Doctrine et débats : Colloques

La conversion de Saint Eustache

  • Régis Verwimp
    Secrétaire général IEGP
    Paris 1 Panthéon-Sorbonne

 

1. En 1438, la ville de Vérone, au nord de l’Italie actuelle, connaît une période de stabilité. Après s’être placée, en 1405, sous la protection de Venise, elle jouit d’un temps de prospérité marqué par le développement des arts.

2. Dans le quartier de San Paolo vit alors un homme qui travaille aux fresques de la chapelle Pellegrini, dans l’église de Sant’Anastasia. Ce peintre est Antonio di Puccio Pisano, ou Antonio di Puccio da Cerato, dit Pisanello, fils d’un citoyen aisé de Pise. Ce confort financier paternel lui permet d’effectuer sa formation artistique à Vérone avant de voyager à Venise, puis à Mantoue, où il acquiert une certaine renommée. Cette renommée le conduira à Florence, à Rome, à Pavie, puis de retour à Mantoue, où séjourne son protecteur, avant de s’installer à Vérone.

3. Les talents de Pisanello sont multiples. Comme nombre d’artistes de la Renaissance, il maîtrise plusieurs arts, tels que la peinture sur bois, la fresque, mais aussi l’art des médailles et de l’enluminure. Ses œuvres picturales sont appréciées pour leur réalisme, leurs traits précis, leurs couleurs vives et le monde fantastique qu’elles proposent. Il parvient à une analyse précise du monde naturel et reste célèbre pour ses études de personnages et d’animaux. Il va cependant rapidement tomber dans un certain oubli, car ses compositions de style gothique international n’adoptent pas la perspective spatiale rationnelle.

4. En 1438, Pisanello travaille donc à la fresque de l’église Sant’Anastasia, mais également sur un panneau de bois de dimensions modestes, soixante-cinq centimètres sur cinquante-trois, où il représente a tempera l’épisode de la vision de Saint Eustache.

 

La conversion de saint Eustache de Pisanello. Reproduction de Régis Verwimp, huile sur toile. Photo de Timothée Baudet-Hedoin.

 

Aujourd’hui encore, on ignore à qui était destiné ce tableau, mais sa taille limitée suggère qu’il relevait du plaisir privé d’un aristocrate. Ce tableau représente un homme à cheval, le futur Saint Eustache, seule figure humaine de la composition. Cet homme est richement vêtu d’habits qui semblent être de soie, agrémentés de broderies d’or, couvert d’une coûteuse et large coiffe, portant un cor orné et une sorte de jupe de fourrure.

5. Sa monture est parée d’ornements qui ressemblent à une étoffe précieuse reliée par des médailles d’or. On notera que les éperons, les étriers et le mors sont également d’or. Tout autour de lui se tient une meute de chiens pour chasser à courre. On peut distinguer quatre types de chiens : des chiens d’affût, sveltes et minces, pour lever le gibier ; des chiens de rapport, plus massifs et agressifs, pour rapporter le gibier ; de vieux chiens à l’arrière ; et des chiens de compagnie aux poils longs, soyeux, et à la queue fournie.

6. Sur l’ensemble du tableau se déploie une faune sauvage, avec des oiseaux dans les arbres, des cerfs, un lièvre et un ours. Dans la partie supérieure, des oiseaux de marais, comme des hérons, volent, surveillent ou se reposent dans des îlots de végétation posés sur l’eau. Face au cheval, la scène est dominée par un cerf. Le chasseur, par sa main levée, montre sa surprise et semble arrêté net par une apparition : un grand cerf portant un crucifix brillant entre ses bois. Autour de ce cerf, tous les âges des cervidés semblent être convoqués : la mise bas et la naissance, par cette biche allongée en haut à gauche ; la vue du postérieur d’un cervidé en haut du promontoire ; un jeune cerf au milieu à gauche ; et le cerf mature, porteur du crucifix.

7. Dans cette composition, le peintre tente une reconquête des valeurs spatiales en disposant les figures d’animaux à plusieurs niveaux, mais toujours dans une vision gothique tardive, avec une dispersion des sujets dans toutes les directions et sans point focal.

I. La conversion de Saint Eustache

8. Le cavalier nous apparaît sous les nobles traits d’un gentilhomme de la Renaissance italienne. Il est, après le Christ, le second personnage le plus important de la composition. Selon la tradition chrétienne, ce cavalier n’est autre que le futur Saint Eustache, un militaire qui aurait vécu au début du règne d’Hadrien, vers 118 de notre ère. Son nom avant sa conversion au christianisme est Placidas. C’est un général de l’armée romaine, païen de religion, comme tout l’Empire romain, mais très humain et charitable.

