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Histoire moderne et contemporaine
Dossier thématique : Points de vue croisés

Étalons et poulinières : les chevaux reproducteurs des Haras royaux en France (XVIIe-XVIIIe siècles)

  • Camille Wilhelm
    Doctorante en histoire moderne
    Université de Strasbourg / UMR3400 Arche

1. Les historiens ont longtemps laissé de côté les animaux dans leurs études scientifiques, les relayant aux sujets anecdotiques. Cependant, depuis l’Animal Turn des années 19801, les animaux prennent progressivement leur place dans les études historiques. Les chevaux, la plus noble conquête de l’homme selon le naturaliste Buffon2, n’échappent donc pas à cette nouvelle règle historiographique. Ainsi, leur présence fait de plus en plus l’objet d’études, plus ou moins sérieuses et scientifiques. Il s’agit d’un sujet de choix, puisque la présence des chevaux dans différents domaines des activités humaines, à travers le temps, permet une étude toujours intéressante de ces animaux.

2. Certains contextes administratifs tout particulièrement d’étudier les chevaux. C’est notamment le cas de l’administration des Haras royaux. Cette institution, fondée en 1665 sous l’impulsion de Colbert et de Louis xiv emploie jusqu’en 1791 plusieurs milliers de chevaux reproducteurs, étalons et poulinières, et conditionne la gestion de tous les chevaux français, dans l’objectif d’améliorer les chevaux du royaume. Les archives enseignent beaucoup sur ces chevaux mais, pour l’instant, en dehors des rouages économiques et administratifs et des enjeux de pouvoir de l’administration, ces reproducteurs sont peu étudiés en tant que tels par les historiens. Pourtant, les informations sont nombreuses et émanent d’une grande diversité de sources. Une documentation manuscrite inédite constitue le matériau principal de ma thèse en histoire moderne3, qui s’affranchit d’une étude centrée uniquement sur les sources imprimées. Cet article propose d’exhumer l’identité des chevaux reproducteurs des Haras ainsi que leur rôle en partant des objectifs affichés par l’administration pour ensuite concentrer notre attention sur les étalons et les poulinières.

I. Les Haras royaux : produire de beaux et de bons chevaux

A. La pénurie de chevaux en France

3. C’est avant tout dans un objectif militaire que l’État monarchique français lance l’administration des Haras royaux. En effet, comme les chevaux sont l’un des nerfs de la guerre, il est nécessaire d’en avoir un certain nombre, notamment à une période – le règne de Louis xiv – où les conflits et les acquisitions de nouveaux territoires sont nombreux. Il n’y a plus assez de chevaux aptes à remonter les rangs de la cavalerie : dans la plupart des provinces françaises, les chevaux sont jugés comme trop petits et trop faibles pour satisfaire les besoins des armées. On les affuble du surnom de « bidets », ce qui illustre bien le regard condescendant des administrateurs sur ces équidés de travail. Cela s’explique notamment par l’absence d’une politique d’élevage uniformisée sur l’ensemble du territoire ; dans les provinces françaises, sont produits majoritairement des chevaux utiles au labeur quotidien, mais ne correspondant pas aux attentes de la cavalerie. La France importe donc beaucoup de chevaux de l’étranger, considérés comme étant de meilleure qualité et aptes à la cavalerie. Cependant, ces importations sont extrêmement coûteuses et ne sont plus possibles sur le long terme4.

4. Suite aux réflexions de Colbert sur l’état de la cavalerie et la nécessité de trouver une solution pérenne, l’arrêt du Conseil du Roi du 17 octobre 1665 met en place l’administration des Haras royaux sur l’ensemble du territoire du royaume de France. Dans les décennies suivantes, toutes les provinces nouvellement acquises par la France sont d’office soumises aux Haras, comme la Lorraine, devenue définitivement française en février 1766, où commence dans les semaines suivantes la construction du haras royal de Rosières-aux-Salines, achevé en 17685. La Corse est aussi concernée : elle constitue d’ailleurs un endroit privilégie où importer des chevaux barbes et arabes6. Les Haras royaux – ou, du moins, des projets d’établissements – s’étendent même dans les colonies françaises, notamment en Nouvelle-France et dans les Antilles7.

