De la prolifération des étangs en Limousin. Pour un retour du sauvage.
- Jean-Jacques Gouguet
Professeur émérite
Université de Limoges
OMIJ
CDES
Introduction
1.Les étangs appartiennent à la catégorie des plans d’eau, « étendues d’eau douce continentale de surface libre, stagnante, d’origine naturelle ou anthropique, de profondeur variable »1. A côté des étangs, les autres catégories de plans d’eau sont les lacs, les retenues, les gravières, les carrières, les marais. Dans le présent article, nous nous intéressons à la prolifération des étangs en Limousin. Si, après-guerre, on dénombrait 2000 étangs environ, ce ne sont pas moins de 20 000 étangs qui se sont créés en sus entre 1950 et 1970. La majorité de ces étangs sont des ouvrages artificiels modifiant profondément le fonctionnement des écosystèmes naturels. Leur création se fait soit par la construction d’une digue sur un cours d’eau, soit par curage d’une zone humide alimentée par les eaux de pluie, de sources ou de ruissellement.
2.Il va donc y avoir une assignation à résidence de nombreuses composantes du milieu naturel : blocage du transit des sédiments ; blocage de la circulation de l’eau ; blocage de la circulation des espèces aquatiques (invertébrés, poissons) ; destruction ou déconnexion des zones humides. Les impacts cumulés de cette prolifération des étangs constituent un problème écologique majeur qui a déclenché de multiples polémiques quant à son ampleur et au type de solution à y apporter dont la plus radicale, l’effacement des étangs.
3.Dans un premier paragraphe, nous traitons de l’ampleur de l’assignation à résidence du sauvage engendré par 22 000 étangs en Limousin. Il s’agit d’évaluer correctement leur impact sur le petit cycle de l’eau avec le montant de l’évaporation mais aussi leur impact sur la biodiversité, la qualité de l’eau ou encore la continuité écologique des cours d’eau concernés.
4.Dans un second paragraphe, nous chercherons à démontrer la nécessité d’une libération du sauvage. Le destin d’un ruisseau ou d’une rivière n’est pas de se voir entravé et ses composantes assignées à résidence dans un étang. De plus, les étangs présentent des dysfonctionnements importants liés le plus souvent à une situation de quasi abandon ou de non-respect d’une mise en conformité pour des raisons de coûts excessifs. Il faudra donc vaincre les résistances de nombreuses parties prenantes défendant la légitimité écologique, économique et sociale des étangs. Nous nous en remettrons alors à la sagesse et au savoir-faire du castor pour remettre l’eau à sa juste place, non plus en surface comme dans les étangs, mais dans le sol.
I. L’ampleur de l’assignation à résidence
5.La multiplication des étangs génère une artificialisation de la nature et constitue une atteinte à la vie sauvage et ce afin de satisfaire quelques intérêts particuliers. Il en résulte des nuisances diverses et des perturbations de cycles naturels qui représentent un coût caché tout à fait considérable.
A. Une artificialisation de la nature
a) Typologie des étangs
6.Il existe de multiples types de retenues qui se distinguent par leur mode d’alimentation en eau et leur mode de restitution de l’eau au milieu. De façon simplifiée, il est possible de retenir cinq grandes catégories d’étangs selon leur alimentation :
- par une source située sur la même parcelle ou sur une parcelle voisine,
- par la nappe phréatique,
- par le ruissellement des eaux pluviales,
- par une prise d’eau dans un cours d’eau placé en dérivation de l’étang,
- par le barrage d’un cours d’eau qui traverse l’étang.
7.Quel que soit le mode d’alimentation en eau, la construction d’un étang implique inévitablement la destruction des milieux sur lesquels il est implanté (zone humide, cours d’eau, prairie inondable…). En fonction des autres impacts de l’étang, il faudra vérifier si les bénéfices procurés par l’étang et son utilité sociale suffisent à compenser la destruction du milieu.
