Télécharger en PDF
Dossier thématique : Points de vue croisés

Le cheval : bien plus qu’un animal à monter

  • David Lagnieux-Tardy
    Fondateur et dirigeant d’Equi-Transformance

1. Réduire le cheval à sa fonction de monture n’est pas seulement une simplification : c’est aujourd’hui une vision devenue insuffisante. Le droit lui-même reconnaît désormais que les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité, notamment depuis l’introduction de l’article 515-14 du Code civil par la loi n° 2015-177 du 16 février 2015. Cela implique de porter une attention particulière à leur manière de percevoir et d’interagir avec leur environnement. En éthologie, cette approche consiste à considérer le « monde propre » de l’animal, c’est-à-dire la réalité telle qu’elle est perçue par lui. Chez le cheval, cette perception repose en grande partie sur une lecture fine des signaux corporels et émotionnels.

2. La place du cheval dans les sociétés humaines est historiquement marquée par l’usage : transport, travail agricole, guerre, sport, loisir. Cette relation utilitaire a structuré une représentation durable du cheval comme instrument de projection humaine. Dans ma pratique d’équicoaching, je constate toutefois que cette grille de lecture devient insuffisante dès lors que l’on observe les interactions directes entre humains et chevaux en situation non instrumentale. Le cheval ne répond pas à des intentions déclarées, mais à des états corporels effectivement incarnés. Cette observation rejoint les travaux contemporains en éthologie cognitive, notamment ceux de Léa Lansade, de Konstanze Krueger ou de Paul McGreevy, qui montrent que le cheval est un organisme social doté de capacités de discrimination émotionnelle et d’apprentissage relationnel. Si comprendre le cheval suppose d’accéder à son monde perceptif, cela implique d’abord de le replacer dans son cadre d’existence fondamental : celui d’un organisme social dont les capacités perceptives et cognitives se sont construites dans et par la relation aux autres.

I. Le cheval comme animal social : structure, intelligence relationnelle et cohésion du groupe

3. Le cheval ne peut être compris indépendamment de son organisation sociale, car sa cognition elle-même est issue de cette matrice relationnelle. Contrairement à une vision encore répandue, le cheval est fondamentalement un être de réseau : son intelligence est distribuée dans la relation. Les groupes naturels de chevaux sont des systèmes sociaux structurés par des relations de stabilité, d’affinité et de vigilance partagée. Les travaux en éthologie contemporaine montrent que ces groupes fonctionnent moins sur une logique de hiérarchie stricte que sur une organisation dynamique des interactions. La hiérarchie existe, mais elle est contextuelle, relationnelle et souvent réversible selon les situations. La stabilité du groupe ne dépend pas d’un ordre imposé, mais d’une capacité collective à maintenir la cohérence comportementale. Ce qui sécurise le groupe n’est pas la domination, mais la prévisibilité des signaux entre individus.

4. Dans ce cadre, chaque cheval devient à la fois émetteur et lecteur de micro-signaux : orientation du corps, tension musculaire, rythme de déplacement, distances interindividuelles. Ces éléments constituent un langage hautement structuré. Il ne s’agit pas d’une communication intentionnelle au sens humain, mais d’un système d’ajustement continu. Cette organisation sociale a une conséquence directe : le cheval ne peut pas dissocier l’individu de son état global. Il ne voit pas une intention isolée, mais une cohérence relationnelle. C’est pourquoi, dans l’interaction avec l’humain, toute discontinuité entre posture, mouvement et intention déclarée devient immédiatement significative. On comprend alors que la relation humain-cheval ne met pas seulement en jeu une interaction entre deux individus, mais entre deux architectures sociales différentes : l’une fondée sur le langage et la symbolisation, l’autre sur la lecture immédiate de la cohérence corporelle dans un système collectif. Cette organisation sociale ne peut être comprise indépendamment des capacités perceptives qui la rendent possible. La structure du groupe équin repose directement sur la manière dont chaque individu perçoit, filtre et interprète son environnement.

