Doctrine et débats : Colloques

Le réseau hommes, plantes et animaux : réflexions bio-philosophiques

  • Egle Barone Visigalli
    Présidente-fondatrice de l’École Nature Recherche (ENR)
    EAS, Paris 1 Panthéon-Sorbonne
    professeure de philosophie

 

1. Les similitudes biologiques et comportementales entre plantes et animaux montrent l’interdépendance entre les êtres vivants et offrent des perspectives éthiques fondamentales.

2. Je viens de l’archéologie, de l’étude des vestiges matériels de l’espèce humaine, et ce sont mes terrains de recherche qui m’ont rapprochée de plus en plus des autres êtres vivants. La forêt amazonienne, les grandes étendues désertiques du Pérou et les milieux de montagne, ont détourné au fil du temps mon regard des artefacts humains.

3. Plus je pensais « histoire de l’homme », plus les autres animaux, les plantes et leurs environnements attiraient mon attention. Toutes les rencontres avec les espèces compagnes m’ont amenée enfin à suivre le chemin d’une réflexion philosophique sur nos rapports avec les autres habitants de la planète.

4. Pendant longtemps, la science occidentale a opposé trois grandes catégories : le minéral, le végétal et l’animal. Depuis Aristote, la pensée occidentale a classé les êtres vivants dans une hiérarchie stricte : les minéraux, inertes ; les végétaux, vivants mais immobiles et sans conscience ; les animaux, dotés de mouvement et de sensations ; et l’homme, seul à posséder la raison et la conscience.

5. Même l’intérêt vis-à-vis du vivant et de la nature, dans le sens d’environnement, de milieu, est lié à des considérations bien utilitaires.

6. En France, jusqu’aux années 1970, la réflexion sur l’environnement avait en effet déserté les sciences humaines et avait été plutôt récupérée par les sciences de la vie, l’écologie, l’économie. L’environnement a été identifié essentiellement au milieu dans lequel on prélève les ressources et on rejette les déchets, sur lequel l’homme laisse une trace indélébile. Les animaux étaient évoqués surtout comme espèces en danger.

7. C’est à partir des grandes conférences de Stockholm en 1972 et de Rio en 1992, que les sciences politiques se penchent franchement sur l’environnement, en faisant naître l’idée de « développement durable », rapprochant à la fois économie, politique, droit, et posant clairement la dualité nature/culture. Grâce à des approches de plus en plus interdisciplinaires, naissent de nouveaux modèles de lecture de la réalité, qui intègrent les sciences naturelles à la réflexion sociale. L’écologie humaine voit ainsi le jour, on commence à parler des relations entre les sociétés et les environnements dans le temps long, on étudie de façon intégrée les dynamiques de peuplement, la démographie, le flux des matières, l’interactivité entre les espèces, dont l’homme, et les milieux, en termes de civilisation et d’impact sur la nature.

8. Parallèlement, les avancées de l’éthologie deviennent tangibles. De plus en plus de biologistes entament des études à long terme sur le comportement et l’intelligence de plusieurs espèces animales. Il apparaît que les comportements des animaux sont bien plus complexes que ce que la science occidentale avait bien voulu admettre.

9. La fracture supposée entre nature et culture devient plutôt une continuité, au point que le champ nommé par Philippe Descola « anthropologie de la nature » est désormais extrêmement fréquenté. En allant chercher auprès des civilisations non européennes une autre façon de se tenir dans l’environnement, on découvre qu’humains et non-humains partagent beaucoup plus que ce que l’on préfère croire.

10. D’un côté, les biologistes et les éthologues prouvent de façon incontestable que l’homme n’est pas le seul être de l’univers doté d’un esprit capable de résoudre des problèmes, d’aimer et de haïr, d’éprouver des sentiments. De l’autre, à cause des changements climatiques, sociaux, et de notre empreinte sur l’équilibre des écosystèmes, se pose de plus en plus la question de notre responsabilité envers les autres êtres vivants, avec lesquels nous partageons une histoire, une planète et une destinée.

11. Car la première question à se poser semble être toujours la même :

12. Comment spécifier le vivant ?

13. Selon les philosophes anciens le vivant se caractérise comme ayant en lui en lui-même un principe de changement (Aristote, De l’âme, Livre 2, chap. 2), mais la biologie moderne, et en particulier française, est très peu aristotélicienne, elle est plutôt mécaniste.