5. Dans le cadre de cette administration, l’État propose de continuer à importer des chevaux étrangers, plus grands et de meilleure qualité que les chevaux français, mais, cette fois-ci, afin de les faire se reproduire avec les juments françaises. L’objectif est donc d’assurer, au bout d’une ou deux générations, une production de poulains améliorés, plus grands, et de garantir assez de bons chevaux pour la cavalerie, afin de ne plus avoir à recourir massivement aux importations. La « régénération de l’espece »8 devient alors l’objectif principal de l’administration. Toutes les populations du royaume sont appelées à « s’assembler pour concourir au bien commun »9.

6. Cependant, malgré la bonne volonté de l’administration, les difficultés sont nombreuses ; les administrateurs et les agriculteurs se critiquent mutuellement. La production de chevaux ne convient pas à ces derniers, qui s’investissent (ou, du moins, sont obligés de s’investir) dans cette politique de reproduction, sans pouvoir bénéficier de chevaux utiles pour leurs travaux quotidiens. De plus, l’administration réagence totalement l’organisation autour des chevaux, notamment dans les sociétés rurales, étant donné que les hongres (chevaux castrés), les étalons non approuvés à la reproduction et les poulains mâles doivent être écartés des juments, puisqu’ils n’ont plus le droit de saillir, ce qui oblige à réfléchir autrement la cohabitation entre les chevaux10. Ces interdictions peuvent aussi s’étendre aux autres équidés, comme les ânes et les mulets, dont la production est désapprouvée par la plupart des intendants, même dans des provinces où la majorité de la population en emploie. Fini donc le temps du particulier qui propose les services de son étalon au propriétaire de jument le plus offrant ; tout arrangement doit passer par les bureaux de l’administration.

7. Les Haras royaux perdurent jusqu’au décret du 29 janvier 1790, qui supprime l’administration et toute la règlementation au nom de la liberté individuelle. Au début de l’année 1791, les derniers étalons royaux, devenus « biens nationaux » sont vendus aux enchères. La suite des Haras s’écrit sous l’Empire et la République, après leur rétablissement décidé par le décret du 4 juillet 180611.

B. Retrouver la trace des chevaux reproducteurs dans les sources

8. Pour l’historien, l’un des avantages de ce cadre administratif est la production abondante d’archives sur le sujet ainsi que leur bonne conservation. La documentation vient des différents étages de l’administration ; aussi bien de la tête de l’État (Conseils, ministres…), que des administrateurs sur le terrain (intendants, commissaires-inspecteurs…). Cela permet une vision assez large et complète de la situation. Cependant, certains individus restent à l’écart de la production d’écrits : les petits exploitants et travailleurs agricoles n’écrivent pas, alors que ce sont pourtant qui élèvent les chevaux au quotidien. Le regard sur les chevaux et la situation des Haras ne nous est parvenu que par les administrateurs. C’est donc un biais des sources à prendre absolument en compte dans cette étude.

9. Le point de vue animal n’est pas non plus exposé dans ces sources ; si certaines indications apparaissent parfois dans la documentation sur les chevaux, comme par exemple le stress ou la lassitude de l’animal lors des déplacements ou des saillies répétées, ce n’est pas ce que les administrateurs locaux font remonter en priorité à Versailles. Cependant, ces sources sont primordiales pour l’étude des reproducteurs des Haras puisque : ces chevaux étant nommés et identifiés, le croisement des sources permet de retrouver leur trace et d’établir leur parcours de vie et de travail.

