Droit et culture
Dossier thématique : Points de vue croisés

Protection, appropriation et valeur économique de l’abeille selon le Kanun de Lekë Dukagjini

  • Kostanca Jorgji
    Docteure en histoire du droit
    Université de Limoges
    Chargée d'enseignements

Le Kanun de Lekë Dukagjini constitue l’un des ensembles de règles coutumières les plus emblématiques de la société albanaise traditionnelle. Généralement rattaché au Moyen Âge, il plonge ses racines dans les pratiques sociales, économiques et tribales des communautés montagnardes du nord de l’Albanie, où il a longtemps assuré la régulation de la vie collective en l’absence d’une autorité étatique stable 1. Transmis oralement de génération en génération, ce corpus coutumier a structuré durablement les rapports sociaux, les formes de propriété, les mécanismes de résolution des conflits et les relations entre les membres de la communauté montagnarde. Il doit son nom à Lekë Dukagjini, prince albanais du XVe siècle, auquel la tradition attribue la création de ces règles 2. La mise par écrit de ce Kanun est principalement due au travail de Shtjefën Gjeçovi (1874-1929), prêtre franciscain et folkloriste albanais, qui entreprit au début du XXᵉ siècle de recueillir, d’organiser et de systématiser ces normes coutumières. Publiés en 1933, ses manuscrits constituent aujourd’hui une source fondamentale pour l’étude de l’histoire sociale, juridique et anthropologique de l’Albanie.

Le Kanun de Lekë Dukagjini ne se présente toutefois pas comme un simple code juridique au sens moderne du terme. Il s’agit d’un système normatif global, régissant de manière indissociable les sphères sociale, familiale, tribale, économique et morale, autour de principes structurants tels que l’honneur (nderi), la parole donnée (besa) ou encore la vengeance du sang (gjakmarrja) 3 Divisé en douze livres, le Kanun encadre des domaines aussi variés que la famille, le mariage, le rôle de l’Église, la propriété, les biens, les délits et les mécanismes de réparation.

Dans cette mosaïque de coutumes, le Kanun de Lekë Dukagjini consacre un chapitre entier aux animaux, intitulé Gjaja e Gjallë (Les bestiaux). Ce chapitre s’inscrit dans le livre Shpi, Gja e Pronë (Maison, bestiaux et propriété), qui traite de la gestion, de la protection et de la transmission des biens. Le Kanun y opère une distinction fondamentale entre, d’une part, les biens immobiliers, tels que la maison, les terres, les pâturages, les limites et les frontières et, d’autre part, les biens mobiliers, parmi lesquels figurent les animaux. Ces derniers font l’objet d’une réglementation détaillée concernant leur possession, leur circulation, leur vente, ainsi que les responsabilités engagées en cas de perte, de vol ou de dommages. Dans un contexte de pâturage extensif, de forte interdépendance communautaire et de voisinage étroit, ces règles visent avant tout à prévenir les conflits et à maintenir l’équilibre social, en instaurant des mécanismes de réparation proportionnés et socialement reconnus 5.

Si le Kanun ne distingue pas formellement entre animaux domestiques, animaux d’élevage destinés à la rente ou animaux sauvages, il repose néanmoins sur une conception claire de l’animal comme capital économique. Celui-ci revêt plusieurs dimensions complémentaires. Les animaux constituent d’abord une source essentielle de subsistance et de revenus, par la production de lait, de fromage, de viande, de graisse ou de miel. Ils représentent également une force de travail indispensable, mobilisée pour le labour des terres et le transport 6. Certains animaux, tels que le chien, remplissent en outre des fonctions de protection et de garde. Enfin, le bétail occupe une place symbolique et économique particulière en tant que « monnaie vivante », fréquemment utilisée pour compenser un préjudice ou régler des litiges coutumiers 7. Cette conception économique de l’animal n’exclut pas pour autant une forme de protection normative du vivant. L’appropriation animale dans le Kanun est encadrée par des obligations de surveillance, de soin et de responsabilité, qui traduisent une reconnaissance implicite de la vulnérabilité de l’animal et de son rôle structurant dans l’ordre social. L’animal apparaît ainsi comme un être situé à l’intersection du bien, du vivant et du lien social, dont la valeur ne se réduit pas à sa seule utilité marchande.