8.Par ailleurs, la gestion des débits entrants et sortants exige que l’étang dispose d’aménagements : d’une part, un répartiteur de débit dans le cas d’un étang en dérivation permet de gérer l’eau arrivant dans l’étang ; d’autre part un moine permet de faire varier les niveaux d’eau en fonction des besoins de l’aval. De très nombreux étangs en Limousin ne disposent pas de ces équipements et présentent au contraire des facteurs de risque maximal dans le cas d’une retenue directe sur le cours d’eau, sans débit réservé et avec restitution d’eau de surface réchauffée à l’aval.
9.Il manque néanmoins un état des lieux précis recensant toutes les caractéristiques de ces étangs et il faut se réjouir de la publication au mois d’août 2024 de l’inventaire national des plans d’eau (INPE) réalisé par l’inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD)2. Quand cet inventaire sera terminé, il permettra, en théorie, d’élaborer en Limousin une stratégie globale pour décider du futur de tous ces plans d’eau : effacement, mise en conformité ou maintien en l’état.
10.A l’heure de la crise de l’eau, les besoins en connaissance des milieux aquatiques s’intensifient : caractéristiques du plan d’eau, de son environnement, de ses usages, de sa gestion, de ses impacts. L’INPE est ainsi constitué de 150 descripteurs. Au-delà de la caractérisation de chaque plan d’eau, l’IGEDD a proposé le développement d’outils permettant de qualifier un territoire donné par rapport à la taille, au nombre, à la localisation, à l’impact cumulé de ses retenues. Il reste néanmoins des progrès à faire dans les méthodes et dans la collecte de l’information nécessaire : « La réflexion scientifique sur la question des impacts cumulés animée notamment par l’OFB n’est pas encore aboutie. C’est un sujet débattu et très attendu. Un tel outil d’analyse territoriale de l’INPE stimulera la réflexion » (INPE, 2024, p.52).
b)Usage des étangs
11.Les étangs créés dans les années 1970 en Limousin peuvent être classés en trois catégories3:
- Il y a tout d’abord des étangs à finalité sociale à répartir en deux ensembles : d’une part des étangs de tourisme généralement gérés par des collectivités ou des associations ; d’autre part des étangs de loisirs privés gérés par des propriétaires dont l’objectif est avant tout le plaisir de la possession d’une pièce d’eau. Des prescriptions générales sont à respecter (gestion de débits, conduite des vidanges, gestion du stock de sédiments…) mais, selon les deux vocations, des actions spécifiques sont à envisager.
- Il y a ensuite les étangs à finalité économique. Il s’agit d’une part des étangs uniquement dédiés à la pêche de loisirs, et d’autre part des étangs de production piscicole (carpes, brochets, …).
- Il y a enfin les étangs à vocation particulière : irrigation, abreuvement du bétail, défense contre les incendies, réserve d’eau brute pour l’eau potable.
12.Pour ces deux dernières catégories, là encore, au-delà des prescriptions générales à respecter, des mesures spécifiques doivent également être prises (aspects sanitaires, piétinement du bétail…). En dépit de la réglementation existante, de nombreux étangs en Limousin sont soit illégaux (absence d’autorisation), soit non conformes (absence de moine, non-respect des débits réservés…), ce qui peut provoquer d’énormes nuisances.
B. Des nuisances importantes
a) Continuité écologique
13.L’état des cours d’eau est la résultante de multiples aménagements liés à l’activité humaine : agriculture, énergie, transport, industrie, tourisme… Ces différentes atteintes aux milieux aquatiques ne sont pas sans conséquences sur la qualité de l’eau, la diversité des peuplements et la continuité écologique. Les rivières ont depuis toujours subi des assauts de domestication de la part de l’humanité pour produire de l’énergie, assurer du transport, recevoir des déchets… Une telle artificialisation nuit pourtant au bon fonctionnement de cet écosystème. La rivière est en effet un milieu naturel qui ne se limite pas à l’écoulement de l’eau. C’est un système complexe qui fonctionne dans un environnement comprenant la vallée, sa pente, ses versants, la nature des sols et le couvert végétal.
