Doctrine et débats : Colloques

Histoires d’ici et d’ailleurs à propos des humains et de la Nature

  • Yorghos Remvikos
    Professeur
    Université Paris-Saclay
    CEARC – UVSQ

 

Récit d’une enquête non programmée

1. Ma longue carrière professionnelle m’a régulièrement confronté, tant à la nature qu’à la place des connaissances dans notre vie, en situation ordinaire (savoirs de l’expérience) ou extraordinaire (nos connaissances scientifiques formelles). La chance m’a été offerte de m’investir dans différents domaines de recherche et d’enseignement et à affronter les barrières disciplinaires, en parallèle d’engagements citoyens, en accord avec mes valeurs. Voilà plus de 40 ans que je baigne dans les articles et ouvrages spécialisés, sans atteindre la satiété, avec comme fil conducteur la santé, dont la compréhension s’est profondément modifiée en fonction de l’expérience. De ce qui dépend du système de soins et de la médecine curative, elle a été progressivement comprise comme le résultat de l’ensemble des transactions que nous établissons avec les autres vivants, humains et non-humains et aussi le substrat de la vie, afin de mener une vie satisfaisante et la moins pénible possible.

L’argument

2. Surprises et perplexités se sont succédé sur mon parcours, questionnant mes certitudes et le transformant en une longue enquête dans le but de comprendre (moi-même, le monde), en saisir le sens et ne pas juste répéter des propositions (diverses) issues de mes lectures, sans les questionner et découvrir leurs implications. Évidemment, après sept décennies de vie, je peux également témoigner des grands changements que j’ai traversés, les miens comme ceux du monde dans lequel nous sommes pris, ce qui a fait émerger une autre question : comment le changement intervient-il ? Entre les décisions de grands hommes et les thèses d’une histoire, dont les ressorts nous seraient inaccessibles (ses déterminations attribuées par les premiers savants modernes à la providence divine), j’ai fait l’hypothèse qu’il serait possible de l’étudier autrement, débarrassé de prémisses métaphysiques qui contraignent habituellement notre pensée, nous empêchant de considérer d’autres interprétations. J’ai recherché des indices d’énoncés, représentés par des penseurs reconnus, que la postérité a retenus et que je pourrais mettre au regard des changements enregistrés par l’histoire, en prenant conscience que je suis loin d’être le premier et, encore moins, le plus original.

3. Je raconterai deux épisodes de l’histoire de la pensée de l’occident et j’y intercalerai un bref récit de ma rencontre avec un peuple autochtone, dans les montagnes colombiennes. Cette dernière, si particulière, m’a bouleversé et a fini par produire un changement de mon regard porté sur le monde, sans même que je m’en rende compte – il a fallu des années pour que j’en prenne conscience, souvent par les commentaires de mes proches. Mes histoires doivent être prises telles que, sans commentaire ou mode d’emploi, dans l’espoir qu’elles résonnent en vous. Je reviendrai brièvement à la fin pour suggérer le type de conclusions qui s’offriraient au lecteur. Elles s’écarteraient radicalement des « solutions » des adeptes de l’ingénierie qui pensent avoir affaire à un vaste système problématique, comme une machine dont ils amélioreraient les réglages et le fonctionnement. Loin de moi l’idée du bricoleur ès Nature, la prenant comme une mécanique, en besoin de réparations.

4. À aucun moment je n’utiliserai l’idée de transition qui revient de manière obsessionnelle dans le discours des futurologues contemporains. Par ailleurs, je ne m’intéresserai pas aux substitutions sociotechniques qui supposément orienteraient le cap, dans quelque domaine que ce soit, au profit de grandes mutations intellectuelles les ayant rendues possibles que j’appellerai changement de cosmologie, un concept auquel je donnerai de la consistance au fur et à mesure. Je me focaliserai sur deux moments particuliers : 1) celui où la raison s’est élevée contre le mythe, au sein des cités de la Grande Grèce du VIe siècle av. J.-C., qui voit, en même temps, la naissance de la philosophie ; 2) le virage, dit, de la modernité, où il y aurait eu transformation de notre manière de penser (notre « rationalité » devient purement instrumentale), avec des possibles retombées sur les relations entretenues au sein de notre monde et, avec le recul, des conséquences à (ré)évaluer.

