Enjeux de la ruralité : La vie ou la survie au milieu des pesticides, approche médicale
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Yanick Jubault
Maire de Thibivillers
Médecin généraliste
1. Quelle planète proposons-nous à nos enfants et surtout à nos petits-enfants ? 2080, c’est pour eux. Le climat se dérègle et notre planète se réchauffe, en particulier dans les océans ; les cataclysmes, qui ont toujours existé, deviennent plus fréquents et plus intenses. Le nombre d’espèces animales sur terre et dans les eaux ne cesse de chuter à une vitesse vertigineuse. La biodiversité s’appauvrit d’année en année.
2. En cause, de nombreux facteurs, en fait pas si nombreux que cela :
- Principalement, la déforestation à outrance pour créer sans cesse de nouvelles terres agricoles dans le but principal de cultiver des aliments pour le bétail. Intérêt de devenir végétarien ? Problématique de l’élevage intensif et pastoral.
- L’utilisation, pour cette même agriculture, de produits phytosanitaires plus connus sous le nom de pesticides par le grand public, induisant en plus de la raréfaction du vivant, le déséquilibre des espèces qui survivent et l’apparition d’espèces invasives.
- La pollution, notamment celle produite par les déchets plastiques.
3. En quelques minutes, il est impossible de traiter tous ces problèmes évidemment. Mon propos s’attardera sur ces fameux pesticides, en lien bien sûr avec mon métier de médecin. Je vous présente à cet égard un propos plutôt tourné vers l’humain, avec très souvent un commentaire ou mon avis, ce qui n’en fait pas un article scientifique évidemment.
4. Les pesticides sont toxiques et leur usage ne profite finalement qu’à l’industrie chimique, y compris l’industrie pharmaceutique… Cancers, maladies du système nerveux, maladies chroniques, troubles du système endocrinien, obésité… Aujourd’hui, une foule d’études scientifiques prouve que les maladies liées à l’exposition aux pesticides sont potentiellement graves. Les principales victimes ? Les travailleurs agricoles et les consommateurs, surtout les enfants et autres personnes fragiles ou très exposées aux aliments traités chimiquement.
5. La grande famille des pesticides est identifiable par le suffixe « cide », du latin caedere qui signifie tuer, abattre : herbicides contre les mauvaises herbes, fongicides contre les champignons, insecticides contre les insectes, molluscicides contre les escargots, limaces et autres mollusques, nématicides contre les vers, rodenticides contre les rongeurs ou corvicides contre les corbeaux…
6. Le marché mondial des pesticides est dominé par six géants : BASF Agro SAS, Bayer Cropscience, Dow Agrosciences, Du Pont, Monsanto et Syngenta. Ces multinationales préfèrent d’ailleurs faire appeler ces substances « produits phytopharmaceutiques » ou « produits phytosanitaires » plutôt que pesticides, ce choix lexical pouvant rendre leur dangerosité moins perceptible pour l’agriculteur et le consommateur.
7. Plusieurs questions simples méritent des réponses claires. Ce GreenFest, première édition du genre à Thibivillers, s’adresse à tous les publics et a pour ambition d’informer avant tout sur les dangers actuels et à venir. Pour être compris, il faut adopter un langage compréhensible par son public. Les réponses seront donc simplifiées pour être simples à entendre, donc à comprendre :
- Les pesticides, c’est quoi ?
- Les pesticides, quel est leur danger ?
- Les pesticides, comment se contamine-t-on ?
- Les pesticides, comment les éviter ?
- Les pesticides, donnent-ils de nouvelles maladies ?
I. Les pesticides : des armes chimiques à l’origine
8. L’histoire de la plupart des pesticides utilisés aujourd’hui est intimement liée à celle de la guerre chimique. Il y eut d’abord le gaz de chlore ou dichlore, puis le phosgène, un mélange de dichlore et de monoxyde de carbone utilisé dans les tranchées durant la Première Guerre mondiale. Le phosgène est aujourd’hui largement utilisé dans la fabrication de pesticides. Des dérivés du funeste Zyklon B, utilisé par les nazis dans les chambres à gaz, ont servi à traiter les céréales jusqu’à la fin des années 1990… Les recherches sur les gaz chlorés menées par des chimistes de renom souvent en étroite collaboration avec les autorités militaires ont finalement donné un autre pesticide tristement célèbre, le DDT, un composé organochloré largement utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale pour lutter contre les poux et dès le lendemain de celle-ci, comme insecticide miracle de la « révolution verte » capable de tuer n’importe quel insecte « nuisible ». Le DDT a été utilisé par les ménagères dans leurs maisons, par les agriculteurs, dans les forêts, dans les rivières… De 1950 à 1980, plus de 40 000 tonnes de DDT ont été déversées chaque année dans le monde.