14.La morphologie des cours d’eau résulte de l’action millénaire de l’écoulement de l’eau qui modèle la forme du lit, les berges, la granulométrie du fond… L’un des paramètres les plus importants de cette morphologie est la continuité écologique que l’on peut définir comme « la capacité des organismes aquatiques et des sédiments à effectuer leurs déplacements selon les trois axes : longitudinal (amont-aval ou aval-amont) ; latéral (cours principal-annexes et vice-versa) ; vertical (cours d’eau-substrat et nappe d’accompagnement)»4.
15.Les étangs qui barrent un ruisseau en tête de bassin constituent ainsi une rupture de continuité écologique qui est d’autant plus grave que l’on se trouve à l’extrême amont du bassin versant. Les retenues influencent les régimes d’écoulement des eaux, le transfert des sédiments, des contaminants, des nutriments et modifient le fonctionnement écologique du milieu aquatique, la continuité des cours d’eau et les habitats des organismes qui y vivent. Tout cela entraîne une perturbation de la biodiversité de la rivière.
b) Biodiversité
16.Les principales nuisances des étangs qui vont impacter la biodiversité de la rivière sont bien connues, nous présentons les plus importantes :
-La vidange des étangs entraine un déstockage sédimentaire qui se retrouve dans les émissaires. Ces matières fines vont colmater le lit de l’émissaire et notamment les frayères à truites. C’est donc toute la reproduction de ce poisson emblématique qui est menacée. De façon générale, un tel colmatage affecte le fonctionnement biologique du cours d’eau. Les vidanges ont également des effets directs graves sur la santé animale : lésions des branchies des poissons, mortalité brutale des œufs et des alevins, mortalité de la macrofaune benthique, et sur l’environnement : relargage de produits toxiques.
-Les étangs réchauffent l’eau des rivières avec des conséquences majeures sur la faune et sur la flore, surtout dans des zones fragiles comme des têtes de bassins. Là encore, la reproduction de la truite peut être compromise et, en cas de forte canicule, on peut atteindre une température létale pour ce poisson (de l’ordre de 21°C.)qui a besoin d’eau fraîche et oxygénée pour survivre et se développer normalement. Or, le réchauffement de l’eau peut également entraîner des phénomènes d’eutrophisation avec une diminution de la quantité d’oxygène dissoute dans l’eau. Dans le même sens, les étangs équipés d’un moine déversent dans les émissaires une eau désoxygénée et parfois chargée en azote ammoniacale.
-Les étangs interdisent aux salmonidés de circuler librement sur leurs lieux d’habitat, d’alimentation et de reproduction.
-Les étangs sont à l’origine de l’introduction d’espèces nuisibles ou non désirées dans la zone amont des cours d’eau (perches, carpes, brochets…). Cela entraîne de la prédation (les alevins de truites par les perches), de la compétition entre espèces ou des épidémies…
17.En conclusion, il n’est pas certain que toutes ces nuisances apportées par les étangs dans ces espaces fragiles de têtes de bassins, soient compensées par les bénéfices tirés de leur usage. Il faut donc examiner s’il ne serait pas plus rentable de libérer le sauvage au maximum en ne conservant que les quelques étangs qui présentent un intérêt évident.
II. La nécessité de libérer le sauvage
18.Devant les conséquences dommageables de la prolifération des étangs en Limousin, il va être indispensable de planifier l’élimination de tous ceux qui sont inutiles, illégaux ou non conformes. Pour cela, il sera nécessaire de vaincre un certain nombre de résistances de la part de plusieurs lobbies qui s’approprient l’eau des étangs à des fins privées, de la part d’une Administration laxiste face à ces lobbies, voire de la part de l’opinion publique qui ne comprend pas les véritables enjeux.
A. Vaincre les résistances
19.Il y a d’une part les arguments économiques avancés par les propriétaires qui veulent mettre en valeur leurs étangs. Nous prendrons l’exemple de l’aquaculture d’étangs. Il y a d’autre part les controverses scientifiques au sujet de la nocivité ou non des étangs et la position d’un certain nombre de chercheurs qui veulent persuader les pouvoirs publics que les étangs sont fondamentalement positifs pour l’environnement5.
a)L’exemple de l’aquaculture d’étangs
20.Il faut noter ici l’obstination d’un certain nombre d’acteurs (propriétaires d’étangs et leur syndicat, Administration territoriale, chambre d’agriculture) à défendre la mise en place d’une soit disant « filière » autour de l’aquaculture d’étangs. L’expérience montre pourtant que toutes les tentatives effectuées en France pour développer une telle filière n’ont pas été véritablement concluantes. Cela concerne les cinq zones d’aquaculture d’étangs en France : la Brenne, les Dombes, le Forez, la Champagne, la Lorraine et la Sologne. Dans ce dernier cas, il faut s’appuyer sur un fait établi : la chasse a remplacé l’aquaculture. Si cette dernière activité avait été rentable, cela ne se serait pas produit et on peut l’expliquer.