II. Système sensoriel et construction du monde perçu : un monde fondé sur le mouvement et la cohérence

5. Le cheval perçoit le monde comme un champ continu de variations dynamiques. Son système sensoriel, loin d’être un simple outil de perception, structure littéralement sa réalité. Sa vision panoramique, d’environ 340°, n’est pas optimisée pour l’analyse détaillée, mais pour la détection du mouvement. Ce point est fondamental : dans une logique de survie de proie, ce qui compte n’est pas ce qui est stable, mais ce qui change. Le monde du cheval est donc un monde de transitions permanentes plutôt que de formes fixes. Cette logique transforme profondément la manière dont il interprète l’humain. Là où l’humain pense en termes de formes stables et d’intentions verbalisées, le cheval perçoit des séquences corporelles continues. Une intention humaine représente pour lui une succession de micro-variations observables.

6. L’audition renforce cette logique. Le cheval ne se contente pas d’entendre : il classe immédiatement les sons selon leur degré de familiarité et leur pertinence pour la sécurité. Cette classification est rapide, non réflexive, et intégrée dans un système global d’évaluation environnementale. L’odorat, quant à lui, inscrit la relation dans la durée. Les travaux de Sankey montrent que le cheval associe les expériences à des individus humains spécifiques, construisant ainsi une mémoire relationnelle stable. L’humain n’est jamais neutre : il est porteur d’une histoire sensorielle et émotionnelle. Le toucher et la proprioception permettent une lecture extrêmement fine des variations de pression et de présence. Le cheval ne distingue pas nettement le « contact » du « non-contact » : il perçoit des gradients continus d’intensité relationnelle.

7. L’ensemble de ce système produit une conséquence majeure : le cheval évolue dans un monde où la cohérence est une catégorie perceptive centrale. Ce n’est pas une valeur morale ou psychologique, mais un fait sensoriel. Une incohérence corporelle n’est pas interprétée : elle est détectée. C’est le cœur de la relation humain-cheval : non pas un échange d’intentions abstraites, mais une confrontation entre deux modes de construction du réel, l’un symbolique et discontinu, l’autre continu et incarné. Ce système perceptif ne s’exprime pas de manière ponctuelle, mais s’inscrit dans une écologie temporelle spécifique, où perception, mouvement et interaction sont continuellement imbriqués.

III. Budget-temps et écologie comportementale

8. Le mode de vie du cheval, dans son environnement naturel, est organisé selon une écologie comportementale différente de celle des sociétés humaines contemporaines. Le budget-temps d’un cheval vivant en conditions extensives se répartit principalement autour de trois grandes activités : l’alimentation, le déplacement lent et la vigilance sociale. En moyenne, un cheval consacre environ 60 à 70 % de son temps quotidien à l’alimentation. Cette activité n’est pas ponctuelle, mais continue, fragmentée en prises alimentaires successives réparties sur l’ensemble de la journée et de la nuit. Le cheval est, par nature, un herbivore de broutage constant, dont le système digestif est conçu pour fonctionner en flux quasi permanent. Environ 20 à 30 % de son temps est consacré au déplacement. Il ne s’agit pas d’une locomotion orientée vers un objectif précis, mais d’un mouvement lent et régulier au sein du groupe. Le déplacement est souvent lié à la recherche de ressources alimentaires, à la cohésion sociale et à la gestion collective de l’espace. Le reste du temps est partagé entre le repos, les interactions sociales et la vigilance environnementale.