10. Ce sont principalement les sources manuscrites conservées aux archives départementales (série C – Administrations provinciales et série L – Administrations révolutionnaires) et aux Archives nationales (série F10 – Agriculture et série H – Administrations révolutionnaires) qui permettent de faire ce travail. À cela, s’ajoutent ponctuellement les archives municipales et ministérielles12. Lorsque l’on effectue un travail sur les chevaux en eux-mêmes au sein de l’administration, il faut également prendre en compte les sources manuscrites qui n'émanent pas directement de l’administration des Haras, mais d’autres instances qui sont impliquées à un titre ou à un autre dans l’élevage et/ou le commerce équin. C’est par exemple le cas de toute la documentation militaire relative aux remontes de la cavalerie, indissociable des Haras, ou des écrits des Écoles royales vétérinaires (Archives nationales, série F10 – Agriculture). En effet, les Écoles de Lyon et d’Alfort, fondées respectivement en 1761 et en 1766 par l’écuyer Claude Bourgelat, ont produit de la documentation intéressante sur les savoirs vétérinaires équins et sur la conception de la reproduction des chevaux13. De nombreux liens sont à établir entre ces Écoles et les Haras. Cet état des sources peut être complété par des sources imprimées, qui rendent compte des réflexions et des connaissances des théoriciens principaux de l’époque.

II. Le rôle central des étalons dans l’administration

A. Les étalons royaux, espoirs de la régénération de l’espèce

11. Selon l’administration, les étalons sont la pierre angulaire des Haras royaux, puisque c’est sur leur(s) qualité(s) que repose le système de reproduction. Parmi ces reproducteurs, les étalons royaux jouissent d’un prestige encore plus important. Ceux-ci sont choisis avec soin, en priorité dans les pays étrangers les plus réputés pour l’élevage, notamment l’Angleterre, l’Afrique du Nord, l’Espagne, la Frise, l’Allemagne… Ils peuvent aussi venir des principales provinces productrices françaises, notamment la Normandie, qui fournit les haras de tout le royaume (figure 1)14. Comme évoqué précédemment, il est essentiel de trouver et d’importer des étalons de grande taille, de belle qualité, dotés d’une bonne conformation physique générale et de bonnes origines. La fertilité, l’expérience de la saillie et le caractère sont également des critères déterminants.

Archives nationales site de Paris, H4 – Fourniture de chevaux normands pour le haras de Strasbourg, 1763.
Figure 1: Archives nationales site de Paris, H4 – Fourniture de chevaux normands pour le haras de Strasbourg, 1763.

12. Une fois que ces étalons sont achetés (grâce aux fonds des provinces et de la Couronne) et qu’ils ont affronté les dangers de la route et de l’importation, ils ne sont pas répartis au hasard par l’administration. Comme l’ensemble du royaume doit être desservi par les étalons, toutes les juments aptes à la reproduction étant soumises à cette politique, les Haras ont défini plusieurs modes de répartition des chevaux :

- La réunion des étalons dans les haras royaux (Le Pin, Pompadour, Rosières-aux-Salines, Strasbourg, Besançon), dans les dépôts généraux (Asnières ou Versailles) ou dans les dépôts principaux disponibles dans plusieurs provinces (comme Hannoncelles pour la généralité de Metz ou Diénay pour la région dijonnaise). Les juments y sont amenées par les propriétaires pour y être saillies, ce qui occasionne des déplacements importants et contraignants. La réunion des étalons est aussi extrêmement coûteuse puisqu’il faut payer la nourriture (foin, paille et ration de céréales), les locaux et leur entretien, ainsi que les palefreniers et tout le personnel en charge de l’intendance du domaine et de la surveillance des étalons.

- La réunion des étalons dans les dépôts secondaires pour le temps de la monte (généralement d’avril à juin). Il y en a souvent plus d’une dizaine pour chaque généralité, ce qui facilite l’accès pour les propriétaires des juments. Cependant, cela ne résout pas le problème du coût important et de la manutention supplémentaire liée au changement de lieu de vie des étalons. Les accidents sont aussi assez fréquents lors du transport des étalons, comme pour le cas du Capitaine, tué sur le chemin après avoir eu le membre fracturé par un autre étalon du convoi15. Les administrateurs déplorent également les abus de certains palefreniers qui, éloignés du contrôle du personnel des haras, maltraitent volontairement étalons.