Quand la Raison s’éleva contre le Mythe

5. L’idée de changement est le résultat d’une comparaison, il faut contraster un avant et un après ; ce ne sont pas les petites modifications qui nous intéressent. Il faudra s’immerger dans le monde du Mythe pour prendre conscience de la transformation qui se prépare. Des précisions me semblent utiles : il faudrait se départir de cette déconsidération pour des « mentalités primitives », évitons de confondre le développement matériel avec celui de leur sensibilité ; par ailleurs, les récits mythiques sont une forme d’expression culturelle très répandue, comme nous l’ont montré les anthropologues. En cette période entre la fin du VIIe et l’ensemble du VIe siècle avant notre ère, les humains de l’espèce sapiens, même si on en sait peu, avaient plus de 200 000 ans de préhistoire. La période mythique est celle de la tradition orale, les récits étaient appris, récités et transmis d’une génération à l’autre. En conséquence, et je reviens aux mythes grecs, nous ne serons pas surpris d’y trouver des histoires des origines des groupes culturels, des généalogies, des exploits des héros et des rois, ce qui fait, à la fois, la lignée et l’appartenance. D’autres récits se concentrent sur des séries d’événements, leurs contenus sont allégoriques avec un fond moral. En bref, eux aussi perpétuent une culture.

6. Je me permets ici de signaler l’appauvrissement subi par la notion de « culture », progressivement associée à des « œuvres » sédimentées, muséalisées et donc concernant des objets « morts » ; il serait possible de revenir à la conception des anciens Grecs qui ont forgé le mot paideia, traduit de manière réductrice par éducation ; l’idéal de la paideia semble viser une manière d’être par un principe formateur du caractère et, ce n’est pas un détail, en communauté, dit autrement, une culture ; s’il y a différence avec la modernité, où elle porte sur le caractère, fondé sur une volonté libre, égocentrée.

7. Ce qui les caractérise est l’omniprésence d’êtres agissants « surnaturels », héros (demi-dieux), démons, monstres, chimères, à qui est attribuée une responsabilité pour les apparences qui, en grec, se disent phénomènes. J’ai mis le terme surnaturel en guillemets car, bien sûr, il est anachronique, la distinction même n’existait pas, avant l’entrée en scène de l’idée de nature. Ainsi, nous pourrons discerner un premier angle d’attaque de ce qui se constituera en Raison, une rupture avec le passé mythique. Celle-ci se propose de désormais ne penser qu’en termes d’entités que nous pouvons distinguer par nos sens ou auxquelles nous pouvons attribuer une origine (nature), que nous pourrions connaître. Cette fois il s’agit de l’authentique naissance de la physis (nature), une abstraction, un principe vital. Le monde sera composé des quatre éléments premiers, la terre, l’eau, l’air et le feu (des abstractions) et il faudra rendre compte des mouvements et de ses manifestations. Les sages précurseurs – le terme philosophie sera inventé par Pythagore et porté au pinacle par Platon – furent nommés par la postérité physiologues, ceux qui discourent sur la physis. En tout cas, le pli de la pensée s’est installé et c’est d’autant plus remarquable que la présence des mythes a subsisté, tellement ils étaient noués intimement aux pratiques culturelles et leur « religion » polythéiste, si éloignée des monothéismes ultérieurs, basés sur un régime de peur et de renoncement ici-bas.

8. Pour bien saisir le séisme qui se déroule, je fais un pas en arrière, ce qui révèle qu’à peu près au même moment, centrée sur le VIe siècle avant notre ère, une révolution s’opère dans les têtes, non seulement en Grande Grèce, mais aussi en Inde où paraissent de nouvelles Upanishads, textes sacrés révélés, intégrés dans les Védas. Plus au nord, en Chine, se propage le discours confucéen (Confucius vécut entre 551-479), qui fit école et initia une tradition durable. La coïncidence suggèrerait une transformation d’ordre anthropologique, mais si la « sagesse » serait le point commun, il n’empêche qu’elles se ressemblent fort peu et là une autre enquête serait nécessaire, bien plus ambitieuse et exigeante. Revenons en Grèce antique où on devinerait une conséquence du développement matériel créant une nouveauté, la disponibilité de temps libre, la possibilité de loisirs. Alors, pourquoi ne pas les consacrer à l’activité intellectuelle ? Certes, ils pouvaient suivre les leçons des nombreux rhéteurs et sophistes qui se produisaient sur l’espace « public ». Et en effet, l’investissement de cet espace devenu public, comme espace commun (une création originale), a aussi été consubstantiel à cette activité émergente qui prit le nom de politique, inaugurant une ère nouvelle, de l’humain-citoyen. En somme, si je rajoute cette autre coïncidence avec la codification des lois dans des cités, polis en grec, intervenue pendant le même VIe siècle av. J.-C., on observe une confluence entre la philosophie, en tant que nouvelle manière de « raisonner », et les occasions d’user de sa raison, de l’entrainer en quelque sorte, dans les débats « politiques » sur l’espace public. D’ailleurs, la philosophie a largement pris la politique comme matière-sujet.