14. Une exception notable est constituée par Bergson, à la fois biologiste et philosophe, qui insiste sur la spiritualité du vivant, sur son mystère irrésolu malgré toutes les manipulations et les descriptions auxquelles il est soumis. Le vivant, dit-il, se caractérise surtout par une relation puissante avec son milieu (Bergson, Matière et mémoire). L’accent est enfin mis sur la relation vivant/milieu, qui ne nous permet pas de définir la vie, mais qui aide dans la réflexion écologique.

15. Une question est commune à toutes les espèces vivantes : animaux et végétaux (et champignons bien sûr) participent-ils à une intelligence et à une conscience collectives ?

16. Le concept clé du « réseau du vivant » (Capra, The Web of Life) souligne que les organismes sont reliés par des échanges d’énergie, d’information et de comportements adaptatifs.

17. En quoi les plantes et les animaux partagent-ils donc des similitudes biologiques et comportementales révélant ainsi une continuité du vivant ?

I. Similitudes biologiques fondamentales

18. Les organismes végétaux et animaux ont longtemps été perçus comme appartenant à deux règnes radicalement distincts, le premier étant cantonné à la passivité et le second à l’action. Or, les avancées de la biologie moléculaire, de l’écologie chimique et des neurosciences végétales dès la fin du XXe siècle, ont profondément remis en question cette dichotomie. Plusieurs fonctions autrefois considérées comme le propre des animaux, comme la communication, la mémoire ou l’apprentissage, ont été documentées chez des espèces végétales, invitant à une relecture de ce que l’on entend par « comportement » et « cognition » chez les êtres vivants.

A. Communication et signaux

19. Les plantes émettent, en réponse à des agressions biotiques (comme l’action des herbivores ou d’agents pathogènes) ou abiotiques (blessures mécaniques, stress hydrique…), des mélanges complexes de composés organiques volatils (COV). Ces molécules (terpènes, alcools, aldéhydes, esters…) se diffusent dans l’atmosphère et peuvent être perçues par des individus de la même espèce ou d’espèces voisines, induisant chez ces derniers une régulation transcriptomique préventive1. Dans son ouvrage, Karban, par exemple, examine la plasticité comportementale végétale et la signalisation chimique interindividuelle.

20. L’un des exemples classiques est celui de l’acacia africain (Vachellia tortilis) : lorsqu’un individu est brouté par des girafes ou des koudous, il libère de l’éthylène et des composés terpéniques qui déclenchent, chez les acacias sous le vent, une augmentation de la teneur foliaire en tannins, rendant les feuilles moins appétibles2.

21. D’autre part, la communication chimique par phéromones est universelle dans le règne animal, depuis les lépidoptères jusqu’aux mammifères. Elle implique des molécules spécialisées – phéromones sexuelles, d’alarme, d’indication spatiale – détectées par des récepteurs olfactifs ou vomériens très sélectifs. Les cris d’alarme de nombreuses espèces sociales (écureuils terrestres, mésanges, par exemple) véhiculent une information codifiée sur la nature et la localisation du prédateur. Dans son travail fondateur sur la communication symbolique des abeilles mellifères (Apis mellifera), von Frisch décrit la « danse en 8 », qui constitue un système de communication symbolique permettant de transmettre la direction et la distance d’une source florale par rapport au soleil3.

22. La convergence entre ces deux modalités de communication, chimique à longue portée chez les plantes, chimique et acoustique chez les animaux, suggère que la sélection naturelle a favorisé, de manière indépendante, des systèmes d’information adaptés à des contraintes écologiques similaires : prévenir ses congénères d’un danger imminent sans risquer une confrontation directe.

B. Mémoire et apprentissage

23. Monica Gagliano et ses collègues ont fourni en 2014 des preuves expérimentales solides d’une forme d’apprentissage non-associatif chez Mimosa pudica, plante réputée pour la fermeture rapide de ses folioles en réponse à tout contact mécanique. Des individus soumis répétitivement à des chutes de faible hauteur (stimulus sans conséquence létale) cessèrent progressivement de refermer leurs folioles, comportement persistant jusqu’à 28 jours après l’arrêt du conditionnement4. Ce phénomène, qualifié d’habituation et qui indique la disparition progressive de réponse à un stimulus répété régulièrement sans changement, est la forme la plus simple d’apprentissage connue dans le règne animal : l’organisme cesse de répondre à un stimulus répété qui s’avère non pertinent sur le plan adaptatif. Monica Gagliano interprète cette plasticité comportementale comme le signe d’une forme élémentaire de mémoire sans système nerveux, impliquant probablement des mécanismes épigénétiques et des signaux calciques intracellulaires5.