- La répartition des étalons royaux chez des gardes-étalons, principalement dans les communautés rurales. Ces gardes sont surtout choisis parmi les coqs du village16, c’est-à-dire les laboureurs et autres propriétaires fonciers ou de chevaux. Ce mode de placement des étalons s’est largement répandu et a été régularisé par le Règlement du Roy et instructions touchant l’administration des Haras du royaume, des 22 et 28 février 1717. Cette répartition permet une sorte de reproduction de proximité et implique davantage la population locale. Elle est également beaucoup moins coûteuse, puisque les gardes-étalons sont remerciés par des privilèges compensatoires et non pas rémunérés par un salaire. Cependant, comme les étalons royaux sont laissés aux gardes-étalons sans autre surveillance régulière, les dérives sont nombreuses. Le commissaire-inspecteur ne vérifie que deux fois par an (avant et après la monte) l’état des étalons royaux.

13. Quel que soit le type de placement, la vie des étalons royaux est assez bien documentée lorsque l’on analyse les sources administratives dans cet objectif. Tout en veillant à ne pas avoir un regard biaisé par notre conception actuelle du bien-être animal, les conditions de vie sont assez médiocres ; manque d’exercice et d’interactions sociales, mauvaise alimentation, logement en stalle inadapté aux besoins et au confort des chevaux…, sont autant de raisons pouvant expliquer les manifestations de mal-être chez les animaux, qui apparaissent dans les sources via le signalement de problèmes de comportements (chevaux décrits comme « vicieux », « méchants » ou « prostrés », pour reprendre les termes les plus courants dans les sources), ou d’informations relatives à leur mauvais état de santé (coliques liées au manque de mouvement et à l’alimentation, blessures…)17. Le rythme des saillies, trop nombreuses, et la dangerosité de celles-ci (juments rétives pouvant taper les étalons) multiplient les dangers encourus par les étalons au cours de leur service.

14. En plus de renseigner sur le collectif et sur le traitement général des étalons, les sources permettent également de s’intéresser à l’individualité. En effet, comme les étalons royaux sont nommés, il est possible de suivre leur histoire. Des informations précises sur leur vie sont données (date d’entrée de l’étalon, date de mise en service, nombre de juments saillies, date d’arrêt de service, raison de la réforme…), ainsi que des informations sur les étalons en eux-mêmes (apparence, qualités, défauts, âge, taille, ascendance…). Dans le cadre de ma thèse, je réalise une base de données de ces étalons sur Heurist18 qui me permet à la fois de dresser la carte d’identité de ces étalons, mais aussi de mettre en série les informations afin de proposer une étude statistique de ces reproducteurs. L’aspect vétérinaire s’avère précieux pour mon étude ; les différents procès-verbaux de visite des Haras dévoilent les principaux soucis de santé des étalons et les autopsies, obligatoires dans le cadre des Haras19, révélant les principales causes de mortalité20. La collection de ces informations est le fruit de deux visites annuelles faites par les commissaires-inspecteurs des Haras de chaque province, quel que soit le mode de placement des étalons.

B. Les étalons approuvés : impliquer la population dans la politique de reproduction

15. Aux côtés des étalons royaux, qui sont choisis par le pouvoir central, évoluent aussi des étalons approuvés. Ces derniers ne sont pas importés mais choisis directement dans les chevaux des habitants du royaume. Le Règlement du roy de 1717, précédemment mentionné comme instigateur de la répartition des étalons royaux chez les gardes-étalons, a également mis en place le système des étalons approuvés. Tout propriétaire d’étalon doit présenter son cheval afin de le faire confirmer ou non par le commissaire-inspecteur au service des Haras. La taille, l’état général et les éventuels soucis de santé sont étudiés en priorité afin de déterminer si l’étalon peut être potentiellement un bon reproducteur. Le cas échéant, le nouveau garde-étalon devra alors se conformer au règlement de 1717 et accueillir chez lui les propriétaires de juments préalablement désignées pour son étalon par le commissaire-inspecteur et en assurer le bon déroulement des saillies. Tout comme le garde-étalon royal, le garde-étalon approuvé bénéficiera de privilèges, notamment l’exemption d’impôts et de devoirs militaires21.