Le chapitre consacré aux animaux accorde dans ce sens une attention particulière à trois catégories animales considérées comme stratégiques : le bétail, le chien et l’abeille. Cette dernière occupe une place singulière dans l’architecture normative du Kanun. À la fois animal productif, source de richesse familiale et être vivant doté d’une mobilité propre, l’abeille se situe au croisement de la nature et de la domestication. Son élevage, sa surveillance et son exploitation font l’objet de prescriptions spécifiques, révélatrices du rôle central de l’apiculture dans l’économie locale.

Dans cette perspective, l’étude de la protection, des modalités d’appropriation et de la valeur économique de l’abeille dans le Kanun de Lekë Dukagjini s’inscrit pleinement dans le cadre du présent dossier consacré aux assignations à résidence. Elle montre que ces dispositifs de contrôle du vivant trouvent des expressions anciennes et élaborées dans les systèmes coutumiers, où la fixation spatiale du vivant participe conjointement de l’ordre économique, de la protection animale et de la cohésion sociale.

Ainsi, l’analyse se déploiera en deux temps. Il s’agira d’abord d’examiner la gestion et les soins apportés aux abeilles au sein de la ruche, en mettant en lumière les pratiques coutumières qui encadrent leur élevage et les implications économiques qui en découlent (I). On s’intéressera ensuite à la surveillance et au soin accordé à l’essaim fugitif, afin de montrer comment le Kanun organise tout autant la continuité de la production apicole et la protection des abeilles, y compris au-delà de l’espace de la ruche, à travers un ensemble de règles strictes et cohérentes (II) 8.

 

1- Gestion et soins de l’abeille dans la ruche : pratiques coutumières et implications économiques

Dans la société traditionnelle albanaise, l’abeille occupe une place particulière au sein des pratiques domestiques et de l’organisation économique 9. Comme dans d’autres sociétés, elle est maintenue dans des ruches, espaces spécifiquement conçus pour canaliser son activité tout en lui assurant protection et soins. Toutefois, les usages apicoles en Albanie se distinguent dans ce que l’attention portée à l’abeille ne se réduit pas à une simple logique de production mais elle s’inscrit dans un ensemble de croyances populaires selon lesquelles l’abeille aurait autrefois été un être humain 10. Cette croyance instaure un rapport moral particulier à l’insecte, qui se manifeste jusque dans le langage ; il est ainsi d’usage de ne pas dire d’une abeille qu’« elle est morte », expression réservée aux animaux domestiques ou sauvages, mais qu’« elle est décédée », terme habituellement employé pour les êtres humains 11. Loin de constituer un simple trait poétique ou symbolique, cette représentation anthropomorphique influence concrètement les pratiques quotidiennes de l’apiculteur en imposant le respect, la protection de l’abeille et en encadrant les formes de soin qui lui sont apportées au sein de la ruche.

Ce soin particulier accordé à l’abeille s’étend non seulement à l’insecte lui-même, mais également à sa production, le miel, ainsi qu’à son habitat, la ruche. Il se manifeste, en premier lieu, par l’interdiction absolue de maltraiter l’abeille à l’intérieur des ruches où tout acte de cruauté est considéré comme un péché (gjynah). Cela est censé entraîner des conséquences néfastes sur l’abondance des récoltes, établissant un lien étroit entre moralité et prospérité économique 12.

Ce respect et cette protection se manifestent également lors de la récolte du miel, considéré dans la société traditionnelle albanaise à la fois comme une denrée alimentaire et comme un remède médicinal traditionnel 13. Pour cette raison, sa récolte n’est jamais perçue comme une opération anodine. Cette pratique est encadrée par des ablutions spécifiques et des rituels de purification, fondés sur la croyance que, sans ces gestes, les abeilles cesseraient de produire du miel et risqueraient même de « décéder » 14. Ce soin revêt une double importance. Il vise d’une part à préserver l’insecte en évitant de lui nuire lors de la récolte, et d’autre part à garantir la qualité du miel, condition essentielle de sa valorisation économique. Le miel constitue ainsi un bien commercial précieux, capable d’apporter des revenus significatifs aux foyers et l’apiculture représente une activité essentielle à la subsistance domestique.