24. Le paradigme établi par Ivan Pavlov (1927) stipulant qu’un stimulus initialement neutre et sans signification biologique acquiert, après association répétée avec un stimulus inconditionnel, la capacité de déclencher une réponse réflexe, constitue la référence théorique pour l’apprentissage associatif6. Si l’habituation observée chez Mimosa pudica relève d’un mécanisme non-associatif (décroissance d’une réponse à un stimulus unique), elle partage avec le conditionnement pavlovien la caractéristique fondamentale de modifier durablement le comportement d’un organisme en fonction de son histoire d’interaction avec l’environnement. Ce parallèle suggère, chez les êtres vivants, l’existence de principes computationnels convergents dans le traitement de l’information, indépendamment de la présence ou de l’absence d’un système nerveux centralisé.

C. Stratégies de survie

25. La dormance est un état de ralentissement métabolique permettant à un organisme de traverser des périodes défavorables comme la sécheresse, le gel, l’obscurité, sans épuiser ses réserves énergétiques. Chez les végétaux, la dormance des graines est régulée par un équilibre entre acide abscissique (ABA, promoteur de la dormance) et gibbérellines (GA, promotrices de la germination), modulé par des signaux environnementaux tels que la température, la luminosité et la disponibilité en eau7. Ce mécanisme est fonctionnellement analogue à l’hibernation des mammifères (ours, marmottes, chauves-souris…) et à la torpeur des oiseaux, qui impliquent également une baisse de la température corporelle, un ralentissement du métabolisme basal et une mobilisation progressive des réserves lipidiques à la faveur des signaux photopériodiques et thermiques.

D. Les réseaux mycorhiziens et les réseaux neuronaux

26. Suzanne Simard a popularisé, à travers ses recherches et son ouvrage destiné au grand public, le concept de Wood Wide Web : un réseau souterrain de filaments fongiques mycorhiziens reliant entre eux des centaines d’individus arborés d’une même forêt8. Ses expériences fondatrices (1997) ont démontré que du carbone radiomarqué (¹³C et ¹⁴C) pouvait être transféré entre un sapin de Douglas adulte et un semis voisin, via les hyphes d’ectomycorhizes, à des taux biologiquement significatifs9. Sur le plan topologique, ces réseaux mycorhiziens présentent des propriétés formellement analogues aux réseaux neuronaux : architecture de type « petit monde », présence de nœuds hautement connectés, les « arbres mères », robustesse aux perturbations aléatoires, mais vulnérabilité aux suppressions ciblées10. Cette analogie de structure, si elle ne préjuge pas une analogie fonctionnelle complète, ouvre des perspectives fondamentales pour la modélisation computationnelle des écosystèmes forestiers11.

II. Similitudes comportementales

27. Au-delà des mécanismes biologiques élémentaires, des comportements plus complexes, coopération, compétition, altruisme apparent, se retrouvent, sous des formes et avec des substrats moléculaires différents, tant chez les plantes que chez les animaux. L’étude comparée de ces comportements nourrit une réflexion sur les pressions de sélection convergentes qui façonnent l’organisation sociale du vivant.

A. Coopération et symbiose

a) Les associations mycorhiziennes

28. La symbiose mycorhizienne représente l’une des associations mutualistes les plus anciennes et les plus répandues du règne végétal : elle concerne environ 80 % des espèces vasculaires et remonte à plus de 450 millions d’années, comme en attestent les fossiles de Glomus-like dans les rhizomes d’Aglaophyton major. La plante fournit au champignon des sucres photosynthétiques (jusqu’à 20 % de sa production carbonée nette) ; en échange, le réseau mycélien augmente considérablement la surface d’absorption racinaire, améliorant l’accès aux phosphates, à l’azote minéral et à l’eau12.

b) Les symbioses mutualistes animales

29. Le règne animal offre des exemples tout aussi remarquables de coopération interspécifique. Les « poissons nettoyeurs » (Labroides dimidiatus, entre autres) établissent avec leurs hôtes des contrats de service codifiés : ils débarrassent les grands poissons de leurs ectoparasites contre protection et accès à une ressource alimentaire. Les bactéries intestinales, le microbiote, constituent un autre exemple paradigmatique : chez les mammifères, le microbiome digestif synthétise des vitamines essentielles (B12, K), module le système immunitaire et code, à l’échelle de l’écosystème intestinal, jusqu’à 150 fois plus de gènes que le génome de l’hôte. Lynn Margulis avait, dès 1998, insisté sur le fait que la coopération, et non la seule compétition, est le moteur principal de l’évolution macroscopique, comme le démontre l’origine endosymbiotique des mitochondries et des chloroplastes13.