16. À la veille de la Révolution française, certaines critiques rapportées dans les cahiers de délibérations au sujet des Haras demandent l’abolition de ce système des gardes-étalons22. Les privilèges de ces derniers sont tout particulièrement critiqués dans les cahiers du Tiers-État. Les plaintes sont d’autant plus nombreuses que les procès-verbaux de visite en défaveur des gardes-étalons se multiplient. Les étalons approuvés sont souvent dépeints comme étant en mauvais état, mal entretenus, délaissés par les gardes-étalons, décrits comme étant des « etalons en mechant etat et hors de service »23. Les administrateurs sur le terrain dénoncent régulièrement des cas de négligence ou d’utilisation trop intensive des étalons, qui ne sont pas censés servir au travaux agricoles durant les périodes de saillie ; or, ce prérequis est généralement peu respecté car les agriculteurs voient avant tout dans ce système de reproduction une réquisition subie et la perte d’une force essentielle de travail.

17. Concernant les informations sur les étalons approuvés, celles-ci sont moins détaillées ; contrairement aux étalons royaux, les étalons approuvés ne sont pas nommés, ce qui ampute les sources de leur fil conducteur principal. Dans ce cadre, un traitement statistique des informations concernant les chevaux pourra néanmoins être réalisé, à défaut de pouvoir dresser leur carte d’identité.

III. La place des poulinières dans l’administration

A. Les juments de particuliers : visite et contre-visite

18. Les administrateurs des Haras portent un regard très ambivalent sur les juments ; d’un côté, elles sont essentielles, puisque c’est leur nombre sur le territoire français qui conditionne le nombre de poulains ; d’un autre côté, l’administration ne sait pas trop quelle importance leur donner dans le phénomène de reproduction. En effet, la plupart des membres de l’administration considère qu’elles ne sont qu’un réceptacle de semence de l’étalon et qu’elles ne transmettent aucune qualité au poulain, juste des défauts, puisque c’est par elles que la race peut dégénérer en formant des mulets24. La qualité des poulinières est donc souvent négligée. Comme pour les étalons approuvés, réaliser une étude individuelle de ces juments est donc impossible, puisque les noms de celles-ci ne sont jamais rapportés et les informations à leur sujet pas assez développées.

19. Cependant, les connaissances actuelles montrent bien que les juments ont largement leur rôle à jouer dans le processus de reproduction. Bien que rares, certains administrateurs vont même à l’encontre du courant majoritaire de pensée, comme de La Galaizière, directeur des Haras en Lorraine, qui impute la mauvaise production des poulains au désintérêt de l’administration pour les poulinières25.

20. Les importations de juments sont donc assez rares. L’administration se repose énormément sur le réservoir de potentielles poulinières rendu disponible para les paysans qui sont aussi les éleveurs de chevaux dans les provinces du royaume. Comme pour l’approbation des étalons et en s’appuyant sur des critères similaires, les juments sont visitées pour être sélectionnées, selon leur âge, leur taille et l’absence de vices rédhibitoires, comme des maladies (contagieuses ou non) ou des déficiences oculaires. Les juments sont ensuite réparties en plusieurs classes, qui correspondent à la qualité de l’étalon auquel elles seront accouplées. Une fois les poulinières sélectionnées, un billet de saillie est donné à son propriétaire, qu’il devra faire compléter par la personne en charge de l’étalon désigné26.

21. La saillie est une vraie contrainte pour le propriétaire de la jument. Celui-ci doit en effet se déplacer à l’heure et au jour convenu par l’administration, parfois à plusieurs lieues de chez lui. Il doit parfois emmener à nouveau sa jument pour un deuxième saut, dans le cas où la saillie n’ait pas été couronnée de succès la première fois. Par la suite, la poulinière est exempte de travail, ce qui fait perdre au propriétaire une force de travail conséquente27. Le propriétaire de la jument doit aussi veiller à ce qu’elle ne soit pas tourmentée par les poulains mâles, les entiers non castrés28 ou les roquets non entravés29, qui peuvent potentiellement la faire avorter. Cela est d’autant plus grave si elle est pleine d’un étalon royal30. Mener la gestation à terme peut s’avérer parfois difficile, surtout dans les cas où il y a des avortements massifs. Cela peut être le cas lors de maladies épizootiques abortives, d’intoxication de pâtures, de foin ou d’eau, ou de conditions climatiques complexes, comme dans le Berry, lorsque l’intendant déplore qu’« a present a peine s’en trouveroit il cinq cens [juments] en estat de jetter de bons poulains »31.