Enfin, le soin accordé à l’abeille se manifeste à l’endroit de la ruche. Le Kanun de Lekë Dukagjini consacre à cette dernière une attention particulière, reconnaissant explicitement sa valeur à la fois économique et sociale. Selon l’article 53, paragraphe 200 « la destruction d’une ruche est assimilée à celle d’une maison, d’une étable, d’un grenier ou d’une laiterie ». Une telle reconnaissance se traduit d’abord par l’élévation de la ruche au rang de bien de grande valeur, comparable à une maison ou à un grenier. Cette disposition du recueil juridique albanais montre que la ruche n’est pas considérée uniquement comme un instrument de production, mais comme un pilier de la sécurité matérielle et économique de la famille, à l’instar d’autres animaux participant quotidiennement à l’économie domestique dans une société pastorale, tels que les vaches ou les moutons. Dans le Kanun, le bétail se distingue par la centralité de sa fonction au sein de la société traditionnelle montagnarde, et la ruche est ainsi placée sur un pied d’égalité avec ces ressources essentielles 15. Cela souligne que la ruche est considérée comme un bien fondamental, au même titre que les éléments essentiels à la subsistance et à la sécurité matérielle de la famille. Dans ce contexte le Kanun prévoit des règles strictes encadrant la protection des ruches contre les dommages et le vol. Ainsi, l’article 53, paragraphe 199 prévoit que : « La destruction d’une ruche vaut 500 grosh d’amende et le double des dommages au propriétaire » 16. Cette lourde amende visant à réparer le préjudice à la hauteur du dommage subit, est équivalente à celle prévue pour certains biens immobiliers de valeur, comme une maison ; cela illustre parfaitement à nouveau l’importance économique de la ruche 17. Ajoutons que l’estimation du dommage tient compte de la présence ou non d’abeilles dans la ruche. Si la ruche contient des abeilles, la coutume impose alors une évaluation détaillée des pertes, destinée à garantir une réparation juste et équitable 18. Cette évaluation n’est pas laissée à la seule appréciation du propriétaire mais elle fait intervenir les anciens, sages de la communauté connaissant parfaitement les coutumes 19. Ces anciens jouent un rôle central, ils déterminent la valeur exacte de la ruche détruite, prenant en compte non seulement son état matériel, mais également son potentiel de production future, la qualité de la colonie et l’importance du miel pour le foyer. Cette procédure souligne que la valeur d’une ruche ne se limite pas à un prix immédiat mais englobe la dimension prospective, liée à la capacité de l’abeille à produire du miel sur le long terme, et à la contribution de cette production à la subsistance familiale.

Dans cette logique, le vol de ruches est considéré également comme une infraction particulièrement grave. Dans ce dernier cas le voleur doit prouver son innocence par un serment impliquant douze garants, six désignés par le propriétaire et six par l’accusé 20. Ce type de serment est considéré dans la coutume comme grave et l’une des procédures les plus solennelles du Kanun, réservé aux infractions jugées particulièrement importantes 21. En effet, le droit coutumier opère une hiérarchisation des infractions en fonction de leur portée économique, sociale et symbolique. Alors que les vols ordinaires peuvent être résolus par la restitution, la compensation ou un serment simple impliquant un nombre restreint de garants (6 jurés), le vol de ruches requiert un serment solennel renforcé (12 jurés). Ce dernier cas s’inscrit ainsi parmi les atteintes jugées particulièrement graves, ce qui explique le recours à un dispositif probatoire spécifique 22.

Ces règles coutumières illustrent la manière particulière dont le Kanun albanais organise la « mise en réserve » de l’abeille, en tenant compte des dimensions économique, morale et sociale de la vie domestique traditionnelle. La protection juridique et morale de la ruche dépasse la simple préservation d’un instrument de production : elle traduit une compréhension sophistiquée de l’importance stratégique de l’abeille pour la subsistance des foyers et la pérennité économique de la famille. La ruche n’est ainsi pas seulement un bien matériel mais elle représente une responsabilité sociale, un devoir de soin et un symbole de la relation équilibrée entre l’homme et le vivant.

Toutefois, cette attention particulière portée à l’abeille ne se limite pas à la ruche. Elle s’étend également à l’essaim fugitif, dont la surveillance et le suivi constituent des pratiques coutumières essentielles pour préserver la prospérité et la durabilité de l’apiculture.