B. Conflits et compétition

a) L’allélopathie végétale

30. L’allélopathie désigne l’ensemble des interactions chimiques par lesquelles une plante inhibe la germination, la croissance ou la reproduction d’autres espèces végétales, via la libération dans le sol ou l’atmosphère de métabolites secondaires appelés allélopathines. Le noyer noir (Juglans nigra) sécrète par ses racines de la juglone, un composé phytotoxique qui interdit la croissance de nombreuses plantes dans un rayon de plusieurs mètres. L’eucalyptus (Eucalyptus globulus) acidifie et appauvrit les sols en libérant des terpènes et des phénols, créant des déserts végétaux sous son couvert14.

b) Les comportements territoriaux animaux

31. La défense du territoire chez les animaux repose sur des mécanismes analogues dans leur fonction, exclure des compétiteurs d’une zone riche en ressources, mais différents dans leurs substrats : marquage olfactif (urine, sécrétions de glandes spécialisées chez les mammifères), chants territoriaux (oiseaux), parades visuelles (lézards, poissons, oiseaux)… Dans les deux cas, la stratégie d’inhibition de la concurrence est coûteuse à produire mais augmente la valeur inclusive de l’individu, en lui garantissant un accès prioritaire aux ressources15.

C. Altruisme apparent

a) Les arbres nourriciers

32. Les recherches de Suzanne Simard ont montré que les arbres adultes, en particulier les épicéas de Sitka et les sapins de Douglas, transfèrent du carbone photosynthétique vers leurs semis à travers le réseau mycorhizien, et, de manière préférentielle, en direction des individus apparentés génétiquement. Ce comportement, qualifié d’« altruisme » dans la littérature de vulgarisation, s’inscrit dans le cadre de la sélection de parentèle formalisée par William D. Hamilton (1964) : un organisme peut augmenter sa valeur inclusive en favorisant la survie de ses proches génétiques, même au détriment de sa propre condition16.

b) L’altruisme chez les animaux sociaux

33. Les comportements altruistes sont bien documentés, notamment chez les espèces animales à haute organisation sociale, qui ont été l’objet d’études éthologiques plus nombreuses.

34. Par exemple, les sentinelles chez les suricates (Suricata suricatta) émettent des cris d’alarme qui alertent le groupe au prix d’une exposition personnelle accrue aux prédateurs. Les dauphins (Tursiops truncatus) pratiquent l’altruisme réciproque : ils s’entraident pour porter à la surface des individus blessés ou malades, en s’appuyant sur des partenariats stables maintenus sur plusieurs années17. Chez les primates, Frans de Waal a documenté des comportements de consolation, de réconciliation et de partage alimentaire allant au-delà de la stricte sélection de parentèle et suggérant l’existence d’une proto-empathie phylogénétiquement ancienne18.

c) Métaphysique animale ?

35. Pouvons-nous affirmer que les animaux non humains ont des comportements métaphysiques ? La dernière barrière entre le propre de l’homme et les autres espèces viendrait ainsi à tomber. Nous pouvons déjà définir les comportements que nous considérons comme métaphysiques : ceux qui relèvent de la perception de la beauté, les rites funéraires et le sens du sacré. Voici quelques exemples.

Art et esthétique (constructions non utilitaires)

Espèce Lieu Comportement Références
Oiseau jardinier satin Australie Tonnelles ornées avec cohérence chromatique Endler et al. (2010), Current Biology
Oiseaux de paradis Nouvelle-Guinée Scènes de danse nettoyées, répétées des mois Prum (2017), The Evolution of Beauty
Poulpe commun Méditerranée Collections d’objets agencés par taille/couleur Godfrey-Smith (2016), Other Minds
Cacatoès soufré Australie Synchronisation spontanée au rythme musical Patel et al. (2009), Current Biology
Éléphant d’Asie Thaïlande Marquage corporatif, motifs répétitifs Rensch (1957), Behaviour