La Nature et la Raison, deux idées complices au départ

9. Il me faut revenir à cette brève allusion à la notion de nature qui pouvait intervenir dans la distinction de tout être, par sa connaissance intime. Ainsi, il est dans la nature de l’humain que d’être doté d’un Logos, signifiant à la fois Raison, Parole et Rapport. Pour être Logos il en appelle à la nature, qu’en même temps il décrit et à laquelle il assigne une place, un « rôle ». Le philosophe rigoureux s’élèvera contre cette circularité, mais je ne le suivrai pas. Ce que j’y vois sont deux idées savamment conçues, mutuellement et avec une complicité originaire, robuste. Si comme le disait J.P. Vernant, la philosophie est la fille de la cité, la nature est la fille du discours qui l’a faite exister.

10. Le temps passant et les époques se succédant, la Raison expérimentera d’autres tournures, les nouveaux contextes alimenteront des imaginaires inaccessibles aux précédentes et la Raison s’adaptera. Comment comprendre que la Raison fait l’humain (par nature) si on admet qu’elle peut changer ? Pour le moment, ce n’est qu’une hypothèse et nous y reviendrons. Alors, quelle manifestation pourrait être un signe de ce changement en la Raison ? Justement, ça fait partie de mon enquête, pour laquelle des précisions seront nécessaires pour mieux visualiser comment elle se construit chemin faisant. La difficulté est à attribuer à nos préjugés. Dans les descriptions que nous qualifions de scientifiques, nous sommes amenés à classer les objets rencontrés dans des catégories fixées par avance. Or, le changement nous confronte à des objets différents, peut-être inclassables, auquel cas nous procéderons prudemment par analogie. Surtout, en acceptant, contre certains philosophes, que toutes les catégories ont une part de construction, on s’autorise une latitude pour les reconstruire, en fonction de l’expérience acquise. Et ces catégories sont le résultat de jugements.

11. Pour situer et comprendre le changement, j’ai suivi la piste de l’idée de Nature. Je la reprendrai bien sûr, tout au long, mais je tiens à signaler que, d’emblée, je suis tombé sur le Logos. Après tout, les énoncés que je recherchais comme indices, pouvaient-ils s’écarter du Logos/Raison ? La rencontre avec la Raison n’a rien de surprenant. Tout en étant centrée sur l’idée de nature (qui a aussi ses raisons), mon entreprise portait sur sa « connaissance » ou la quête pour l’obtenir, ce qui veut dire qu’il faut suivre un « raisonnement ». Si la philosophie était vue comme manière de vivre, elle était indissociable de l’acte de connaître. Je vous demande juste un effort : nous humains (occidentaux) avons déclaré, il y a plus de 2 600 ans, que nous disposions d’un Logos, nous permettant de raisonner, de tenter de partager le contenu de nos pensées par des paroles et discuter de comment réussir le bon rapport de la communauté humaine avec notre monde. Retenons donc l’imaginaire de cette époque, révolue depuis.

12. À quoi ressemblerait cette nature – physis des anciens Grecs ? À rien justement, je l’ai déjà dit, elle n’est qu’une abstraction. Étymologiquement, physis désigne ce qui pousse par soi-même, sans intervention extérieure (une origine) ; elle possède aussi en elle le principe de son renouvellement (un processus) et elle a autorité sur les apparences, les phénomènes (un résultat). Je peux multiplier les allusions à la nature des choses ou ce qui est selon la nature, pour autant, il nous est difficile de décoller de l’image-cliché, des forêts et vertes prairies, des eaux qui coulent, alors que virevoltent des oiseaux qui piaillent et qui roucoulent. Cette nature ne saurait être personnifiée, dans l’antiquité elle n’apparaitra qu’au travers de divinités qui la représentent. Diane/Artemis, protectrice des forêts et des animaux sauvages, portera ses insignes comme ornements. Ou alors ce sera Isis, le visage dissimulé derrière un voile qui abrite ses secrets. Il en sera autrement dans la suite et pour des raisons qui, je le pense, sont peu intuitives. Ce dont ces ancêtres faisaient l’expérience était ce qu’ils appelaient Cosmos, qui portait le sens d’ordonné, agencé et donc régulier. La nature était la puissance à l’origine de cet ordre, dont ils appréciaient l’harmonie, mot qui a été posé sur un sentiment face à une composition, face à son ordonnancement perçu, ses proportions, sa symétrie.

Un bref interlude : Et la Nature pour nous aujourd’hui ?