21.Deux marchés dominent l’organisation de l’aquaculture d’étangs en France : le marché des poissons pour le repeuplement des étangs qui représente environ 75% du volume d’affaires ; le marché des poissons de consommation qui ne pèse que 25%, et dont la moitié est consacré à la production de carpes.
22.La fragilité économique de la production de poissons d’eau douce en étangs provient de plusieurs facteurs :
-la très grande faiblesse de la demande de poissons d’étangs en dépit de tentatives d’innovations (poissons fumés, soupes, plats cuisinés) et de campagnes de marketing.
-la faiblesse des prix de vente.
-l’augmentation des coûts de production (nourriture, produits phytosanitaires…).
-la baisse de la qualité de l’eau (pollutions diverses).
-la présence de prédateurs et de nuisibles (cormorans, ragondins).
-la difficulté grandissante à régler des conflits pour l’appropriation d’une ressource en eau de plus en plus rare.
-la remise en cause de l’activité elle-même par les conséquences de plus en plus inquiétantes du réchauffement climatique : pénuries d’eau avec des assecs ; eutrophisation des eaux (dont cyanobactéries) ; difficultés à diluer des pollutions diverses (dioxines, PCB…).
23.En résumé, la « filière » d’aquaculture d’étangs n’existe pas : il y a très peu d’acteurs et les effets d’entraînement amont/aval sont très faibles ; ces acteurs ne sont pas organisés ; ces activités subsistent péniblement et elles sont soutenues à bout de bras par les pouvoirs publics. Devant tous ces facteurs de vulnérabilité, il faudrait une sérieuse analyse coûts/bénéfices permettant d’apprécier l’opportunité de lancer une telle filière en Limousin. On est en droit de s’interroger sur le taux de retour des fonds publics investis dans cette activité et donc sur leur légitimité. Pourquoi s’acharner à financer une activité qui n’est pas rentable et qui risque de l’être de moins en moins compte tenu du dérèglement climatique et de la rareté croissante de l’eau ?
b)Les controverses autour de l’évaporation
24.Les périodes récurrentes de sécheresse de ces dernières années ont fait prendre conscience à nos concitoyens que l’eau était un bien de plus en plus rare qu’il fallait préserver et ne plus gaspiller. On sait dorénavant que les sécheresses vont être de plus en plus fréquentes et de plus en plus sévères. Il est donc complètement irresponsable de laisser s’évaporer l’eau de 22000 étangs avec pour conséquences directes des assecs de nombreux ruisseaux et l’assèchement des sols… En l’absence de ces étangs, il y aurait plus d’eau dans nos rivières. Les étangs ne sont donc pas la solution à la crise de l’eau mais bien l’une des causes du problème. Des scientifiques dénoncent depuis longtemps l’hérésie de faire passer en surface les ressources en eaux souterraines, ou de détruire des zones humides et faire disparaître l’eau par évaporation6.
25.L’évaluation de l’ampleur d’une telle évaporation a cependant déclenché des polémiques et controverses entre chercheurs et gestionnaires de l’eau. Selon une expertise scientifique collective7, menée par 15 experts de haut niveau, et la synthèse d’environ 1000 articles scientifiques, il y a néanmoins une convergence de vues sur plusieurs points :
- il faut tout d’abord modéliser correctement l’évaporation liée à chaque étang en fonction de trois ensembles de variables : les flux entrants dans la retenue ; les caractéristiques propres de la retenue (surface, profondeur, localisation, infiltrations, usages de l’eau, prélèvements…) ; les flux restitués à l’aval. A ce niveau le plus simple d’analyse, on sait déjà que toutes les données ne sont pas disponibles.