Rituels funéraires

Espèce Lieu Comportement Références
Éléphant d’Afrique Kenya/Tanzania Manipulation des ossements de congénères McComb et al. (2006), Applied Animal Behaviour Science
Éléphant d’Afrique Zimbabwe/Botswana Veille de plusieurs jours, couverture végétale du cadavre Douglas-Hamilton et al. (2006)
Corbeau commun Europe centrale Assemblée silencieuse autour des morts Swift & Marzluff (2015), Animal Behaviour
Corneille d’Amérique Seattle (USA) Rassemblements ritualisés, cris spécifiques Swift & Marzluff (2015)
Fourmi Cataglyphis Proche-Orient Transport des morts vers des nécropoles Wilson et al. (1958), Psyche
Baleine grise Basse-Californie Retour au lieu natal pour mourir, veille du groupe Jones & Swartz (2009)

Comportements « rituels », en relation avec des éléments de la nature, sociaux

Espèce Lieu Comportement Références
Chimpanzé Guinée/Sénégal Cairns de pierres contre arbres creux (proto-rituel) Kühl et al. (2016), Scientific Reports
Chimpanzé Gombe, Tanzania Danses frénétiques rythmées devant cascades Goodall (1986), The Chimpanzees of Gombe
Chimpanzé Bossou, Guinée Danses de pluie bi-pèdes avec branches Matsuzawa et al. (2011)
Baleine à bosse Atlantique/Pacifique Chants collectifs évoluant culturellement Garland et al. (2011), Science
Dauphin Australie/NouvelleZélande Comportements joueurs transmis sans valeur de survie Krützen et al. (2005), PNAS
Chimpanzé/Gorille Afrique centrale Automédication transmise culturellement Huffman (2001), PNAS

36. Je m’intéresse à ce sujet depuis quelques années, en croisant les données matérielles (artefacts, sites, vestiges…) et les études historiques et éthologiques. Les quelques travaux de référence sont formels, la pensée métaphysique n’est pas le propre d’Homo sapiens. La lecture de la stimulante œuvre d’anticipation de Vinciane Despret, ainsi que la réflexion sur la psychologie animale de Florence Burgat ont nourri mes propres réflexions19.

III. Le réseau du vivant, l’interdépendance hommes-plantes-animaux

A. La photosynthèse comme fondement de la chaîne trophique

37. La photosynthèse oxygénique, apparue il y a environ 2,7 milliards d’années chez les cyanobactéries et héritée par les chloroplastes via endosymbiose, constitue la base thermodynamique de la quasi-totalité des chaînes trophiques terrestres et aquatiques. L’énergie lumineuse est convertie en énergie chimique sous forme de glucides, lesquels alimentent l’ensemble des niveaux trophiques supérieurs. Cette dépendance structurelle confère aux producteurs primaires un rôle central dans le fonctionnement des écosystèmes, rôle dont la santé est conditionnée par la diversité des espèces végétales et fongiques présentes. L’hypothèse « Gaïa » de Lovelock et Margulis (1974) a formalisé cette interdépendance à l’échelle planétaire : la biosphère est un système autorégulé dans lequel la composition de l’atmosphère, la température de surface et la chimie des océans sont maintenues dans des plages favorables à la vie par l’action combinée des organismes vivants20.

B. Santé planétaire et zoonoses

38. La destruction des habitats naturels, déforestation, artificialisation des terres, pollution des zones humides, entraîne une fragmentation des écosystèmes qui contraint certaines espèces sauvages à se rapprocher des zones anthropisées, augmentant les interfaces de contact interspécifiques et, par voie de conséquence, les probabilités de franchissement de barrières d’espèces par des agents infectieux. Jones et al. (2008) ont établi que 60,3 % des maladies infectieuses émergentes enregistrées entre 1940 et 2004 étaient d’origine zoonotique, et que leur incidence était fortement corrélée à la densité humaine, à la richesse spécifique de la faune sauvage et à l’intensité des usages du sol21. La pandémie de COVID-19, vraisemblablement issue d’un spillover de coronavirus de chauve-souris, constitue l’illustration la plus récente de cette dynamique écologique !