13. Il y aurait un inconfort à rétablir. En partant un peu en direct sur l’antiquité, j’ai pu donner l’impression de faire l’antiquaire ; ce n’était pas mon intention. Mon but est généalogique, si je puis me référer à Michel Foucault ; faire l’histoire de notre présent, comprendre comment nous sommes arrivés à notre situation actuelle, dont il faudrait fournir des indications. En citant des fragments de l’Appel d’Heidelberg, signé par 400 scientifiques et 59 prix Nobel, proclamé juste avant l’ouverture du sommet de Rio, en 1992, je souhaite rappeler qu’au sein de la chapelle scientifique, certains esprits vocifèrent et restent influents, mais sont-ils crédibles ?

14. « Nous soussignés, membres de la communauté scientifique et intellectuelle internationale, [...] exprimons la volonté de contribuer pleinement à la préservation de notre héritage commun, la Terre. Toutefois, nous nous inquiétons d’assister, à l’aube du XXIe siècle, à l’émergence d’une idéologie irrationnelle qui s’oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et social. Nous affirmons que l’état de nature, parfois idéalisé par des mouvements qui ont tendance à se référer au passé, n’existe pas et n’a probablement jamais existé depuis l’apparition de l’homme dans la biosphère, dans la mesure où l’humanité a toujours progressé en mettant la nature à son service et non l’inverse. Nous adhérons totalement aux objectifs d’une écologie scientifique axée sur la prise en compte, le contrôle et la préservation des ressources naturelles. Toutefois, nous demandons formellement par le présent appel que cette prise en compte, ce contrôle et cette préservation soient fondés sur des critères scientifiques et non pas sur des préjugés irrationnels [...]. Notre intention est d’affirmer la responsabilité et les devoirs de la Science envers la société dans son ensemble… » (Extrait de l’appel d’Heidelberg, 1992).

15. Que retenir de ces lieux communs, largement usés ? Peut-être cette relation instrumentale, la nature au service de l’humanité ou la Terre en héritage, tel que promis dans la Bible, en d’autres termes des déclarations de foi pas vraiment « scientifiques ». Cette priorité aux bénéfices des humains est la signature des phrases prométhéennes, du nom du Titan de l’antiquité qui a volé le secret du feu aux dieux, « pour le bénéfice des hommes ». Mon discours ne cherche pas la normativité – je ne crois pas aux idéaux non plus, car je ne vois pas comment nous pourrions les établir a priori. Je me contente de soulever des questions, parfois je tente des réponses. Ici, en l’occurrence, en me référant à nos croyances contemporaines, se pose la question : « par où sommes-nous passés pour en arriver là ? » Était-ce inévitable ? Le contraste avec l’antiquité est saisissant, mais ce n’est pas sur les supposées connaissances qu’il faut la juger. C’est l’attitude des anciens face au monde qu’il faudrait apprécier, leurs « grilles » d’interprétation et d’évaluation, dans leur diversité ; elles ont été décrites par des enquêteurs (les premiers historiens) et diversement commentées dans les écrits de ceux que nous appelons philosophes.

16. Pour encore mieux marquer la différence, deux autres idées récentes peuvent nous aider. Il y a d’abord l’environnement, non comme ce qui nous entoure, de manière abstraite, mais l’ensemble des choses extérieures à nous, ce qui a donné à l’Environnement de la substance. Choisir à la place la Nature aurait été malaisé pour les « ingénieurs » dont l’obsession est de mesurer, inventorier, cartographier. Y a-t-il vraiment quelque chose extérieur à nous ? L’air dans nos poumons ou le contenu de notre tube digestif, sont techniquement du milieu extérieur, même s’ils sont à l’intérieur de notre corps. Il y a plus. Dans notre tube digestif nous abritons un réacteur biologique, des milliards de microorganismes auxquels nous avons offert le gîte et que nous inondons d’un couvert, fait d’aliments potentiels que ceux-ci consomment tout en rendant, en retour, les résidus digestes pour nous. Notre corps est un écosystème qui abrite ce qui ressemble à une symbiose, mais elle n’est pas faite que d’amis. Chaque fois que nous baissons la garde ou que nous présentons une faiblesse, une faille, nos lignes de défense sont attaquées et les maux nous guettent. C’est le propre de la vie.

17. La notion de biodiversité est tout autant maltraitée. Un potentiel ne saurait être exprimé sous forme d’inventaire. Elle nécessite des degrés de liberté et un soulagement des pressions pour prospérer et là nous sommes loin de la mesure de l’utilité, les services rendus des écosystèmes qui semblent n’exister que pour notre bénéfice.