9. Cette structure révèle que le cheval ne vit pas dans une logique de séquences rapides et discontinues, mais dans une continuité adaptative. L’activité n’est pas séparée du repos, ni l’action de la perception. Tout s’inscrit dans un flux régulé, où l’état d’alerte et l’état de détente coexistent de manière dynamique. Cette écologie du temps est directement liée à son statut d’animal de proie et à son organisation sociale. Le groupe permet une répartition de la vigilance, tandis que la lenteur des activités alimentaires favorise une surveillance constante de l’environnement. Cette manière d’habiter le temps contraste fortement avec les rythmes humains contemporains, caractérisés par la fragmentation, l’accélération et la succession rapide d’objectifs. Comprendre cette temporalité est essentiel pour appréhender la relation humain-cheval, car elle conditionne la manière dont le cheval perçoit les changements de rythme, d’intention et de présence dans l’interaction. Cette organisation du temps et de l’activité constitue l’expression directe d’une stratégie adaptative plus profonde : celle d’une espèce de proie dont la survie dépend de la continuité de la vigilance et de la cohérence de lecture du réel.

IV. Psychologie de proie

10. Le cheval a une psychologie de proie. Cette caractéristique constitue un élément structurant de son organisation perceptive. Contrairement à une représentation simplifiée qui associerait la notion de « proie » à la peur, il s’agit d’un mode d’adaptation évolutif fondé sur la vigilance, la détection rapide des changements et la lecture fine de l’environnement social et physique. Dans un système de proie, la survie dépend de la capacité à anticiper. Cela implique une sensibilité extrême aux micro-variations de l’environnement. Cette hyper-perception relève d’une organisation cognitive orientée vers la sécurité collective. Dans ce cadre, la notion centrale est celle de cohérence. Un individu, humain ou animal, est évalué en permanence à travers la lisibilité de ses signaux. Plus un comportement est stable, prévisible et cohérent dans le temps, plus il est intégré comme non menaçant. À l’inverse, toute discontinuité entre posture, intention apparente et mouvement peut générer une réévaluation immédiate de la situation. Cette logique explique en grande partie les réactions du cheval face à l’humain. Ce dernier, en raison de sa capacité à dissocier intention, langage et posture, peut produire des signaux contradictoires sans en avoir conscience. Pour le cheval, cette contradiction constitue une information essentielle. Le cheval ne réagit donc pas à une « intention » isolée, mais à la cohérence globale du système vivant qu’il perçoit en face de lui.

11. La psychologie de proie n’est pas une psychologie de la peur, mais une psychologie de la lecture fine du réel. Elle repose sur une intelligence adaptative qui privilégie la cohérence des signaux à leur contenu explicite. Dans la relation humain-cheval, cette caractéristique devient un point d’analyse majeur : elle met en évidence la manière dont l’humain peut, sans s’en rendre compte, générer de l’incertitude par des micro-décalages entre ce qu’il pense, ce qu’il dit et ce qu’il manifeste corporellement. C’est cette logique de vigilance et de cohérence qui entre en contraste avec la manière dont l’humain, en tant qu’espèce issue de la prédation, organise sa perception et son action.

V. Cognition humaine et logique de prédateur

12. L’humain appartient, sur le plan évolutif, à une lignée de chasseurs-cueilleurs. Cette histoire biologique et comportementale a façonné une cognition orientée vers la détection de cibles, la planification d’actions et la coordination collective dans des environnements complexes. Même si nos modes de vie contemporains ont profondément transformé ces conditions d’existence, certaines structures cognitives demeurent : capacité à focaliser l’attention sur un objectif, projection dans le futur, hiérarchisation des priorités et organisation stratégique de l’action. Une des spécificités majeures de la cognition humaine réside dans le développement du langage symbolique, qui permet de dissocier l’intention de son expression corporelle immédiate. Autrement dit, un humain peut dire une chose, en penser une autre et en manifester une troisième à travers son corps. Cette capacité de découplage constitue une immense force adaptative dans les interactions sociales humaines, mais elle introduit une forme de fragmentation perceptible dans la relation inter-espèces.

