, premier veneur et ancien commandant de la vénerie du Roi, Paris, Imprimerie royale, 1788.
- 23 Ibid., p. 290.
- 24 Ibid., p. 291.
- 25 LORENZ Konrad, Les fondements de l’éthologie, Paris, Flammarion, 2009 et Les oies cendrées, Paris, Albin Michel, [1989] 2022
- 26 YAUVILLE Jacques d’, LOUIS XVI, Traité de vénerie, op. cit., p. 191.
- 27 PIERAGNOLI Joan, La cour de France et ses animaux, XVIe-XVIIe siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 2016, p. 24.
- 28 YAUVILLE Jacques d’, LOUIS XVI, Traité de vénerie, op. cit., p. 292.
- 29 Ibid., p. 164-165.
- 30 POPLIN François, « Que l’homme cultive aussi bien le sauvage que le domestique », Anthropozoologica, HS n° 1, 1993, p. 537.
- 31 VIGNE Jean-Denis, « Domestication ou appropriation pour la chasse : histoire d’un choix socio-culturel depuis le Néolithique. L’exemple des cerfs (cervus) », Anthropolozoologica HS 1, Exploitation des animaux sauvages à travers le temps, 1993, p. 201-220.
- 32 Tous les extraits du paragraphe proviennent de YAUVILLE Jacques d’, LOUIS XVI, Traité de vénerie, op. cit., p. 292
- 33 Bibliothèque nationale de France, Français 7848 : État des chasses du cerf que la Vennerie du Roy a faites pendant l'année 1743, jusqu'en 1767, 314 f. et Français 7849 : Etat des chasses du cerf que la petite Meutte du Roy a faites pendant l'année 1743, jusqu’en 1767, 331 f. ; Archives nationales, AE/I/4/3 : Journal de Louis XVI, Tome III contenant des cahiers relatant les chasses du roi dans les forêts de Versailles et de Rambouillet de 1769 à 1791.
- 34 YAUVILLE Jacques d’, LOUIS XVI, Traité de vénerie, op. cit., p. 203-204.
- 35 Ibid., p. 199 à 203.
- 36 Ibid., p. 166.
- 37 GEOFFROY SAINT-HILAIRE Isidore, Acclimatation et domestication des animaux utiles, Paris, La Maison Rustique, 1861 ; DIGARD Jean-Pierre, « Jalons pour une anthropologie de la domestication animale », L’Homme, vol. 28, n° 4, 1988, p. 27-58 ; « Un aspect méconnu de l’histoire de l’Amérique : la domestication des animaux », L’Homme, n° 122-124, 1992, p. 253-270 et L’homme et les animaux domestiques. Anthropologie d’une passion, Paris, Fayard, 1990 ; STEPANOFF Charles, Attachements. Enquête sur nos liens au-delà de l’humain, Paris, La Découverte, 2023.