9. Un jour, tandis qu’il chasse avec sa suite dans la montagne, il rencontre une harde de cerfs, dont l’un lui paraît plus grand et plus beau que les autres. Le général Placidas s’échappe de sa suite, poursuit l’animal pour le tuer, mais, lorsque l’animal à l’arrêt se retourne, un crucifix brillant apparaît entre ses bois. Le cerf reçoit alors du Seigneur le pouvoir de parler en son nom et lui dit : « Placidas, pourquoi me poursuis-tu ? Je suis le Christ, que tu honores sans le savoir, et je suis venu sous cette forme pour te sauver et, à travers toi, sauver aussi tous les idolâtres ».

10. Comme le Buisson ardent pour Moïse, le cerf est ici utilisé comme l’intermédiaire de la parole divine. Le choix de cet animal n’est pas anodin : dans le monde antique et médiéval, le cerf représente un symbole riche en significations, qui renvoie à la fois à la fécondité et à la résurrection, puisque ses bois repoussent chaque année, ainsi qu’au baptême. Il est l’incarnation du bon chrétien, animal pur et vertueux au même titre que l’agneau, symbole de Pâques, ou que la licorne médiévale. Le cerf est souvent présenté comme le guide des hommes sur le chemin de la vie. Clovis et Charlemagne auraient vu un cerf dans des moments cruciaux de leur existence ; c’est un animal salvateur.

11. Le général romain Placidas, face à cette croix brillante et à la noblesse de l’animal, reconnaît dans ces symboles l’expression du vrai Dieu. Il se convertit la nuit même avec sa femme et ses enfants, en se faisant baptiser par le prêtre des chrétiens. Il reçoit alors le nouveau nom d’Eustache. Des malheurs divins ne tardent pas à mettre à l’épreuve sa nouvelle foi…

12. Aujourd’hui, nous savons que Saint Eustache fait partie des saints fictifs créés à des fins d’édification : il n’est pas un personnage historique. Sa légende a été composée entre le Ve et le VIIe siècle de notre ère, sans doute par Jean Damascène, théologien chrétien arabe originaire de Syrie, alors partie prenante de l’Empire byzantin, vers 730, dans un écrit intitulé La vie et Passion primitive. L’épisode du cerf avec une croix christique entre les bois se retrouve dans d’autres écrits et reprend de la vigueur au XVe siècle, le siècle de Pisanello. Il est honoré comme le patron des chasseurs avant d’être supplanté, surtout en Europe centrale, à la fin du Moyen Âge, par Saint Hubert.

13. À travers ce tableau et cet épisode chrétien, nous nous intéresserons tout particulièrement au glissement du temps, à la réappropriation d’une croyance ou d’un usage d’une époque par une autre. Comment un saint de l’Empire romain se retrouve-t-il en noble véronais ? Comment le cheval d’un général du IIe siècle se retrouve-t-il paré d’ornements médiévaux ? Comment un saint chrétien, pratiquant une activité réservée aux nobles durant la Renaissance, la chasse, est-il revendiqué comme le saint patron d’une pratique désormais ouverte à la roture, au sens moderne du terme, qui reprend les codes d’une aristocratie qu’elle a combattue ?

14. Les premiers éléments de réponse se trouvent dans le tableau de la Conversion de Saint Eustache d’après Pisanello.

15. Le texte inventant l’existence de ce saint date des environs du VIIe siècle de notre ère. À cette époque, le bassin méditerranéen appartient à l’Empire byzantin, qui a suivi l’Empire romain. Le culte de Saint Eustache est alors bien implanté dans l’ensemble de l’Empire et se diffuse peu à peu, tant à l’est, vers la Syrie et l’Arménie, qu’à l’ouest, vers l’Europe, où il apparaît pour la première fois au VIIIe siècle dans une œuvre de charité romaine portant le nom de Saint-Eustache. Il se diffuse ensuite vers la France au IXe siècle, puis en Angleterre.

16. Lorsque Pisanello peint son tableau, vers 1438, il s’agit donc d’un culte bien implanté dans l’Occident chrétien. L’histoire de Saint Eustache séduit par le caractère romanesque et édifiant de sa vie. C’est un saint très présent dans la littérature et l’iconographie de la Renaissance. Aujourd’hui, nous le connaissons beaucoup moins bien, car il a été supplanté par la figure, jugée plus historiquement crédible, de saint Hubert. De plus, il a été désavoué au concile Vatican II, en 1969, au motif d’être un saint « présentant de graves difficultés historiques ». Toutefois, dans les Églises orthodoxes, ce saint continue à être vénéré.