22. La mise-bas est aussi un moment dangereux, mais pour lequel, malheureusement, les sources sont peu bavardes ce qui témoigne, encore une fois, du manque d’intérêt pour les poulinières. La mortalité des juments et des poulains est en effet très rarement renseignée. Il est pourtant certain qu’il s’agissait d’un phénomène récurrent. De même, une autre période de la vie de la poulinière et du poulain reste mal connue ; celle où la jument est dite « suivie », c’est-à-dire qu’elle vit avec son poulain qui la tète encore. Sauf dans de rares cas, l’historien ne peut donc pas en apprendre davantage sur les premiers mois de ces poulains régénérés. Généralement, les sources parlent à nouveau des poulains lorsque ceux-ci reviennent à l’administration ou que les propriétaires des poulinières obtiennent des récompenses pour leur poulain. Celles-ci sont données si le poulain correspond aux critères des Haras et est bien entretenu. La récompense sert à valoriser le travail du propriétaire de la jument, le soin accordé à ses chevaux et participe également aux frais.

B. Les poulinières royales, silencieuses dans les sources

23. À l’image des étalons, il arrive parfois que l’administration décide tout de même d’importer des reproductrices de l’étranger, afin de proposer quelques juments de meilleure qualité que celles proposées par le vivier des populations équines des provinces françaises. Il existe donc quelques poulinières royales, mieux renseignées que les juments de particuliers, mais tout de moins détaillées que les étalons royaux. Comme pour ces derniers, des informations sont transmises sur leur nom (parfois amusant, comme La Sardine ou La Raquette), leur âge, leur apparence générale et leurs origines. Il est toutefois à noter que, cette fois-ci, ce ne sont pas des procès-verbaux de visite qui donnent leur identité, mais plutôt des feuilles éparses relatives à leur achat ou à leur présence dans l’écurie.

24. Les raisons de la réforme et leur état de santé sont beaucoup moins détaillés et les autopsies quasi inexistantes, sauf dans le cas de juments « saillies par le fondement »32. Ces cas, pourtant exceptionnels dans les sources mais indiqués comme fréquents pour les vétérinaires en charge des Haras, conduisent systématiquement à la mort de la jument. L’autopsie permet de prouver ou non la culpabilité de l’étalonnier (la personne en charge de l’étalon et de la saillie), qui n’aurait pas dirigé correctement l’étalon lors de la monte. En règle générale, les poulinières royales ne sont pas réparties chez des gardes-étalons et demeurent dans les haras royaux ou dans les dépôts généraux. Elles peuvent parfois être déplacées d’une province à une autre, mais elles restent généralement assez immobiles.

25. La question de leur fertilité et de leur maternité est encore moins développée que pour les juments de particuliers, ce qui est surprenant ; à ce stade des recherches, le dépouillement de mes archives, n’offre aucune indication à ce sujet pour les poulinières royales. Il existe tout de même quelques rares cas qui font état des premiers temps de vie des poulains auprès de leurs royales mères, comme avec La Pupille, poulinière royale officiant dans la généralité de Bourgogne, dont le poulain qui la suitait dans le pré, âgé de quatre mois, « est mort de deux larges playes aux cuisses et de quatre profondes que les loups luy ont faites la veille dans un pré d’embouche, entre 4 et 5 heures du matin »33. (figure 2)

Archives départementales de Côte-d’Or, C3703 – Visite des haras pour l’année 1787.
Figure 2 : Archives départementales de Côte-d’Or, C3703 – Visite des haras pour l’année 1787.

26. Tous les haras royaux ne les mentionnent pas. Rosières-aux-Salines fait partie des écuries ayant la documentation la plus fournie sur ces poulinières royales, bien qu’elles soient considérées comme « plus à charge qu’à profit à l’établissement, cette observation vous engagera sinon à les supprimer toutes, du moins à en restreindre beaucoup le nombre »34. Cette sous-représentation des poulinières royales dans les sources est-elle due à un manque d’intérêt des Haras à leur égard ou à une moins bonne conservation ?