Une rencontre avec un peuple autochtone

18. Pour le grec que je suis, l’autochtonie me parle, je reçois les échos que le mot véhicule. Chton était une appellation de la terre qui n’a pas atteint le prestige de son autre représentante Gaia, plusieurs divinités étant chtoniennes. Alors, autochtone portait le sens de la terre-propre d’un peuple, d’une ethnie ; terre qui a donné naissance et qui assure la survie, à laquelle leur destin est lié, d’où l’appellation de peuples-racines. Dit autrement, un groupe humain est autochtone par la relation d’appartenance qu’il entretient avec son « territoire », un lien vital, une osmose, une fusion, les revendications qu’il exprimerait vis-à-vis de lui et les devoirs correspondants dont l’origine serait sacrée. Finalement, le sens du mot paysan, lié à un pays dans lequel ils s’inscrivent, porterait un sens analogue, mais nous l’avons oublié. Les raisons de la présence de ce texte ici apparaîtront dans la suite. Comment je me suis retrouvé à arpenter les sentiers au nord de la Sierra Nevada colombienne n’a pas ici un grand intérêt. Il suffit de me croire si je vous dis que ce fut une chance extraordinaire pour moi et que je l’ai prise comme un possible voyage initiatique et non une occasion de tourisme culturel chez des êtres exotiques.

19. J’ai suivi les conseils et les exigences, avec sérieux et application, quelles que soient les demandes et les manières de leur formulation. Rien que pour comprendre mes hôtes lors des échanges et observations, il a fallu regarder et écouter de manière créative, tenter d’adopter leur perspective, sans les interpréter depuis mon prisme culturel. En aucun cas je ne me suis abandonné à une comparaison, surtout pas un écart, encore moins un retard implicite par rapport à nos exploits d’humains « modernes ». Un épisode de mon séjour me l’a montré avec force, mais il faut d’abord que je le situe tel que je l’ai vécu, avec la reconnaissance du fait que ma curiosité ne rencontrait pas la réciproque.

20. L’accueil dans leur village était conditionné à un acte de « confession », nécessaire pour qu’ils établissent la sincérité de ma démarche. Quelles sont vos raisons de venir nous visiter, fut la première question et il a fallu que je roule dans mes doigts un bout de coton des montagnes pour y encapsuler ma réponse, qu’un des sages allait interpréter, sinon j’eus été éconduit. Et puis il y a eu mon « audition », au sein de la maison commune, devant les sages de la communauté, moment puissant et marquant, bien plus que des situations où j’ai été amené à m’exprimer, devant les parlementaires français, députés ou sénateurs, ou encore devant les instances de l’Europe. Comme si la solennité du moment révélait ses exigences élevées, l’enjeu d’une acceptation au sein du genre humain qui ne pouvait s’accommoder de faux-semblants.

21. Dans une première scène documentée par l’auteur, notre guide désigné, Fiscalito, à qui a été assignée la mission de supervision des « petits frères », porte le visage qui sied à celle-ci. Expression sévère et sans concessions, nécessaire par rapport à cette perception des occidentaux comme frères mineurs, des adolescents immatures et turbulents. Un matin, Éric, le responsable de la visite, est venu me chercher car Fiscalito s’était déclaré fatigué ; nous pourrions l’aider à préparer ses parcelles de terre, avant leur mise en culture. La séance s’est terminée par la photo, fidèle aux habitudes occidentales. Or, étant plus grand de quelques 20 cm, je me suis légèrement accroupi, pour rendre le résultat plus équilibré. Et voilà qu’Éric lance à Fiscalito : regarde, il se prépare à faire caca ! L’inévitable se produisit, l’effet universel de la référence scatologique provoqua le sourire de notre hôte qui, se rendant compte que son armure avait montré une faille, baissa les yeux. Cette photo qui est accrochée au mur au-dessus de mon lit provoque toujours l’envie de m’écrier : Fiscalito, il n’y a pas de grands et de petits frères, des majeurs et des mineurs, tu es juste mon frère humain.

22. Néanmoins, il ne faudrait pas que l’anecdote résume l’interaction, même brève, avec ces êtres qui ont bien plus à nous apprendre. Notre monde est rempli d’objets que nous distinguons, que nous saisissons, pour les secouer, taper dessus ou taper avec, tester leur solidité, leur plasticité, les radiographier, les pulvériser pour les analyser avec nos spectromètres. En bref, il nous faut répondre à la question : à quoi ça peut bien servir ? Rien de tel chez les Kogis, leur monde est constitué d’équilibres (entre entités), d’où le rôle qu’ils se donnent comme gardiens des équilibres. Si notre obsession est celle de l’utilité instrumentale des objets, les Kogis considèrent que ce sont les entités qui « enseignent », par les relations qu’elles entretiennent, formant un tout que je serais tenté de traduire par l’impression d’harmonie des anciens Grecs. Vous y reconnaîtrez peut-être un biais étant donné mes origines, mais l’hypothèse d’une attitude respectueuse, filiale par leur choix des mots, un rapport d’appartenance à une Nature, plus grande qu’eux, n’a rien d’original. Elle a été très répandue et bien des anthropologues ont essayé de la décrire. Une autre observation mérite notre attention. Leur monde quotidien est saturé de symboles, commençant par les paysages imposants dont les éléments (montagnes et cours d’eau, par exemple) interviennent dans leur cosmologie, la forme et l’orientation de leurs habitations, leurs instruments et habits, les motifs que les femmes tissent dans les « poches » que tous portent en bandoulière et contiennent des objets y compris à usage rituel. Il reste cette impression de quelque chose de commun ou plutôt une consilience avec l’attitude antique, mais cette dernière annonçait déjà une autre trajectoire possible.