17. L’auteur de ce tableau représente donc le moment précis où Placidas aperçoit le Christ. Mais le tableau apparaît surtout comme un prétexte à représenter une scène de chasse à courre, sans doute une thématique chère à l’aristocrate commanditaire de cette œuvre. Rappelons que la représentation de scènes naturalistes, au XVe siècle, n’est pas concevable comme elle l’est aujourd’hui. Les sujets religieux servent souvent de prétexte pour mettre en avant un commanditaire ou ses désirs, comme l’épisode de Bethsabée au bain qui autorise la représentation d’un nu féminin. Saint Eustache permet, quant à lui, la représentation d’une scène de chasse à courre et met en avant la noblesse, la richesse, réelle ou imaginaire, du commanditaire. Car si ce dernier peut sans doute faire quelques arrangements avec ses tenues, ses animaux et sa monture, il ne peut pas, sans aucun doute, tricher sur son statut d’aristocrate.

II. La chasse à courre à la Renaissance et à l’époque moderne

18. La vénerie, c’est-à-dire la chasse à courre avec des chiens, est alors un sport uniquement réservé à la noblesse. Tous les rois de France chassaient. C’est un moyen d’affirmer sa puissance, en dominant la nature et le sauvage, sa richesse financière, par sa capacité à entretenir une meute de chiens, des chevaux dressés à la chasse, et sa richesse foncière, par la possession de forêts auxquelles sont souvent attachés les titres nobiliaires, car il est hors de question de chasser sur des terres ne vous appartenant pas. La vénerie est enfin une démonstration d’autorité. Toutes les grandes familles d’Italie du Nord pratiquaient cette activité, qui ne relève pas du simple loisir pour les Visconti, les d’Este, les Gonzague ou les Sforza.

19. La chasse est aussi une pratique extrêmement réglementée et ritualisée par des traités de chasse, comme ceux de Federico da Montefeltro ou de Leon Battista Alberti. Ces textes insistent sur le caractère exclusivement aristocratique de la chasse. Toute personne pratiquant une chasse illégale sur les terres d’un noble se rend coupable de braconnage, crime très violemment réprimé par la justice seigneuriale, même si un noble peut, en remerciement, accorder à un proche le droit de chasse temporaire sur ses terres, droit encore limité dans le temps, l’espace et la nature des animaux chassés.

20. La noblesse a alors l’exclusivité de cette pratique, car on considère que la vénerie fait partie de la formation du noble, de son éducation aristocratique. Elle permet d’acquérir de l’adresse, du courage et de la maîtrise de soi, valeurs qui n’appartiennent, dans l’imaginaire social de l’époque, ni à la bourgeoisie ni à la roture.

21. C’est aussi un sport politique, car la chasse à courre permet à l’aristocratie de tisser des alliances, d’échanger des informations, de provoquer des rencontres et de renforcer les connexions familiales et seigneuriales, si importantes dans cette Italie du Nord du XVe siècle, déchirée par les luttes intestines et les alliances des grands duchés ou républiques. La noblesse imprime donc à ce sport ses propres règles, qui correspondent à son univers de valeurs, à son prisme social, culturel et politique, et qui dépassent la seule poursuite de l’animal et sa mise à mort. Ainsi, la noblesse structure la chasse à courre selon ses propres codes, ses règles strictes en matière de tenue, de hiérarchie, souvent reflet des mouvements d’ascension sociale. L’aspect cérémonial renforce la cohésion de cet ordre.

22. Nous retrouvons dans l’iconographie de ce tableau cette volonté d’exhiber une force calme, une richesse, une autorité. Le commanditaire commande à la nature, à ses chiens, aux oiseaux qui s’envolent sur son passage. Si nous nous limitons à n’étudier que le cheval, par exemple1, on observe qu’il a quitté ses ornements médiévaux et ne porte ni cape en tissu précieux brodé, ni pompons, ni armure équestre à l’exceptionnel travail d’orfèvrerie ; autant d’éléments à même d’assurer le statut social de son propriétaire. Il porte un harnais de sangles de velours cramoisi portant des clous ou des rivets de métal doré, peut-être des grelots, même si l’on peut en douter dans le cadre d’une chasse à courre. À l’intersection de ces lanières de velours figurent des pièces d’orfèvrerie appelées bossettes, mais également des pièces ciselées ou gravées, le mors, les éperons et les étriers. Nous sommes ici dans le domaine exclusif du luxe de l’aristocratie italienne de la Renaissance.

23. Cet espace noble est renforcé par la présence des chiens, qui portent eux-mêmes un collier ouvragé, ou d’oiseaux de proie, qui appartiennent aussi à la sphère des espèces nobles, parce qu’elles seraient plus proches de Dieu.