C. Les espèces compagnes

39. La philosophe Donna Haraway a introduit, avec le Companion Species Manifesto (2003), la notion d’« espèces compagnes » pour désigner les relations de coévolution intriquée entre humains et non-humains, domestiqués ou sauvages22. Loin de se limiter aux seuls animaux de compagnie, ce concept englobe les plantes cultivées, les microorganismes du sol, les insectes pollinisateurs : autant d’entités avec lesquelles Homo sapiens a co-évolué et dont la disparition menacerait directement les conditions de possibilité de la civilisation humaine. Cette perspective est développée par Anna Tsing dans son analyse des réseaux d’enchevêtrement (entanglements) comme paradigme alternatif à la compétition darwinienne classique23.

IV. Perspectives éthiques

A. Vers une subjectivité végétale ?

40. Si les plantes communiquent, apprennent et transfèrent des ressources de façon préférentielle à leurs proches, la question se pose inévitablement de savoir si elles possèdent une forme de subjectivité, c’est-à-dire une perspective intérieure sur leur propre existence. Stefano Mancuso et Aleksandra Viola (2015) défendent l’idée que les plantes sont dotées d’une intelligence distribuée, sans localisation cérébrale, mais néanmoins capable d’intégrer des informations multiples et de produire des réponses adaptées24.

41. Le philosophe Thomas Nagel avait posé en 1974 la question canonique : « Qu’est-ce que cela fait d’être une chauve-souris ? », pour souligner que toute conscience implique un point de vue subjectif irréductible à une description physicaliste25. Paco Calvo et ses collègues ont tenté de rendre opérative cette question pour les végétaux, en proposant une liste de critères comportementaux et physiologiques (intégration d’information, mémoire, anticipation, communication) susceptibles de constituer les corrélats fonctionnels d’une expérience subjective minimale26.

42. Dans une perspective phénoménologique, pouvons-nous donc conceptualiser une « pensée végétale » (plant-thinking), irréductible aux catégories de la subjectivité animale ou humaine27 ?

B. Inversion des paradigmes : vers une éthique du vivant

43. Ces développements scientifiques et philosophiques invitent à une révision profonde des catégories éthiques, héritées de la tradition occidentale : si les plantes possèdent une forme de sensibilité, même radicalement différente de la nôtre, le critère de la capacité à souffrir, avancé par Peter Singer comme fondement du cercle moral, doit être reconsidéré.

44. Plus largement, reconnaître le réseau du vivant comme un espace de communications, d’apprentissages et de coopérations multi-échelles conduit à envisager une éthique de la relation, dans laquelle la valeur morale n’est plus l’attribut d’un individu isolé, mais émerge de l’ensemble des interdépendances qui le constituent.

45. Cette inversion paradigmatique, du sujet autonome à l’être-en-relation, représente un défi philosophique fondamental et préalable à toute réflexion sur le vivant.

Conclusion

46. La frontière entre le « végétal passif » et l’« animal actif » s’est révélée être une construction culturelle plutôt qu’une réalité biologique.

47. Les plantes communiquent, mémorisent, coopèrent et rivalisent selon des modalités biochimiques et biophysiques différentes de celles des animaux, mais fonctionnellement homologues.

48. Le réseau du vivant, dans lequel plantes, animaux, champignons et microorganismes sont indissociablement liés par des flux d’énergie, de matière et d’information, constitue l’unité d’analyse pertinente pour comprendre aussi bien la stabilité des écosystèmes que la santé des populations humaines et non humaines.

49. Les comportements des animaux non humains sont d’ailleurs beaucoup plus complexes que ce que l’on veut admettre, justifiant le chantier que nous avons appelé celui de la métaphysique animale.