27. Dans le cadre de cet article, ont été uniquement abordés les étalons et les poulinières. Cependant, comme mentionné dans la première partie, il est primordial de comprendre que l’administration concerne tous les chevaux possédés par tout individu du royaume de France : les hongres, les poulains, les étalons, les autres équidés comme les ânes et les mulets sont soumis à de nombreuses règlementations et restrictions, au profit des chevaux approuvés pour la reproduction. Bien que l’accent ait été mis depuis le début de la création de l’administration sur l’importance du choix de bons étalons, les juments ne sont finalement pas en reste dans les réflexions sur la reproduction et sur la régénération des chevaux. Les sources sont cependant moins fournies à leur sujet.

28. La documentation fournie par l’administration des Haras royaux et par ses « partenaires » (notamment les Écoles royales vétérinaires), permet une étude assez complète des chevaux des xviie et xviiie siècles, bien que certaines zones d’ombre demeurent. À une époque de renouveau scientifique et de nouvelles approches du vivant, humain et non-humain, permis notamment par l’impulsion des Lumières, le cheval et sa reproduction apparaissent donc à la fois comme un objet d’étude privilégié et nécessaire pour le développement du royaume. Les Haras royaux sont alors devenus de véritables « faiseurs de corps ».

Mots-clés : Haras royaux ; chevaux ; étalons ; juments ; poulains ; élevage équin ; XVIIIe siècle