- il faut ensuite modéliser l’effet cumulé de toutes les retenues, ce qui se heurte à la complexité de l’ensemble des interactions entre retenues, mais un accord s’est fait sur les points suivants : la multiplication des retenues à l’amont va toujours dans le sens d’une réduction des débits à l’aval ; le tout n’est pas la somme des parties et l’effet cumulé des étangs n’est pas la somme des effets particuliers de chacun d’eux ; les interactions entre toutes ces retenues sont très difficiles à modéliser ; il y a toujours la difficulté d’effectuer un exercice contrefactuel pour le calcul de l’évaporation avec la détermination de l’état de référence du bassin sans retenues pour évaluer le différentiel de sur-évaporation.
26.C’est ainsi que l’établissement public territorial du bassin de la Vienne (EPTBV) a publié des données qui méritent d’être discutées. Les 24500 étangs présents sur le bassin de la Vienne connaîtraient une sur-évaporation8 de 62 millions de m3. Ce montant est supérieur à la totalité des volumes d’eau consommés sur ce bassin en production d’énergie, industrie, irrigation, abreuvement du bétail et eau potable. Cette eau non utilisée peut être considérée comme perdue même si, dans le grand cycle de l’eau, elle finira par retomber sur Terre, ailleurs. Il est certain que cette eau serait bien plus utile si elle était stockée dans le sol et pouvait être restituée si besoin en cas de sécheresse.
27.De tels résultats ont été contestés par quelques chercheurs partisans des étangs9mais ces derniers n’ont pas fait la démonstration d’une alternative crédible à un relatif consensus de la communauté scientifique sur l’effet cumulé des retenues sur un bassin versant. Comme toujours, en cas de doutes, l’incertitude des résultats est instrumentalisée pour mener des stratégies « business as usual ».
B. Planifier les effacements
a) Une étude d’impact global
28.Deux types d’analyse scientifique seraient nécessaires :
-Déterminer le coût écologique de la multiplication des plans d’eau en Limousin. La priorité est certainement à donner ici au calcul de la sur-évaporation due aux étangs qui déclenche aujourd’hui le plus de polémiques.
-Déterminer le coût économique du maintien des étangs. Une zone humide a certainement plus de valeur qu’un étang qui évapore et dégrade la qualité de l’eau.
29.Une telle étude d’impact multidisciplinaire devrait être menée par des scientifiques spécialistes reconnus dans leur champ d’expertise respectif. L’objectif serait d’aboutir à la détermination de priorités pour alimenter la planification de l’effacement des étangs : quels bassins versants prioriser ? quels sous bassins ? On ne peut pas continuer comme aujourd’hui à faire du coup par coup, sans vision d’ensemble des effacements, sans calendrier des objectifs à atteindre… Cela implique également de construire un observatoire des étangs en Limousin : comment en effet gérer rationnellement une réalité que l’on ne connaît pas ?
30.En supposant que les chiffres précédents de la sur-évaporation des étangs soient corrects, l’éradication des étangs problématiques (illégaux, non conformes, inutiles) s’impose pour deux raisons essentielles :
-En supprimant les étangs, on pourrait retrouver de la ressource pour des usages indispensables de l’eau comme l’AEP ou l’abreuvement du bétail. Cela pose tout le problème de savoir à quelles finalités répondent les étangs. Quelle est leur utilité pour priver l’économie à ce point d’une ressource de plus en plus rare mais indispensable à la population, à l’agriculture, à l’industrie ? Il faut donc absolument déterminer le coût d’opportunité des étangs. De nombreux plans d’eau ont en effet été créés dans les années 70 sans finalité précise, si ce n’est le plaisir personnel pour de nombreux particuliers. A l’inverse, il faudrait également déterminer le bénéfice que l’on tirerait de la réhabilitation de zones humides à la place des étangs afin d’améliorer la disponibilité de la ressource.