13. Dans le cadre des interactions avec le cheval, cette dissociation devient particulièrement visible. Le cheval ne traite pas les symboles linguistiques comme des contenus abstraits porteurs de vérité autonome. Il ne distingue pas une intention déclarée d’une posture réellement incarnée. Il perçoit un ensemble intégré de signaux corporels, émotionnels et spatiaux. Ainsi, ce que l’humain exprime verbalement peut être contredit ou nuancé par ce que son corps communique simultanément. Cette divergence de traitement de l’information crée un décalage fondamental : là où l’humain s’appuie sur la cohérence du discours, le cheval s’appuie sur la cohérence du vivant. Ce contraste met en évidence une forme de double lecture de la réalité : symbolique chez l’humain, sensorielle et immédiate chez le cheval. Dans ce contexte, les incohérences humaines deviennent immédiatement visibles dans la relation avec le cheval. Celui-ci agit alors comme un révélateur des dissonances internes entre intention cognitive et expression corporelle. Ce décalage structurel entre deux modes de perception du monde ne reste pas théorique : il devient particulièrement visible dès lors que l’humain entre en interaction directe avec le cheval, notamment dans des dispositifs où les médiations habituelles sont réduites.

VI. L’équicoaching

A. Le cadre de la pratique

14. L’équicoaching, tel que je le pratique au sein d’Equi-Transformance, ne constitue pas une activité équestre au sens traditionnel du terme. Je ne cherche ni à former des cavaliers, ni à améliorer une technique, ni à obtenir une performance avec le cheval. Ce qui m’intéresse se situe en amont : la manière dont une personne entre en relation. Depuis plusieurs années, j’ai accompagné plusieurs centaines de participants, managers, dirigeants, enseignants ou particuliers, dont une grande majorité n’avait jamais approché un cheval. Ce point est central : l’expérience ne repose pas sur une compétence préalable, mais sur une capacité à être présent à ce qui se joue, ici et maintenant.

B. Déroulement d’une journée type

15. Lorsque j’accueille un groupe le matin, les participants arrivent avec leurs repères habituels : le langage, le statut, l’expertise, parfois même une forme de contrôle. Très vite, je leur précise que ces repères vont devenir secondaires. La journée commence par un temps de présentation du cheval, souvent sous forme de support visuel. Cette étape est essentielle pour rassurer les participants, poser un cadre et lever les appréhensions. Je présente notamment ses modes de perception, son fonctionnement instinctif et les éléments clés de sa communication non verbale. Cela permet de créer un premier socle commun, sans entrer encore dans l’action. Je pose ensuite un cadre : le cheval ne sera jamais contraint, et il ne s’agira jamais de « réussir » un exercice au sens classique. Cette précision déstabilise souvent, car elle retire un objectif mesurable et rassurant. Les participants travaillent ensuite en binôme. L’un agit, l’autre observe. Le rôle de l’observateur est fondamental : il ne s’agit pas de juger, mais de produire un retour strictement factuel, basé sur ce qui est visible. En cela, il se rapproche du fonctionnement du cheval lui-même, qui ne commente pas mais réagit de manière directe et lisible.

C. Exercices et observations

a) Le recul au-dessus d’une barre

16. Je propose au participant de faire reculer le cheval au-dessus d’une barre posée au sol. Cet exercice révèle rapidement des mécanismes profonds. À mesure que la barre se rapproche des postérieurs, le cheval tend à l’éviter. La raison est simple : cette zone se situe dans un angle mort. Il ne voit pas où il pose les pieds et, par nature, il cherche à éviter l’inconnu ou ce qu’il ne peut pas évaluer. Face à cela, le participant est confronté à un choix implicite : insister, imposer ou ajuster.