2- Surveillance et soins de l’essaim fugitif : continuité de la production et protection coutumière

L’essaim fugitif se définit comme une colonie d’abeilles qui quitte spontanément sa ruche ou son point d’installation habituelle, souvent pour s’établir dans un arbre ou dans tout autre lieu provisoire. Dans le Kanun, ce phénomène constitue un événement juridiquement qualifié, qui engage des obligations strictes de la part du propriétaire à l’égard de l’essaim. Ainsi, le paragraphe 207 précise que « l’essaim fugitif doit être poursuivi “pas à pas” jusqu’à ce qu’il s’installe quelque part, et que son propriétaire est en droit de le récupérer en tout lieu où il se serait établi ». Cette logique de récupération est poussée à un point extrême, puisque le Kanun autorise le propriétaire à franchir les frontières territoriales d’autrui, et même à pénétrer dans une propriété étrangère, dans le seul but de reprendre possession de l’essaim. Une telle disposition apparaît comme une exception par rapport aux principes fondamentaux du droit coutumier albanais, dans lequel les limites foncières et l’inviolabilité du domicile sont habituellement tenues pour sacrées. En règle générale, l’entrée dans une maison ou sur un terrain privé constitue une violation de propriété et n’est permise que sur autorisation du maître des lieux 23. Cependant, dans le cas de l’abeille, la coutume établit une exception significative et lorsqu’un essaim fugitif s’installe dans une habitation ou sur un terrain, le propriétaire de l’essaim a le droit d’entrer pour suivre et récupérer la colonie, et personne ne peut l’en empêcher.  Le droit de suite des abeilles diffère sur ce point du droit de chasse, dans le cas d’un gibier poursuivi sur la propriété d’autrui. En la matière, le Kanun prévoit dans le paragraphe 427 que « Si le gibier poursuivi par quelqu’un, fuit et se cache dans une grotte ou dans l’enceinte d’un arbre située dans la maison d’autrui, on ne peut y pénétrer sans l’autorisation du propriétaire. Si l’on souhaite récupérer le gibier, il faudra en partager la moitié avec le propriétaire ». Sur ces points, il est frappant de constater que le Kanun reprend des principes du droit romain. Selon ce dernier, les animaux sauvages sont considérés comme res nullius et pouvaient être appropriés par toute personne qui en prenait possession. Dans le cas des abeilles, tant que le propriétaire les poursuit pas à pas, elles ne sont pas considérées comme sauvages et lui appartiennent 24. En revanche, la perte de « l’habitude de rentrer » de l’essaim, ainsi que l’échec ou l’absence de poursuite, entraîne la cessation de la propriété et ouvre le droit d’appropriation (occupatio) : les abeilles deviennent alors res nullius, libres d’être appropriées par quiconque les récupère 25. Le Kanunsuit strictement cette logique, en faisant dépendre la propriété de l’essaim de la vigilance et de l’action effective du propriétaire, et en considérant comme librement appropriables les abeilles abandonnées ou négligées. Ainsi, selon le paragraphe 206, l’essaim fugitif qui s’installe dans l’arbre ou dans la haie d’autrui sans être poursuivie donne au propriétaire de l’arbre ou du jardin le droit de se l’approprier 26. Le paragraphe 208 prévoit également que, si essaim fugitif s’est installé quelque part sans être poursuivi par personne, celui qui le trouve en premier peut le récupérer pour lui. Ainsi, pour le Kanun si le propriétaire initial ne suit pas l’essaim pas à pas, il perd immédiatement le droit sur celui-ci : la colonie, une fois fixée dans un arbre ou tout autre lieu permanent, appartient désormais au propriétaire de l’arbre où elle s’est installée. Même si le propriétaire initial revendique la propriété de l’essaim le lendemain, sa réclamation est rejetée : il ne peut pas récupérer l’essaim, et le serment qu’il pourrait faire pour affirmer sa propriété est de nul effet 27. Il s’agit ici d’une grande différence avec les autres animaux domestiques. Pour ces derniers, par exemple le bétail, le propriétaire initial peut prouver sa légitimité soit par le biais d’un serment, soit en retrouvant simplement leur trace quelque part, et récupérer l’animal en divagation ou même lorsqu’il se trouve chez autrui 28. Son droit de propriété ne s’éteint pas lorsque l’animal se déplace, et autrui ne devient pas instantanément propriétaire de l’animal domestique présent chez lui. Le régime de l’abeille est singulier : le propriétaire qui ne poursuit pas l’essaim à pied perd automatiquement son droit de propriété, tandis que le propriétaire du lieu où se pose l’essaim divaguant en devient immédiatement propriétaire.