9. Un pesticide est donc une substance utilisée pour lutter contre des organismes considérés comme nuisibles. C'est un terme générique qui rassemble les insecticides, les fongicides, les herbicides et les parasiticides utilisés pour leurs propriétés biocides. Ils sont artificiellement produits par l'industrie chimique. Ils ont quasiment tous pour origine des produits toxiques utilisés pendant la guerre qui ont été recyclés ensuite !
10. Le terme pesticide comprend non seulement les « produits phytosanitaires » ou « phytopharmaceutiques » utilisés en agriculture, sylviculture et horticulture mais aussi les produits zoosanitaires, et de nombreux pesticides à usage domestique : shampoing antipoux, boules antimites, poudres anti-fourmis, bombes insecticides contre les mouches, mites ou moustiques, colliers antipuces, diffuseurs intérieurs, etc.
11. En France, selon l'Institut de veille sanitaire (InVS), d'après les analyses faites en 2006-2007 chez 3 100 personnes dans le cadre du programme national nutrition santé (PNNS), le sang d'un Français moyen contient presque toujours des pesticides organophosphorés et trois fois plus de certains pesticides (pyréthrinoïdes, paradichlorobenzène) que celui des Américains ou des Allemands, alors que leur taux sanguin de métaux lourds et de pesticides organochlorés est comparable aux concentrations observées à l’étranger.
12. Certains pesticides sont susceptibles de contenir des perturbateurs endocriniens et sont soupçonnés d'être responsables d'une recrudescence des cas d’infertilité, et de provoquer une baisse du quotient intellectuel ou des maladies neurodégénératives comme la maladie de Parkinson.
13. En 1996, lors d'un colloque à Weybridge, les organisateurs (Commission européenne et OCDE, impliqués dans la définition et l’harmonisation des tests de toxicité), avec l'OMS et l'industrie chimique européenne, définissent le perturbateur endocrinien comme toute « substance étrangère à l'organisme qui produit des effets délétères sur l'organisme ou sa descendance, à la suite d'une modification de la fonction hormonale ».
14. En juillet 2018, des chercheurs de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) de Rennes montrent que l'agriculture biologique pourrait permettre, en facilitant la présence des mauvaises herbes, de réduire l'utilisation de pesticides par rapport à la plupart des pratiques conventionnelles dans la lutte contre les parasites. Pour arriver à ce résultat, l'INRA se base sur une analyse de plus de 177 études. Les chercheurs concluent : « En utilisant deux méta-analyses distinctes, nous démontrons que par rapport aux systèmes de cultures conventionnels, l’agriculture biologique favorise la lutte antiparasitaire. […] Les systèmes de culture conduits en agriculture biologique subissent des niveaux d’infestation par des agents pathogènes plus faibles que ceux conduits en agriculture conventionnelle ». Les fongicides de type SDHI induisent un stress oxydatif dans les cellules humaines et animales, menant à leur mort ; ce qui n’est pas le cas de l’agriculture biologique. De plus, en juin 2019, des chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l’INRA et de l’Université de La Rochelle ont démontré que l’agriculture biologique améliore les performances des colonies d'abeilles mellifères. Pour ce faire, l'équipe de recherche a analysé six années de données collectées dans le cadre d’un dispositif, unique à l’échelle européenne, de suivi des abeilles domestiques.
II. Les pesticides : dangers et modes d’action
15. Ces molécules interfèrent avec le fonctionnement des glandes endocrines ou des organes cibles par trois types d’effets :
- Effet mimétique (ou agoniste) : imitation de l'action d'une hormone naturelle (comme une fausse clé dans les « serrures biologiques » qui existent dans les organes et cellules).
- Effet de blocage (ou antagoniste) : blocage de l'action d'une hormone naturelle (en saturant les récepteurs cellulaires, par exemple).