17. Après plusieurs tentatives, fructueuses ou non, je pose toujours la même question : « Le cheval a-t-il été convaincu ou contraint ? » Contraindre peut produire un résultat immédiat, mais génère de la méfiance, voire de la défiance. Le cheval exécute, mais se ferme, se contracte ou cherche à fuir. Convaincre, en revanche, suppose de créer des conditions de compréhension et de sécurité. Le cheval s’engage alors volontairement, avec plus de fluidité. Cet exercice met en évidence un point fondamental : le cheval est un animal extrêmement factuel. Il ne répond pas à l’intention déclarée, mais à ce qui est réellement perçu. Toute forme d’imposition non cohérente tend à provoquer de l’évitement.

b) Le déplacement en liberté dans le rond de longe

18. Dans un second temps, je propose un travail dans un rond de longe : faire évoluer le cheval en liberté autour de soi, sans contrainte. Souvent, le participant a tendance à fixer le cheval en permanence, à le contrôler du regard. Pour le cheval, cela peut être perçu comme une pression. Il devient alors moins disponible, voire résistant. L’enjeu est d’introduire du relâchement dans la posture : apprendre à ne pas observer en continu, à permettre au cheval de se déplacer de manière plus autonome. Cela demande un ajustement entre présence et lâcher-prise. Lorsque cet équilibre se met en place, le mouvement devient plus fluide. Le cheval ne subit plus : il participe.

19. En début de journée, les participants cherchent à agir sur le cheval. Progressivement, ils commencent à s’observer eux-mêmes dans leur manière d’entrer en relation. Les temps de retour d’expérience renforcent ce processus. Je veille à ce qu’ils restent ancrés dans le concret : ce qui a été vu, ce qui a été ressenti, ce qui a évolué. Le cheval reste la référence. Il ne donne pas son avis, mais il donne une réponse souvent plus claire que n’importe quel discours. En fin de journée, lorsque nous faisons le lien avec les contextes professionnels ou personnels, les prises de conscience émergent naturellement. Elles ne sont pas induites, mais issues de l’expérience vécue. Ce que je cherche à travers ce travail, c’est à rendre perceptible quelque chose qui échappe souvent : la cohérence ou l’incohérence entre ce que nous pensons, ce que nous disons et ce que nous faisons.

D. Observations de terrain

20. Dans le prolongement du dispositif décrit précédemment, les observations de terrain permettent de dégager des régularités comportementales particulièrement stables. Ce qui apparaît de manière récurrente n’est pas la difficulté technique des participants, mais la difficulté à maintenir une cohérence continue entre intention, posture corporelle et rythme d’action. Lorsqu’un participant formule une intention claire mais que son corps reste en état d’hésitation ou de contrôle excessif, le cheval ne répond généralement pas à la demande ou augmente la distance relationnelle. À l’inverse, lorsque la posture devient stable, lisible et non contradictoire, même sans modification volontaire de la technique, la réponse du cheval apparaît plus spontanément. Ces variations relèvent d’une lecture immédiate de la cohérence humaine. Il est fréquent d’observer des phénomènes d’escalade de contrôle : face à l’absence de réponse, certains participants intensifient leur action, ce qui accentue encore l’incohérence perçue. À l’inverse, une suspension de l’action accompagnée d’une stabilisation corporelle produit souvent une réorganisation immédiate de la relation.

E. Témoignages de participants

21. Les retours des participants, recueillis à l’issue des formations, confirment que la cohérence est primordiale. Au-delà des différents profils, un point commun apparaît : la prise de conscience d’un écart entre ce qui est pensé, formulé et incarné. Avec le temps, les retours se précisent. Romain, responsable d’équipe, exprime cette prise de conscience en termes simples : « Je me suis rendu compte que je demandais des choses auxquelles je ne croyais pas moi-même ». Cette révélation sur la dissonance entre ses demandes verbales et son corps est partagée par Sylvia, DRH, qui constate : « J’ai compris que je pouvais dire les bons mots… et envoyer l’inverse avec mon corps ». D’autres témoignages font état d’une prise de distance par rapport à la performance. Grégory raconte : « Le moment où ça a marché, c’est quand j’ai arrêté de vouloir réussir ». Laura, en gestion d’équipe, réalise : « J’ai vu que je demandais aux autres ce que je n’étais pas prête à faire moi-même ». Ces témoignages révèlent des prises de conscience sur la cohérence relationnelle et la congruence entre paroles et gestes.