24. À la Renaissance, se renforce l’idée d’une différence radicale entre la noblesse et la roture : le noble, par son sang, est susceptible d’amélioration, alors que le roturier serait condamné à stagner dans la médiocrité. Cette analogie est transférée au monde animal, avec, d’un côté, les animaux nobles susceptibles d’amélioration par croisement et, de l’autre, les bêtes ignobles, comme le bétail. Ainsi, le gentilhomme, le cheval, le chien de chasse et l’oiseau de proie sont unis dans une forme de parenté symbolique et sociale. Mais le cheval possède un statut encore supérieur en ce qu’il est la continuité corporelle de son cavalier. En ce sens, les écuyers de la péninsule italienne vont profondément renouveler l’équitation, au même titre que la danse ou l’escrime, en créant un art équestre dont les significations sociales sont multiples : le contrôle de l’animal est une métaphore de l’aptitude au commandement ; la maîtrise des codes de l’équitation relève d’une culture nobiliaire dont l’une des vocations est militaire, celle de la noblesse d’épée, alors que Placidas, avant de devenir Saint Eustache, était un général romain ; la haute technicité de l’art équestre est une marque de distinction et de perfection nobiliaire. Il se donne en spectacle et se fait admirer comme l’incarnation d’un idéal de grâce martiale.

25. Par conséquent, la pratique contemporaine de la chasse à courre apparaît comme une incongruité vaguement grotesque, voire comme la marque de la vanité d’une caste bourgeoise, tant elle ne s’attache qu’aux atours, à l’apparence, à des attributs matériels totalement détachés du contexte d’une Renaissance riche d’une symbolique et d’une société nobiliaire qui a fait naître, vivre et évoluer l’art équestre. Les figurants des chasses à courre contemporaines s’infatuent d’un visuel esthétisant et démontrent leur incapacité à percevoir la pleine dimension signifiante de cette pratique.

26. Mais alors, pourquoi cette chasse à courre a-t-elle perduré après la chute des monarchies en Europe ? Comment et pourquoi l’ancienne roture a-t-elle cherché à s’approprier la chasse à courre dont elle était d’emblée exclue ?

III. La chasse à courre à l’époque contemporaine

27. Un début de réponse peut à nouveau se trouver dans la composition de Pisanello. À créer de si magistrales compositions, le peintre a pu donner envie à certains de s’approprier cet esthétisme. C’est avant tout le caractère élitiste de ce sport qui a donné à la roture l’envie d’accéder à la chasse à courre : s’approprier un véritable privilège féodal en France et en Italie, pratiquer un sport réservé aux seuls seigneurs et protégé par un droit codifié exclusif, pouvoir y participer pour démontrer un accès, même faible, à cet ordre de la société, comme un viatique d’ascension sociale. Cet accès se faisait par l’achat de terres portant droit de pratiquer la chasse à courre ou pour services rendus aux nobles, même si, souvent, leur participation se faisait à pied, et non à courre.

28. Il apparaît donc difficile de détacher le modèle de la chasse à courre du modèle aristocratique, de son temps et de son univers, même si les pratiquants d’aujourd’hui se déclarent les « héritiers » d’une tradition équestre et cynégétique. Mais comment un roturier peut-il s’estimer l’héritier d’un noble ? Comment un homme contemporain peut-il s’estimer l’héritier d’une civilisation disparue, à savoir l’Ancien Régime ? C’est aussi incongru qu’un thanatopracteur s’affirmant l’héritier des embaumeurs égyptiens. Au mieux, on se situe dans un pastiche avec force trompes, tenues et cérémonials plus proches d’un mauvais western spaghetti pour riches désabusés ; les chasseurs à courre contemporains imitent des rituels aristocratiques comme de prétentieuses demeures imitent le style Versailles ou Louis XV dans une débauche excessive d’or clinquant et d’ornements.

29. Ces chasseurs à courre contemporains cherchent à s’approprier une identité culturelle qu’ils ont figée dans le temps – alors qu’elle ne cesse d’évoluer durant toute la période moderne – pour mieux copier des standards nobiliaires fantasmés. Certains revendiquent le maintien d’un patrimoine vivant ou d’un lien avec une certaine ruralité, au risque d’incarner un monde disparu et fantasmé, modelé pour répondre à un imaginaire, une pulsion de mort. D’autres considèrent la chasse à courre comme une résistance à l’homogénéisation culturelle contemporaine, par perpétuation des codes de l’Ancien Régime. Mais il est impératif de rappeler qu’une civilisation, pour continuer à exister, doit avancer, aller de l’avant en retenant les leçons du passé et en inventant le monde de demain. Le maintien de pratiques archaïques désormais incomprises et toujours réservées à une caste de privilégiés n’est pas une façon d’inventer le monde de demain. Au contraire, il cherche à s’enfermer dans une vision rétrograde et moribonde, séduisante parce qu’éprouvée par le passé.