Derrière cette adaptation du droit de propriété au regard de la nature des abeilles, on distingue un mécanisme original de prescription translative de propriété, combinant une prescription extinctive frappant le propriétaire initial peu précautionneux et une prescription acquisitive immédiate au profit du propriétaire ayant la chance de voir un essaim d’abeilles s’installer chez lui. Cette adaptation du droit de propriété peut s’expliquer pour des raisons pratiques. Là où la propriété du bétail peut être prouvée par des moyens techniques (marquage des animaux, port d’objets distinctifs comme des cloches, reconnaissance des animaux présentant des caractéristiques physiques uniques et facilement identifiables), il est presque impossible de reconnaître un essaim d’abeilles particulier plutôt qu’un autre, et de prétendre ainsi qu’un essaim identifié appartient à telle personne, quand bien même le propriétaire présumé prêterait serment à cette fin. Le risque de spéculation est évident, et la preuve par la possession matérielle et géographique est privilégiée. Cette propriété matérielle, proche de la possession, accrédite un régime spécifique qui tient davantage à la nature de l’abeille qu’à une quelconque symbolique. Cette règle stricte met en lumière plusieurs principes fondamentaux : elle valorise l’attention portée à l’abeille, protège la production économique et garantit la pérennité des ressources apicoles. La propriété n’y apparaît pas comme un droit abstrait, mais comme un statut conditionné par l’exercice effectif de la responsabilité et par une gestion active du vivant. L’abeille est reconnue ainsi comme un capital vital, dont la protection ne saurait être limitée par les frontières formelles de la propriété humaine. Le suivi pas à pas de l’essaim fugitif dépasse donc la simple obligation juridique : il incarne un soin attentif et une vigilance constante, constitutifs de la « mise en réserve » de l’abeille.

Le soin attentif apporté à la ruche ainsi qu’à l’essaim fugitif illustre de façon frappante la manière dont le Kanun articule protection et contrôle dans la gestion des animaux. Les abeilles, en tant qu’entité économique et symbolique, ne sont pas simplement un bien meuble ordinaire : elles sont à la fois surveillées et respectées, et ses mouvements imposent du propriétaire qu’il s’investisse. Cette attention particulière reflète la reconnaissance, par le droit coutumier, de la valeur durable et stratégique de certaines ressources, tout en préservant, dans une certaine mesure, l’autonomie de l’animal. Ainsi, l’abeille devient un exemple emblématique des mécanismes coutumiers visant à organiser la résidence et l’usage des animaux : elle illustre comment le Kanun combine prudence économique, obligations communautaires et codification de pratiques respectueuses de la nature. Cette observation permet de souligner, de manière plus générale que le Kanun n’est pas seulement un ensemble de règles sociales, mais un système complexe où la préservation, l’usage et la responsabilité sont intimement liés.

Mots clefs : Albanie, Kanun, abeilles, ruche, propriété, droit de suite

 