22. Ces expériences viennent souligner la puissance de l’interaction avec le cheval, qui agit comme un révélateur instantané des incohérences dans les interactions humaines quotidiennes. Ces transformations individuelles ne peuvent être pleinement comprises sans interroger le cadre plus large dans lequel elles s’inscrivent : celui de la relation que l’humain entretient avec le cheval et, plus largement, avec le vivant.

VII. Une réflexion éthique

23. La question de la relation éthique au cheval traverse nécessairement toute réflexion sur ses usages, et en particulier sur l’équitation. Il serait simpliste d’opposer brutalement équitation et respect du cheval, ou de réduire cette pratique à une forme d’exploitation. L’histoire équestre montre une diversité de relations, allant de la contrainte forte à des formes de coopération extrêmement fines. Le cheval est un animal dont les capacités perceptives, sociales et cognitives sont aujourd’hui mieux documentées, tandis que ses usages restent largement hérités de traditions fonctionnelles anciennes. Ce constat impose une réflexion critique. Dans une partie significative des pratiques équestres contemporaines, le cheval est encore envisagé comme un support d’activité humaine. Cette logique implique, explicitement ou implicitement, une asymétrie : l’humain définit le cadre, les objectifs et les modalités d’action, tandis que le cheval est sollicité pour s’y conformer. Même lorsque les méthodes sont dites « douces » ou « éthologiques », la structure fondamentale peut rester inchangée : il s’agit d’obtenir un comportement.

24. Les données éthologiques récentes invitent à reconsidérer cette asymétrie. Si le cheval est un organisme social doté de mémoire émotionnelle, capable d’apprentissage associatif complexe et sensible aux micro-signaux corporels humains, alors la relation ne peut être pensée uniquement en termes de réponse à une demande. Elle devient un système d’interaction entre deux variables vivantes. Dans cette perspective, la question éthique ne se limite plus à la réduction de la contrainte ou à la suppression de la violence visible. Elle porte sur la nature même de l’intention relationnelle : s’agit-il de faire faire, ou de rencontrer ? La notion d’« exploitation » ne doit pas être comprise uniquement dans son sens physique ou matériel, mais dans son sens relationnel : utiliser un être vivant comme moyen exclusif d’un objectif humain, sans prise en compte de sa subjectivité propre. Cela ne signifie pas que toute interaction avec le cheval serait problématique, mais que toute interaction mérite d’être interrogée dans sa structure : quelle place est laissée à l’ajustement mutuel ? Quelle reconnaissance est accordée à la réponse autonome de l’animal ?

25. En équicoaching ou dans des approches éthologiques avancées, une autre configuration apparaît : le cheval n’est plus uniquement sollicité pour produire un comportement, mais devient un partenaire de lecture des dynamiques humaines. Cette inversion partielle du point de vue ne supprime pas la relation d’usage, mais la complexifie. La question éthique centrale devient alors la suivante : est-il possible de maintenir une relation avec le cheval sans réduire son altérité à une fonction ? Cette interrogation dépasse largement le champ équestre. Elle concerne notre rapport global au vivant et, plus largement, notre capacité à entrer en relation sans instrumentalisation systématique.

VIII. Altérité et présence

26. La réflexion éthique sur la relation au cheval ouvre nécessairement sur une interrogation : celle de notre rapport à l’altérité. Au-delà des pratiques, ce qui est en jeu dans la rencontre humain-cheval, c’est la manière dont un humain se tient face à un être vivant qui ne partage ni son langage, ni ses représentations, ni ses logiques d’action. Dans la plupart des interactions humaines, la relation est médiée par le langage, les normes sociales et les cadres implicites de compréhension. Ces médiations permettent de compenser ou de réinterpréter les incohérences. Avec le cheval, cette possibilité disparaît en grande partie. L’animal ne négocie pas avec les intentions, il ne reconstruit pas le sens : il perçoit un état de présence.