De la Renaissance à la modernité, un autre monde qui s’annonce

23. Il nous faut déchiffrer le livre de la Nature, écrit en caractères géométriques, proclama Galilée, en début du XVIIe siècle, à l’aube de la modernité. Difficile de deviner les conséquences de la mathématisation, d’abord de l’espace qui devient abstrait, par rapport à la Nature d’Aristote faite de lieux naturels pour chacun des êtres qui la peuplent, un espace défini dans un monde fini. Ce monde fini ne correspondait pas aux nouvelles ambitions des humains qui, dans un virilisme décomplexé, se déclarent désormais émancipés des ancêtres, renvoyés à l’enfance de la pensée. Les thuriféraires de la modernité, ont affirmé que celle-ci a corrigé la Physique d’Aristote qui avait prévalu chez les savants pendant deux millénaires. C’est vers ce prophète de la modernité, Francis Bacon, qu’il faudrait se tourner. Il a été l’instigateur de la nouvelle enquête, celle qui formera l’entreprise scientifique, dont la mission sera de produire des faits dégagés de présupposés théoriques. La rupture est radicale avec l’antiquité qui avait privilégié l’attitude contemplative pour atteindre les connaissances du monde. Les promesses de maîtrise de la Nature (Descartes), ont suscité une nouvelle attitude à son égard. Bacon a utilisé le mythe de Protée pour parfaire son message. Celui-ci était connu pour changer constamment d’aspect afin d’éviter toute capture, sa vraie forme n’étant révélée que quand il était enchaîné. Il fallait donc mettre la Nature « en chaînes », s’autoriser la torture pour lui arracher ses secrets qui avaient illuminé l’imagination des mages et alchimistes de la Renaissance. Mais ces derniers se voyaient comme de petits singes, se mettant au service de la Nature, pour accéder à ses secrets et pouvoir l’imiter, pas en être les maitres et possesseurs.

24. On devine de ces faits une grande rupture dans l’attitude face au monde et les pratiques des humains modernes à son égard. Attention, il ne s’agirait pas d’attribuer des responsabilités pour la crise écologique, identifiée avec trois siècles de retard, à Galilée, Bacon ou Descartes. Ils furent des messagers de leur temps que nous célébrons toujours. Il serait plus juste de les prendre comme des témoins/agents, plutôt que des acteurs/auteurs de leurs vies ; ils voyaient plus loin que leur vague désir de biens utiles. En clair, pour que la science devienne instrument d’un autre avenir, encore fallait-il la mettre à l’épreuve, d’où le nouveau tournant expérimental. Dit autrement, la promesse de F. Bacon, d’un progrès matériel, moral et social, était certes séduisante, tout en étant purement hypothétique, mais le mouvement avait été initié précédemment, par les découvertes de mondes nouveaux, le développement de la fabrication, les opportunités croissantes de commercer, dès la Renaissance. La dynamique du changement dépasse et de loin les actions de grands personnages qui participeraient à un flux qui semble, largement, leur échapper, bien qu’ils réussissent à en profiter. Mais pour saisir la portée de cette affirmation, il serait nécessaire qu’on se situe, à chaque époque, dans le sens prospectif, tenant compte de l’ignorance qui est celle du temps en question et non avec le recul que nous disposons, la connaissance de la suite de l’histoire. De ce fait, il est difficile de parler de projet de la modernité, juste une série de délires de puissance qui se développeront au fur et à mesure où les capacités des nouveaux moyens ont été mises à l’épreuve. Nous humains modernes avons acquis la certitude de notre pouvoir d’anticipation, par notre capacité à inventer des fictions commodes. Pouvons-nous vraiment affirmer que Jules Verne ou H.G. Wells, à la fin du XIXe siècle, avaient anticipé les engins, volants, ou sous-marins, ou encore le voyage vers la Lune ? Probablement pas plus que tout enfant rêveur et imaginatif qui aurait pris la peine de se documenter, mais ils avaient du talent de conteur. Après tout, Léonard de Vinci avait déjà dessiné des engins analogues, trois siècles plus tôt, sans oublier les ailes d’Icare. Des décennies passeront avant que de tels projets ne soient envisageables, étaient-ils indispensables à l’ordre du monde (ou déterminés par avance) ?