50. Toute éthique de l’environnement ne pourra donc, dans sa construction, faire l’économie de cette complexité.

Références générales

Aristote, De l’âme, Livre 2, chap. 2

Bergson, Henri, Matière et mémoire, 1896

Bekoff, Marc, The Emotional Lives of Animals, 2007

Capra, Fritjof, The Web of Life, 1996

De Waal, Frans, The Age of Empathy, 2009

Gagliano, Monica, Thus Spoke the Plant, 2018

Hallé, Francis, Plaidoyer pour l’arbre, 1991

Haraway, Donna, Vivre avec le trouble, 2016

King, Barbara, Evolving God, 2007

Notes et références 27
  • 1 Karban, R. [2015]. Plant Sensing and Communication, University of Chicago Press.
  • 2 Farmer, E. E., & Ryan, C. A. [1990]. « Interplant communication: airborne methyl jasmonate induces synthesis of proteinase inhibitors in plant leaves ». Proceedings of the National Academy of Sciences, 87[19], 7713-7716. https ://doi. org/10.1073/pnas.87.19.7713
  • 3 Von Frisch, K. [1967]. The Dance Language and Orientation of Bees, Harvard University Press.
  • 4 Gagliano, M., Renton, M., Depczynski, M., & Mancuso, S. [2014], « Experience teaches plants to learn faster and forget slower in environments where it matters », Oecologia, 175[1], 63-72. https ://doi. org/10.1007/s00442-013-2873-7
  • 5 Gagliano, M. [2018]. Thus Spoke the Plant: A Remarkable Journey of Groundbreaking Scientific Discoveries and Personal Encounters with Plants, North Atlantic Books.
  • 6 Pavlov, I. P. [1927]. Conditioned Reflexes: An Investigation of the Physiological Activity of the Cerebral Cortex, Oxford University Press.
  • 7 Baskin, C. C., & Baskin, J. M. [2001]. Seeds: Ecology, Biogeography, and Evolution of Dormancy and Germination. Academic Press.
  • 8 Simard, S. W. [2021]. Finding the Mother Tree: Discovering the Wisdom of the Forest. Allen Lane.
  • 9 Simard, S. W., Perry, D. A., Jones, M. D., Myrold, D. D., Durall, D. M., & Molina, R. [1997]. « Net transfer of carbon between ectomycorrhizal tree species in the field », Nature, 388, 579-582.
  • 10 Sporns, O. [2011]. Networks of the Brain, MIT Press.
  • 11 Smith, S. E., & Read, D. J. [2008]. Mycorrhizal Symbiosis (3e éd.). Academic Press.
  • 12 Le terme Glomus-like fait référence à des structures qui ressemblent aux glomus, qui sont des amas de tissu vasculaire ou nerveux.
  • 13 Margulis, L. [1998]. Symbiotic Planet: A New Look at Evolution. Basic Books ; Voir aussi : Sapp, J. [1994]. Evolution by Association: A History of Symbiosis. Oxford University Press.
  • 14 Rice, E. L. [1984]. Allelopathy (2e éd.). Academic Press ; Inderjit, & Duke, S. O. [2003]. Ecophysiological aspects of allelopathy, Planta, 217[4], 529-539.
  • 15 Myrberg, A. A., & Riggio, R. J. [1985]. « Acoustically mediated individual recognition by a coral reef fish », Animal Behaviour, 33[2], 411-416.
  • 16 Simard, S. W. [2021]. op. cit. Voir aussi : Beiler, K. J., et al. [2010]. « Architecture of the wood-wide web: Rhizopogon spp. Genets link multiple Douglas-fir cohorts », New Phytologist, 185[2], 543-553 ; Hamilton, W. D. [1964]. « The genetical evolution of social behaviour I et II », Journal of Theoretical Biology, 7[1], 1-52.
  • 17 Connor, R. C., & Norris, K. S. [1982]. « Are dolphins reciprocal altruists ? », American Naturalist, 119[3], 358-374.
  • 18 De Waal, F. B. M. [2009]. The Age of Empathy: Nature’s Lessons for a Kinder Society. Harmony Books.
  • 19 Despret, V. [2021]. Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation, Actes Sud ; Burgat F. [2023]. L’inconscient des animaux, Seuil.
  • 20 Lovelock, J. E., & Margulis, L. [1974]. « Atmospheric homeostasis by and for the biosphere: the Gaia hypothesis », Tellus, 26[1-2], 2-10.
  • 21 Jones, K. E., et al. [2008], « Global trends in emerging infectious diseases ». Nature, 451, 990-993.
  • 22 Haraway, D. J. [2003]. The Companion Species Manifesto: Dogs, People, and Significant Otherness. Prickly Paradigm Press.
  • 23 Tsing, A. L. [2015]. The Mushroom at the End of the World: On the Possibility of Life in Capitalist Ruins. Princeton University Press.
  • 24 Mancuso, S., & Viola, A. [2015]. Brilliant Green: The Surprising History and Science of Plant Intelligence. Island Press.
  • 25 Nagel, T. [1974]. « What is it like to be a bat ? », Philosophical Review, 83[4], 435-450.
  • 26 Calvo, P., Sahi, V. P., & Trewavas, A. [2017]. « Are plants sentient ? Plant, Cell & Environment », 40[11], 2858-2869.
  • 27 Marder, M. [2013]. Plant-Thinking: A Philosophy of Vegetal Life, Columbia University Press.
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