27. Dans une logique de contrôle, l’autre est envisagé comme un système à influencer, à orienter ou à contraindre. Dans une logique de présence, au contraire, la relation ne peut se stabiliser que si l’humain devient lui-même lisible. Le cheval ne se soumet pas à une intention abstraite. Il s’ajuste à une réalité incarnée. Dès lors, la relation ne peut plus être pensée uniquement en termes d’action sur l’autre, mais comme un espace d’ajustement réciproque, où l’humain est lui-même engagé comme variable active du système. Cette inversion, même partielle, est déterminante. Elle déplace la question de « ce que je fais faire » vers « comment je suis présent dans ce que je fais ». Elle remet en cause une posture profondément ancrée dans les sociétés humaines modernes, celle qui consiste à privilégier l’efficacité de l’action sur la qualité de la présence. Dans ce cas, le cheval agit comme un opérateur de dévoilement. Il rend visible l’écart entre le faire et l’être. Rencontrer le cheval dans ce cadre, c’est accepter de passer d’une logique de maîtrise à une logique de présence.

Conclusion

28. L’ensemble des éléments développés dans cet article converge vers une hypothèse centrale : le cheval ne constitue pas seulement un partenaire d’interaction, mais un révélateur des conditions mêmes de la relation humaine. En tant qu’organisme social, perceptif et sensible à la cohérence des signaux, il répond à l’alignement effectif entre perception, émotion et action. Cette caractéristique le place dans une position singulière : celle d’un système vivant capable de rendre visibles des dimensions habituellement implicites de l’expérience humaine. Dans les interactions ordinaires, le langage, les normes et les conventions sociales permettent de maintenir une forme de continuité relationnelle malgré les incohérences. Avec le cheval, cette continuité ne peut être maintenue que si elle est réellement incarnée.

29. C’est en cela que la relation humain-cheval dépasse largement le cadre des pratiques équestres. Elle devient un espace d’observation privilégié des dynamiques relationnelles humaines, et plus précisément des écarts entre intention, expression et incarnation. Dans ma pratique de l’équicoaching, cette fonction de révélateur apparaît de manière constante. Le cheval ne corrige pas, n’interprète pas, ne guide pas au sens humain du terme. Il répond. Il met en évidence ce qui, chez l’humain, est stable ou ne l’est pas. Le cheval peut être envisagé non seulement comme un partenaire relationnel, mais comme un être à travers lequel se dévoilent les conditions de possibilité d’une relation cohérente. Dès lors, la question qui demeure n’est peut-être plus de savoir comment utiliser le cheval, mais ce que la rencontre avec lui nous oblige à reconsidérer : notre manière d’entrer en relation, notre rapport à l’altérité et, plus profondément, notre capacité à être présents à ce que nous faisons.

Mots-clés : cheval, équicoaching, éthologie, cognition équine, relation humain-cheval, altérité, présence.

Bibliographie indicative

Code civil, article 515-14, issu de la loi n° 2015-177 du 16 février 2015.

Hanggi, E. B. (2005). « The thinking horse: cognition and perception reviewed », American Zoologist.

Kiley-Worthington, M. (1987). The Behaviour of Horses: In Relation to Management and Training.

Krueger, K., & Heinze, J. (2008). « Horse sense: social status of horses (Equus caballus) affects their likelihood of copying other horses’ behavior », Animal Cognition, 11, 431-439.

Lansade, L., et al. (2018). Cognition and welfare in horses: learning abilities, emotions and affective states, INRAE / IFCE publications.

McGreevy, P. (2012). Equine Behavior: A Guide for Veterinarians and Equine Scientists.

Sankey, C., Richard-Yris, M.-A., Henry, S., Fureix, C., Nassur, F., & Hausberger, M. (2010). « Reinforcement as a mediator of the perception of humans by horses (Equus caballus) », Animal Cognition, 13(5), 753-764.

Sommaire RSDA 1-2026

    Dernières revues

    Titre / Dossier thématique
    Le cheval
    Assignation à résidence : ruches, enclos cynégétiques et étangs
    Le cochon
    L'animal voyageur
    Le chat