- Effet perturbant (ou d'interférence) : perturbation, soit gêne ou blocage de la production, du transport, ou du métabolisme des hormones ou des récepteurs, induite par une action hormonale anormale dans l'organisme qui interfère avec les processus métaboliques ou de croissance et division cellulaire. Ces perturbations sont d'autant plus graves qu'elles se produisent tôt (fœtus, embryon, jeune enfant, car des effets irréversibles peuvent être induits, y compris des malformations génitales).
16. L’expertise menée par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en 2021 conduit à une « présomption forte d’un lien entre l’exposition professionnelle aux pesticides et […] les lymphomes non hodgkiniens (LNH), le myélome multiple, le cancer de la prostate et la maladie de Parkinson […] les troubles cognitifs et la bronchopneumopathie chronique obstructive », une maladie respiratoire évolutive. Elle met aussi en évidence une « présomption forte d’un lien entre les tumeurs du système nerveux central et l’exposition domestique aux pesticides (sans distinction) pendant la grossesse ou pendant l’enfance ».
17. Outre les causes génétiques et environnementales au sens large (surtout la pollution par les perturbateurs endocriniens notamment, bisphénol, PFAS, phtalates en particulier…) et le mode de vie (surpoids et obésité sont des facteurs d'infertilité), on a montré sur le modèle animal que trop ou pas assez d'activité physique sont aussi sources d'infertilité.
18. La maladie de Parkinson (abrégée « Parkinson », ou MP) porte le nom de James Parkinson, un médecin anglais ayant publié la première description détaillée de celle-ci dans An Essay on the Shaking Palsy en 1817. C'est une maladie neurodégénérative irréversible d'évolution lente. Caractérisée par une perte progressive de neurones dopaminergiques, cette maladie chronique affecte le système nerveux central (SNC) et provoque des troubles progressifs d'ordre moteurs, cognitifs et comportementaux. La « Triade parkinsonienne » regroupe les trois principaux symptômes moteurs de la maladie : akinésie, rigidité plastique et tremblements de repos. C'est le second trouble neurodégénératif le plus fréquent après la maladie d'Alzheimer. La démence associée à la maladie de Parkinson est plus courante dans les stades avancés de la maladie.
19. Les lymphomes non hodgkiniens sont des hémopathies malignes développées à partir des tissus lymphoïdes, qui ne sont pas des lymphomes de Hodgkin.
20. Un lymphome est un cancer du système lymphatique aux dépens des lymphocytes. Le système lymphatique comprend la moelle osseuse, la rate, le thymus, les ganglions lymphatiques et les vaisseaux lymphatiques ; il assure la défense de l'organisme contre les microbes, parasites, toxines, corps étrangers, etc.
21. La tumeur cérébrale bénigne la plus fréquente est le gliome. Elle semble en augmentation régulière depuis les années 1980, pour des raisons probablement environnementales, encore mal cernées.
22. Les tumeurs cérébrales vraies (primaires) sont plutôt situées dans la partie arrière du cerveau chez les enfants, et dans la partie antérieure des deux tiers des hémisphères cérébraux chez les adultes, mais elles peuvent affecter toutes les parties du cerveau.
23. Le myélome est caractérisé par le développement dans le squelette de multiples tumeurs ostéophytiques, à plasmocytes (plasmocytomes) sécrétant dans la plupart des cas soit une immunoglobuline monoclonale de type G (52 % des cas), soit de type A (21 % des cas), soit une chaîne légère Kappa ou Lambda (12 %). L'exposition aux pesticides, en particulier le chlordécone, est un facteur possible, car les populations agricoles sont sur-représentées pour ce cancer, qui reste cependant étiologiquement mal compris, et qui nécessite donc encore des recherches, notamment sur les relations et interactions gène-environnement. Le cadmium, très présent dans les engrais phosphatés, pourrait aussi être en cause. Une importante ingestion de nitrate au cours de la vie d'adulte par la consommation d'eau du robinet et d'eau en bouteille pourrait également être un facteur de risque.
24. Un trouble cognitif désigne un trouble mental qui affecte la capacité de perception et de cognition, plus particulièrement et principalement la mémoire et la capacité de résolution de problèmes et à prendre des décisions (fonctions exécutives), ou encore la fluidité d’expression orale (ou fluence verbale).