  • 1 Robert ELSIE, Dictionary of Albania, Second Edition, The Scarecrow Press, Inc. Lanham • Toronto • Plymouth, Royaume-Uni, 2010, p.  224.
  • 2 Tonin ÇOBANI, Princi i përfolur Lekë Dukagjini : monografi, Tiranë, Lisitan, 2003, p. 12.
  • 3 Kolë HYSAJ GJELOSHAJ, « Comment sortir du Moyen-Âge ? », Confluences Méditerranée, vol. 62, n° 3, 2007, pp. 87-94. 
  • 5 Albert DOJA, Naître et Grandir chez les Albanais, La Construction Culturelle de la Personne, Paris, Montréal, l'Harmattan, 2000, p. 29.
  • 6 Nexhat COCAJ, « Horse as a Measurement of Economic Situation in the Albanian Tradition in The First Half of XX Century », 2019, UBT International Conference, p. 389.
  • 7 A titre d’illustration, voir article 7, §16 du Kanun de Lekë Dukagjini : « Nature des châtiments de ceux qui ont été coupable envers l’Eglise a) La condamnation à mort b) le brulement de la maison, c) L’amende en bestiaux…… » et article 81, §496 « En cas de meurtre, le sang se paye « chose contre chose, avec bétail, de la terre ou des armes ». Cf. Shtjefën GJEÇOV, Kanuni i Lekë Dukagjinit, Lezhë, Kuvendi, 1999, p.53.
  • 8 Toutes les citations des paragraphes du Kanun présentées dans cet article sont issues de mes traductions personnelles. Elles ont été réalisées à partir du texte original albanais afin de faciliter l’analyse et la compréhension des règles coutumières.
  • 9 Par « société traditionnelle albanaise », on entend ici les communautés rurales, principalement montagnardes, organisées selon des structures préindustrielles et soumises au droit coutumier codifié notamment dans le Kanun de Lekë Dukagjini (XVe -XVIe siècles, mais pratiqué jusqu’au XXe siècle). Ces communautés fondaient leur économie domestique sur l’agriculture, l’élevage et l’apiculture, et leurs pratiques sociales et rituelles reflétaient une organisation où la subsistance, la morale et les règles coutumières étaient étroitement liées.
  • 10 Mark TIRTA, Mitologjia ndër shqiptarë ,Tiranë, Shkenca, 2004, p. 66.
  • 11 Ibid.
  • 12 Ibid.
  • 13 Edith DURHAM, Some Tribal Origins, Laws, and Customs of the Balkans, London, George Allen & Unwin, 1928, p. 254.
  • 14 Mark TIRTA, Mitologjia ndër shqiptarë , op.cit., p.66.
  • 15 Margaret HASLUCK, Kanuni : ( ligji i pashkruar shqiptar), Lisitan, Lezhë, 2005, p. 20.
  • 16 Dans le Kanun, le terme « grosh » désigne généralement une unité de monnaie ou une somme symbolique d’argent, utilisée pour les compensations ou les amendes dans le cadre des règles coutumières.
  • 17 §137 Si quelqu’un viole le domicile d’autrui, il doit payer pour l’honneur 500 grosh et pour leschose volées il doit le double au maître de la maison.
  • 18 Margaret HASLUCK, Kanuni : ( ligji i pashkruar shqiptar), op.cit., p. 74.
  • 19 Ismet ELEZI, E drejta zakonore penale e shqiptarëve dhe lufta për zhdukjen e mbeturinave të saj në Shqipëri, Tiranë, 8 Nëntori, 1983, p. 30. 
  • 20 Article 53, §202, « Si le voleur nie, il doit un serment avec 12 garants, 6 désignés par le propriétaire et 6 par lui ».
  • 21 Les jurés, dans le Kanun, sont des personnes qui prêtent serment, souvent en posant la main sur l’Évangile ou sur un objet considéré comme sacré, afin de garantir la véracité d’un fait ou l’innocence d’un individu.
  • 22 Ce serment est également employé dans le cadre de conflits de propriété, lesquels sont considérés comme des affaires graves au regard du Kanun.
  • 23 § 134 « Personne n’entre dans une maison sans avoir appelé depuis la cours ».  §136 « Si tu pousses et ouvres la porte la maison est considérée comme violée ».
  • 24 Xavier PERROT, « L’essaim infidèle, le maître des ruches et le seigneur justicier. La propriété des abeilles dans l’ancien droit », Revue Semestrielle de Droit Animalier, n° 2, 2011, pp. 247-263. Voir également l’article de Dario Mantovani dans ce volume.
  • 25 Ibid., p. 256.
  • 26 Le Kanun ne prévoit aucun délai de prescription pour la récupération de l’essaim fugitif.
  • 27 §209 « Si, par la suite, quelqu’un se prétend propriétaire de l’essaim fugitif sans l’avoir poursuivi, le Kanun ne recevra pas sa plainte et ne défendra pas son serment auprès de quiconque. Car, personne ne peut revendiquer la propriété d’un essaim s’il ne l’a pas suivi pas à pas lorsqu’elle s’est enfuie. Une abeille est une abeille ». Par cette expression le Kanun distingue bien l’abeille de tous les autres animaux : une abeille est une abeille et pas autre chose.
  • 28 § 768 « La trace retrouvée, le bétail retrouvé ».

RSDA 2/2025

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