-En supprimant les étangs, on protégerait les cours d’eau menacés par des sécheresses de plus en plus intenses. En effet, dans la perspective du réchauffement climatique, il faut s’interroger dès maintenant sur nos capacités d’adaptation. Dans cette optique, il est nécessaire de revenir sur les analyses scientifiques des sécheresses à long terme. Les résultats académiques convergent pour dénoncer la contre-productivité des retenues d’eau qui peuvent éventuellement constituer une solution de court terme mais à long terme, on sait que la multiplication de plans d’eau augmente les risques de sécheresse10.
31.Par ailleurs, une conférence de citoyens pourrait être organisée pour permettre d’aboutir à un compromis entre pro et anti étangs. La conférence de citoyens est un instrument de démocratie participative qui a déjà fait ses preuves. Il nous apparaît qu’en situation de controverse scientifique, une conférence de citoyens permet de trouver des arrangements sur un certain nombre de points qui font l’objet aujourd’hui d’un dialogue de sourds entre partisans et opposants vis-à-vis des étangs. Les questions fondamentales à débattre seraient les suivantes :
-Quelle réalité de la sur-évaporation liée aux étangs et quelles conséquences sur les cours d’eau ?
-Quelle légitimité économique des étangs (aquaculture, tourisme, pêche…) ?
-Quel bilan coûts/bénéfices des étangs ?
-Quelle planification d’ensemble de l’éradication des étangs inutiles ?
-Quelle réhabilitation des zones humides ?
b)La sagesse du castor
32.La suppression des zones humides, le drainage, la rectification des cours d’eau, l’artificialisation généralisée des milieux ou encore le modèle agricole productiviste ont entraîné une accentuation non maîtrisée du ruissellement. Il en résulte une accélération du retour de l’eau à la mer. Il apparaît ainsi que l’on ne sortira de la crise de l’eau qu’à la condition de restaurer les écosystèmes aquatiques dans toute leur complexité.
33.Selon Baptiste Morizot11, la logique économique de maximation des rendements a conduit à simplifier, dégrader et inciser la rivière. On s’est polarisé sur le lit mineur en ignorant totalement le fait que la rivière est un écosystème complexe dont il faut comprendre le fonctionnement global. Du fait des politiques de drainage, de requalification, de recalibrage, d’endiguement, on a abouti à la déconnexion de la rivière et du milieu vivant. L’un des symptômes de cette déconnexion est l’incision, c’est-à-dire la situation dans laquelle la lame d’eau et le fond du lit mouillé ont plongé très profondément sous les berges par une érosion verticale. La rivière se trouve ainsi déconnectée de son milieu.
34.Pour répondre à ce problème , les hydromorphologistes américains ont inventé une nouvelle approche de la restauration des rivières inspirée du castor. De telles techniques semblent parfaitement adaptées aux problèmes de nos chevelus de têtes de bassins. La restauration des petites rivières consiste en effet à construire des barrages sur le modèle de ceux des castors que Morizot nomme « ouvrages castormimétiques ». Ce barrage castor ralentit l’eau et la maintient dans les terres sans la bloquer. On voit ici toute la différence entre ces ouvrages low tech, barrages éphémères et poreux, et les propositions de « scientifiques français »12 qui préconisent de maintenir toutes les petites retenues d’eau en France en assimilant des barrages castors à des barrages béton !
35.Selon Morizot, les castors construisent en disposant les branches parallèlement aux flux. « Nous nommons barrage, la construction des castors par analogie avec nos technologies qui ont pour vocation d’arrêter l’eau […] Le barrage castor n’a jamais été un « barrage », il a pour vocation de dynamiser le milieu, de complexifier les flux, d’activer les capacités de métamorphose de la rivière, de ne pas durer […] C’est une chevelure de lenteur pour la rivière » (Morizot p.126-127).
36.A l’aide de ces ouvrages « castormimétiques » bien positionnés dans la rivière en fonction des effets que l’on veut obtenir, trois problèmes minant les rivières peuvent être résolus :
-La déconnexion de la rivière et de la plaine alluviale.
-L’incision des rivières qui filent ainsi vers la mer en se creusant.
-La simplification de la rivière en chenaux uniques homogènes (le lit mineur).