25. Le fait est que nous faisons face, aujourd’hui, à une crise écologique et climatique qui aurait bien une origine que l’on peut faire remonter à ce virage de la modernité, à laquelle est associée une « révolution scientifique ». Il y a peut-être eu progrès, pour un prix à payer bien élevé car, à défaut de remettre en cause les conditions même de la perpétuation de la vie, elle supprimerait, en tout cas, celles qui permettraient la survie des humains. A moins, bien sûr, que l’on se tourne vers les transhumanistes, dont « l’humain augmenté » vaincra la mort et rompra ses attaches à la Terre. Ils ont sans doute leurs raisons, mais sont-ils dotés de Raison ? Chez eux, une chose est sûre, toute idée de nature a perdu son sens, sauf comme entrave.

Peut-on reconstituer le fil, combler les interstices ?

26. Je vais tout de suite dissiper toute accusation de romantisme un peu béat. Les humains ont depuis toujours laissé des traces dans les milieux qu’ils parcouraient. Inutile de leur attribuer une innocence des origines et difficile de reconnaître une soutenabilité indiscutable de leurs modes de vie, même si, par la moindre capacité de transformation dont ils disposaient (techniquement), leurs impacts étaient incomparablement réduits par rapport à leurs successeurs modernes. Ainsi, l’activité de défrichage au néolithique a été très vite la cause de coulées de boues. La déforestation, plus particulièrement en pente, a provoqué le lessivage de la couche de sol fertile et laissé les montagnes dénudées. Les textes antiques témoignent d’une certaine prise de conscience, jamais écoutée. Des activités analogues, si ce n’est avec une puissance décuplée, continuent aujourd’hui et semblent inarrêtables. Je l’appellerais la voie prométhéenne. Ici se révèle la rupture avec une autre voie possible, représentée dans l’antiquité par ceux qui puisaient dans les mystères orphiques, Pythagore et Platon furent des exemples et l’attitude de diverses manières a persisté, chez des penseurs, des poètes, des artistes. Difficile de lister des points communs, dans les particularismes de leurs cultes, rituels ou pratiques. Notons cette manière distinctive, de par l’attitude contemplative dans le but de régler sa vie. Les modalités sont restées diverses, des chasseurs-cueilleurs aux petits horticulteurs, des pasteurs nomades sur un vaste spectre de latitudes ; ce ne sont pas les détails, voire leur liste exhaustive, qui comptent, mais les principes qui les guident. Je vous proposerais l’idée de cosmologie, comme ensemble de savoirs et croyances, nous permettant de nous orienter dans notre monde et ajuster nos actions envers lui. Le regard que nous portons sur le monde est façonné par lui et notre éthique dépend de l’expérience que nous en faisons, par les interactions sociales ou écologiques, selon toujours des coordonnées, temporelles et spatiales, bref, des spécificités culturelles. Il y a ici une interface avec l’anthropologie, comme la psychologie, que je n’explorerai pas.

27. La découverte de la Raison serait alors une bifurcation, à l’origine de la pensée européenne, par rapport à un vaste ensemble mythique qui a occupé bien des recoins de la planète. Je ne parlerai pas de ces autres variantes qui ont émergé, en Inde ou en Chine, à peu près simultanément, pour me focaliser sur ce moment où suivre le Logos devient la nouvelle manière d’être, nécessitant de recomposer un monde dont le principe vital prit le nom de physis (nature). Et ce Logos comprenait la Raison, la Parole et le Rapport (la bonne proportion). Cette création mutuelle entre raison et nature leur conférait une complicité, originaire je pourrais dire. Le temps passant, les contextes évoluant, des cultures innovent. La Nature change de statut, elle se transforme en intendant du Dieu chrétien, elle se personnifie dans les représentations, tout en étant sa création. Dans la suite c’est la Création qui va changer de statut ; d’organique et vivante, elle sera réduite en un assemblage de pièces mécaniques animées par Dieu, dégradant le lien vital à la Nature, dans son sillage. Les modernes tirent de leur Raison, une rationalité, froide et calculatrice, leur nouvelle « nature » dominatrice. En comparaison à la valeur de tempérance associée par les anciens à l’usage de sa raison, la rationalité des modernes ressemble à une bien commode construction. On remarquera qu’il devient impossible de parler de complicité entre Raison et Nature, la première s’est tournée avec violence contre la seconde. Le pacte originaire subit une rupture.