Notes et références 34
  • 1 Notamment permis par les travaux d’historiens comme Robert Delort et Michel Pastoureau, poursuivis dans les années 2000 par d’autres chercheurs, notamment Éric Baratay.
  • 2 Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, Histoire naturelle, générale et particulière, tome 4, Paris, Imprimerie royale, 1753, p. 174.
  • 3 Camille Wilhelm, « Détruire cette race que des etalons mal conformés ont prodigieusement multiplié ». Les chevaux et la médecine vétérinaire sous l’administration des Haras royaux en France (1665-1791), sous la direction du Pr. Antoine Follain, Thèse d’histoire moderne, Université de Strasbourg, en cours.
  • 4 André Boismenu, « La politique des Haras sous l’ancien régime : son application, ses résultats dans le royaume et notamment dans la généralité de Lyon au xviiie siècle », De Pégase à Jappeloup. Cheval et société, Festival d’histoire de Montbrison, 1995, p. 340.
  • 5 Sur la question de la Lorraine, voir Camille Wilhelm, « Petits, difformes, débiles et très mauvais bidets ». L’élevage et les soins vétérinaires des chevaux en Lorraine (xve-xviiie siècles), Mémoire de master recherche en histoire moderne, sous la direction du Pr. Antoine Follain, Université de Strasbourg, soutenu en juin 2023.
  • 6 Archives départementales de Corse, 1C33 – Lettre de M. Boucheporn sur l’établissement des Haras en Corse, 22 février 1784.
  • 7 Des correspondances à ce sujet sont disponibles aux Archives nationales d’outre-mer.
  • 8 Archives départementales de Haute Marne, C259 - Registre des délibérations municipales, 1788.
  • 9 Archives départementales de Seine et Marne, 1C88 - Lettre du vicomte de Polignac, sans date.
  • 10 Reglement du Roy, et Instructions touchant l’administration des Haras du royaume, Imprimerie royale, 1717, numérisé sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6579225n.texteImage
  • 11 Corinne Delhay, « Le haras de Strasbourg (1756), joyau architectural et témoin de la vie culturelle européenne », dans Architecture équestre. Hauts lieux dédiés au cheval en Europe, dir. Pascal Liévaux, Arles, Actes Sud, 2010, p. 307.
  • 12 Les archives municipales à proximité des haras permettent d’avoir quelques informations sur le contexte de ces bâtiments. Du côté des archives ministérielles, ce sont surtout les archives du Service Historique de la Défense et des Archives diplomatiques du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères qui peuvent donner des informations supplémentaires.
  • 13 Christophe Degueurce, « Claude Bourgelat et la création des écoles vétérinaires », C.R. Biologies, n°335, 29012, p. 339.
  • 14 Archives nationales site de Paris, H4 – Fourniture de chevaux normands pour le haras de Strasbourg, 1763.
  • 15 Archives nationales site de Paris, H1121 – Procès-verbal d’incident à destination du haras de Rosières-aux-Salines, 1785.
  • 16 Terme fréquemment employé pour l’époque moderne, désignant les individus les plus riches des communautés rurales.
  • 17 Camille Wilhelm, « La mort du petit cheval. Le décès des équidés en Lorraine au xviiie siècle », Histoire et sociétés rurales, n°63, 2025, p. 55.
  • 18 Base de données académique collaborative Open Source, souvent utilisée en histoire sociale. Une fois achevée, la base sera consultable librement.
  • 19 Patrick Wadel, L’administration des haras royaux et l’élevage paysan en Franche-Comté (1678-1790) : à la recherche d’un cheval de terroir utile, le cheval comtois au xviiie siècle, Thèse d’histoire, sous la direction de François Vion Delphin, Université de Franche-Comté, octobre 2005, p. 208.
  • 20 Sur la question des autopsies, Camille Wilhelm « En notre présence, avons fait ouverture. Les nécropsies de chevaux au xviiie siècle. Le cas de la France », actes du colloque Les animaux dans les sociétés et les arts de l’Antiquité à nos jours, Poitiers, 16-17 avril 2026 (à paraître en 2027).
  • 21 Jean-Pierre Delhoume, « Réputation des chevaux limousins et leur commerce », dans Cheval limousin, chevaux en Limousin, dir. Bernadette Barrière et Nicole de Blomac, Limoges, Pulim, 2006, p. 85.
  • 22 Boris Cattan, Les haras dans la tourmente (1781-1806) : les apories de la liberté dans l’élevage du cheval dans la France révolutionnée, Thèse d’histoire, sous la direction de Pierre Serna, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2023, p. 244.
  • 23 Service Histoire de la Défense site de Rochefort, MR1E54 – Lettre de Pontchartrain, 14 octobre 1705.
  • 24 Anne-Catherine Gay, La science du cheval au xviiie siècle, Mémoire de maître, sous la direction de Jean-Claude Waquet, Université des Sciences humaines de Strasbourg, 2005, p. 39.
  • 25 Archives nationales, H1118 – Lettre de La Galaizière, 25 janvier 1768.
  • 26 Les « rolles de juments », comme ils sont le plus souvent nommés, sont courants dans les différentes archives.
  • 27 Sur la question de l’organisation des communautés villageoises autour de la règlement des Haras royaux, voir l’intervention dans le cadre de l’association Cheval et Sciences humaines et sociales : https://youtu.be/I5rLtyHZ-CM?si=br9hbMhp5003SHwq
  • 28 Un entier est un mâle non castré mais n’ayant jamais sailli, contrairement à l’étalon. Un entier castré est un hongre.
  • 29 Le terme de roquet est employé dans les sources par les administrateurs des Haras pour désigner les chevaux des populations, jugés trop mauvais pour être approuvés à la reproduction. Ces chevaux, s’ils ne sont pas castrés, doivent être entravés, c’est-à-dire qu’ils doivent avoir au moins deux membres attachés afin de ne pas pouvoir se déplacer librement et pour ne pas saillir les juments laissées dans les pâturages environnants.
  • 30 Règlement du Roy…, op.cit.
  • 31 Archives nationales site de Pierrefitte-sur-Seine, F10/625 – Rapport sur les haras de la province du Berry par l’intendant, 1715.
  • 32 Académie nationale de Médecine de Paris, 25d n°33a – Rapport vétérinaire de l’École d’Alfort, 1779.
  • 33 Archives départementales de Côte-d’Or, C3703 – Visite des haras pour l’année 1787.
  • 34 Archives nationales site de Paris, H1145 – Lettre de Muy sur les poulinières royales en Lorraine, 9 août 1774.
Sommaire RSDA 1-2026

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