37. Morizot indique pour finir qu’il s’agit de « passer d’une ère de drainage où on a accéléré, évacué et rendu plus efficace le transport de l’eau des rivières vers la mer, à une ère de la réhydratation où il s’agit de favoriser l’inefficacité dans la fuite de l’eau : ralentir, diffuser, infiltrer, maintenir l’eau dans les milieux rivières » (Morizot, p.250).
Conclusion
38.Les étangs en Limousin constituent un sérieux problème environnemental à résoudre du fait de leur nombre. Les scientifiques ont démontré que l’impact cumulé de tous ces étangs n’était pas la somme de tous les impacts particuliers de chacun d’eux, mais que, surtout, les interactions entre tous ces impacts étaient très difficiles à modéliser.
39.A l’heure du dérèglement climatique, il est néanmoins admis dans la communauté scientifique qu’il faudra éradiquer une bonne partie de ces étangs pour éviter la dégradation des milieux naturels puis retrouver un lit naturel et une rivière vivante. Le problème est d’autant plus urgent à résoudre qu’en Limousin, la plupart de ces étangs se trouvent en tête de bassins. Ce sont des milieux sensibles en amont qui conditionnent le bon fonctionnement de tout l’aval. Nous avons donc besoin d’une étude d’impact global pour avoir un état des lieux fiable de la situation. Sur ces bases, des priorités devront être définies par bassins versants et sous bassins, avec une planification à moyen terme des effacements.
40.De façon générale, il faudrait promouvoir des méthodes de gestion des milieux aquatiques inspirées de la nature. Nous laisserons ainsi la conclusion à Baptiste Morizot et à la sagesse du castor : « Quel géo-ingénieur voulons-nous pour favoriser l’habitabilité des rivières ? Un vivant, sage de 8 millions d’années, terraformateur à l’échelle des continents ? Ou un primate humain avec un doctorat de trois ans, persuadé d’être le petit prodige de la biodiversité, qui mobilise systématiquement des machines prométhéennes et une énergie toxique pour produire des effets à court terme très coûteux dont il ne connaît pas les effets à long terme ?» (Morizot, p.119).
Mots clés : étude d’impact global ; analyse coûts/bénéfices ; planification ; nuisances ; bassin versant ; castor.
- 1 Hélène Anquetil, OFB DR Bretagne : comment réduire les impacts des plans d’eau sur la ressource en eau et les milieux naturels. Webinaire Plans d’eau, DREAL Pays de Loire, Vendredi 24 Juin 2022.
- 2 Pascal Kosuth, Thierry Ménager (IGEDD) : l’inventaire national des plans d’eau. https://www.igedd.developpement-durable.gouv.fr.
- 3 Région Limousin : Guide de gestion durable de l’étang en Limousin, 2008.
- 4 France Nature Environnement (FNE) : Morphologie des cours d’eau, Septembre 2012, www.fne.asso.fr.
- 5 Laurent Touchart, Pascal Bartout : Les aspects positifs des étangs. HAL open science 03086959, 2021. Pascal Bartout, Jean Paul Bravard, Laurent Touchart, Christian Lévêque, Pierre Patherat : Préservation de la ressource en eau, protection des zones humides et de la biodiversité : le rôle des petites retenues d’eau en France. Avis de scientifiques français, Octobre 2023. Non publié.
- 6 Christian Amblard : Stocker les eaux de pluie dans des retenues est un non-sens. Le Monde 30-31 Août 2020
- 7 Impact cumulé des retenues d’eau sur le milieu aquatique. Rapport de l’expertise scientifique collective, mai 2016. http://expertise-impact-cumule-retenues.irstea.fr/
- 8 Evaporation supplémentaire générée par un étang par rapport à l’évaporation d’une prairie voisine de même superficie.
- 9 Touchart et Bartout, op.cit.
- 10 Françoise Habets : Point de vue bibliographique sur le lien entre sécheresse et stockage d’eau. Laboratoire de géologie, ENS, 28 janvier 2019.
- 11 Baptiste Morizot, Suzanne Husky : rendre l’eau à la terre. Alliances dans les rivières face au chaos climatique. Actes Sud, Arles, 2024.
- 12 Bartout et al., op.cit.