28. Les penseurs de l’École de Francfort sont ceux qui ont résumé le retour réflexif sur le passé, en partant des promesses des Lumières qui auraient promu encore une autre Raison, en renforcement de celle du XVIIe siècle, mais cette fois sécularisée. M. Horkheimer et T. Adorno parleront d’Éclipse de la Raison et de Révolte de la Nature. Ils ont aussi montré à quel point la domination sur la Nature s’était traduite par une domination sur une bonne partie de l’humanité. Pour ma part, j’essaye d’éviter l’évaluation comparative et la recherche de critères axiologiques décisifs. Je me contente de marquer les différences, comme des options qui ont été privilégiées ou dépréciées et qui restent des alternatives. Je questionnerai, en revanche, toute prétention en une logique, une suite dans les idées que j’attribuerais à la seule accumulation de pouvoir et la constitution de rapports de domination durables (au moins pour un temps). Néanmoins, en disant que pour les anciens, savoir rendait sage alors que pour les modernes il rendait puissant, je sais de quel côté mon cœur balance.

29. Au bout de mes plus de quarante ans de carrière, investis dans les connaissances, je pose la question : savoir ou connaître, pour quoi faire ? Aristote ou Platon, ou encore Chrysippe le stoïcien et même Épicure, auraient répondu, trouver sa bonne place dans le monde, régler sa vie, en accord avec la nature ; les modernes ont rétorqué : dominer la nature, pour notre profit. Il y a eu changement de projet, d’où reconfiguration de la Raison et, mise en pièces (mécaniques) de la Nature que Dieu aurait assemblées puis mises en mouvement, avant d’être lui-même renvoyé dans les coulisses par les Lumières. Ce monde désenchanté, comme disait Max Weber, ajouté à mes récits un peu mélancoliques et désabusés ne doivent pas décourager, plus particulièrement les jeunes, que le système voudrait assujettir, subvertir, selon une instruction à la conformité. Si le pire est possible et les dominants déploient tous leurs atouts pour nous en convaincre, le moins pire l’est aussi et les surprises jamais exclues. Je n’ai ni les moyens, ni le temps d’imaginer cet autre futur, mais, face aux caricatures (néo- ou ultra-), je me suis attaché à crier le plus fort possible, ce qu’il faudrait dès à présent proscrire, la soif de pouvoir. J’ai suggéré que le changement ne serait pas affaire de « bonne » volonté ou de subtils réglages, si je me base sur les revirements passés. Il y aurait l’option d’expérimenter pour apprendre, patiemment, prudemment, collectivement, ce qui supposerait aussi de ralentir ou de reprendre possession de son temps. De telles initiatives existent déjà autour de nous, même si la pensée dominante les méprise.

Bibliographie

N.B. Ce texte qui privilégie le récit ne comporte pas de références bibliographiques qui, sur le sujet et d’autres connexes, sont riches. Les lecteurs qui souhaiteraient prolonger leurs lectures sont invités à consulter (liste non exhaustive) :

Philippe Descola (2005), Par-delà Nature et Culture, Gallimard, coll. « Folios Essais », 793 p.

Pierre Hadot (2004), Sous le voile d’Isis, Éd. Gallimard, 515 p.

Pierre Hadot (1995), Qu’est-ce que la philosophie antique ? Gallimard, 320 p.

Max Horkheimer (1re éd. 1946), Eclipse of Reason, Bloomsbury, 144 p.

Alexandre Koyré (1957), Du monde clos à l’univers infini, Gallimard, éd. 1973, 349 p.

Robert Lenoble (1969), Esquisse d’une histoire de l’idée de Nature, Albin-Michel (version numérique)

Carolyn Merchant (1980), The Death of Nature, Harper-Collins, 348 p.

Maurice Merleau-Ponty (1968, éd. 1994), La Nature, Notes des Cours au Collège de France, Éditions du Seuil, version numérique

Gérard Naddaf (éd. 2005), The Greek Concept of Nature, State University of New York Press, 276 p.

Val Plumwood, (1994), Ecofeminism and the Mastery of Nature, Routledge, 239 p.

Jean-Pierre Vernant (éd. 2013), Les origines de la pensée grecque, PUF, 156 p.

Sur l’auteur

Yorghos Remvikos a enseigné la santé environnementale de 2006 à 2025. Professeur depuis 2010, il a mis en place et dirigé le parcours Master2, Sciences de la Santé, de l’Environnement et des Territoires soutenables, conçu comme interdisciplinaire et tourné vers l’exercice de l’esprit critique. Ses travaux ont porté sur les quartiers défavorisés en France, mais aussi ailleurs, au Sénégal ou en Colombie, dans l’optique de recueillir les expériences de vie, en situation, leurs épreuves et luttes pour y faire face dans un monde globalisé.

 

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