30. Toutefois, pourquoi les chasseurs à courre d’aujourd’hui ne seraient-ils pas légitimes à s’approprier les codes de cette pratique alors que Pisanello, lui, ne se prive pas de s’approprier le monde des martyrs chrétiens sous les atours de la Renaissance ? La recontextualisation nous donne les premières pistes de réponse : à la Renaissance, les images restent peu nombreuses et l’immense majorité de la population est illettrée. Souvent, le catéchisme ou la culture doivent passer par l’image pour être accessibles. L’image a un rôle éducatif pour tous : des saints habillés en nobles, dans des paysages locaux, avec des animaux du terroir, donnent des scènes religieuses plus proches, plus compréhensibles pour les spectateurs. L’identification du spectateur à ces figures est ainsi facilitée. Il y a donc un rôle d’édification et d’éducation à travers cette substitution.

31. Par ailleurs, les artistes n’ont souvent pas connaissance des vêtements antiques des temps bibliques et, par conséquent, ils peignent ce qu’ils connaissent : leur contemporanéité, leur modernité. Cette appropriation picturale de la Renaissance est donc vertueuse, car elle obéit à une volonté pragmatique et éducative.

32. Quand nos étals débordent d’aliments, chasser à courre relève-t-il d’un besoin pragmatique de viande pour nourrir la population ? La chasse à courre a-t-elle pour finalité quelque vertu éducative pour le plus grand nombre ? À ces deux questions, la réponse est non, d’où la légitimité d’un Pisanello face, à nouveau, à l’anachronisme de la pratique contemporaine.

33. La Conversion de Saint Eustache de Pisanello nous a permis de voyager au temps de la Renaissance italienne, de son aristocratie, de sa pratique de la chasse à courre et de ses enjeux politiques, artistiques et sociétaux. Pisanello nous démontre combien la réappropriation des codes et des usages d’une aristocratie, d’un monde, apparaît aujourd’hui incongrue. Le chasseur à courre d’aujourd’hui utilise la « savonnette à vilain » de l’Ancien Régime, non pas en achetant une charge pour s’anoblir et légitimer une pratique créée et réservée à la seule noblesse, mais en singeant les codes et les usages d’un temps révolu, un temps où sa condition lui interdisait la chasse et le condamnait pour braconnage. Chercherait-il ici une vengeance sociale ancestrale ? Voudrait-il paraître pour ce qu’il n’est pas ? Chercherait-il à masquer sa basse extraction tout en étant pleinement conscient de son usurpation ?

34. Il se réapproprie un privilège aristocratique ; il ne le supprime pas. Il agit un peu comme cette haute bourgeoisie nord-américaine de la fin du XIXe siècle, qui contractait des mariages avec une noblesse désargentée pour se laver de sa condition bourgeoise et trouver une reconnaissance par alliance, par ailleurs sans succès.

35. Par extension, ces sujets des rois de France d’hier ont été les premiers à vouloir mettre à bas une société inégalitaire, celle de l’Ancien Régime, fondée sur les trois ordres : le clergé, la noblesse et le tiers état. Mais ce qui traduit leur incompréhension – et peut-être aussi leur illégitimité – des acquis de la Révolution, ce n’est pas de chercher à maintenir le nouvel ordre libre, égalitaire et fraternel, mais de reproduire un ordre tout aussi contraignant, inégalitaire et individualiste à leurs propres fins. C’est chercher à recréer une société d’ordres où le brimé d’hier devient l’oppresseur d’aujourd’hui.

36. Et la conversion de Saint Eustache par Pisanello, dans cette conclusion, me direz-vous ? Une œuvre magistrale à voir salle 56 de la National Gallery de Londres, ou bien l’expression de la vanitas de l’homme.

 

Notes et références 1
  • 1 Marjorie Meiss-Even, « Le noble centaure. Une approche sociale et symbolique des harnachements équestres de la Renaissance française », Europa Moderna, 2014, n° 4, « Pour une histoire sociale et symbolique des objets (XVIe-XVIIIe siècle) », p. 21-40 (UMR 5190).
Sommaire

    Dernières revues

    Titre / Dossier thématique
    Le cheval
    Assignation à résidence : ruches, enclos cynégétiques et étangs
    Le cochon
    L'animal voyageur
    Le chat