III. Les pesticides : modes de contamination et comment se protéger au quotidien
25. La pollution de l’air par les pesticides provient des pertes atmosphériques lors de la pulvérisation mais aussi après et pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois. Selon Pimentel et d’autres auteurs, seulement 1 % de la substance active pulvérisée atteint sa cible, le ravageur ou l’agent pathogène, le reste se déposant sur diverses surfaces, le végétal, le sol, l’eau et se dispersant dans l’atmosphère. Cette perte atmosphérique à l’épandage peut aller jusqu’à 40 % du volume selon les conditions météorologiques, la formulation de la spécialité phytosanitaire et la finesse des gouttelettes délivrées par la buse de pulvérisation. Retombant avec les pluies, les pesticides sont ensuite drainés jusque dans les milieux aquatiques et sont ainsi aujourd’hui à l’origine d’une pollution diffuse qui contamine toutes les eaux.
26. Selon l’étude PestiRiv, les riverains des zones viticoles subissent une exposition accrue aux pesticides, détectée dans leurs urines, cheveux, logements et l’air extérieur. Une réalité alarmante qui dépasse largement les seuls territoires viticoles par ailleurs. Santé publique France et l’Anses exigent une réduction drastique de l’usage de ces produits, une transparence totale sur leurs applications et des mesures renforcées pour protéger les populations. Mais comment agir concrètement ?
27. Santé publique France et l'Anses ont rendu publics, le 15 septembre 2025, les résultats de l’étude PestiRiv, sur l'exposition aux pesticides, des riverains de zones viticoles. En 2021-2022, 56 substances (fongicides, insecticides et herbicides) ont été mesurées dans l'air extérieur, l'air intérieur, les poussières des habitations, les aliments du jardin, l'urine et les cheveux des participants, dans 265 zones viticoles et non viticoles réparties sur 6 régions françaises.
28. Parmi les substances recherchées, certaines étaient spécifiques à la viticulture, d'autres, comme le glyphosate, utilisées pour d'autres cultures. Les 1 946 adultes et 742 enfants participants étaient répartis en deux groupes : l'un vivant à moins de 500 mètres des vignes, l'autre à plus de 1 000 mètres de toute culture. Une enquête sur leur mode de vie, alimentation, habitudes au sein du foyer… a été menée par questionnaire.
29. La viticulture a été choisie comme cas d'étude car il s'agit de l'une des cultures qui fait le plus appel aux produits phytosanitaires (en termes de quantité et de fréquence). De plus, 4 % de la population vit à moins de 200 mètres d'une parcelle de vigne. Dans tous les échantillons, l'exposition aux pesticides est plus importante pour les personnes vivant à proximité des vignes que pour celles habitant loin de toute culture. De mars à août, en périodes de traitement, l'exposition aux pesticides est encore plus importante.
30. Les pratiques agricoles sont les principaux facteurs d'exposition aux pesticides : celle-ci augmente à mesure que la distance entre le logement et les vignes diminue et en même temps que la quantité de pesticides est élevée. En outre, plus les personnes passent du temps dehors et plus les logements sont aérés, plus les niveaux de contamination sont élevés.
31. Certaines dispositions, observées par les auteurs, permettent toutefois de limiter les risques :
- se déchausser en entrant dans la maison ;
- nettoyer les sols avec une serpillière ou un aspirateur au moins une fois par semaine ;
- faire sécher le linge à l'intérieur en période de traitement ;
- éplucher les fruits et légumes du jardin avant consommation ;
- limiter la consommation d’œufs provenant de poulaillers domestiques en zones agricoles ;
- disposer d'un système de ventilation mécanique (VMC).
32. Il est ici question des vignes mais les agences soulignent que ces recommandations sont extrapolables à d'autres cultures, l'étude ayant inclus des substances non spécifiques à la culture de la vigne.
33. La population est exposée aux pesticides en raison de la contamination de son alimentation et de son environnement. En ce qui concerne les travailleurs produisant ou utilisant des pesticides, ils sont susceptibles d’être exposés de façon plus importante dans le cadre de leurs activités professionnelles.
34. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’alimentation est la principale source d’exposition aux pesticides. La contribution moyenne de l’eau de consommation à l’exposition alimentaire totale par les pesticides est toutefois inférieure à 5 %. La population peut également être exposée aux pesticides à cause de la contamination de l’air extérieur et intérieur, ou par celles des sols et des poussières. Cette contamination environnementale peut être due à l’utilisation de pesticides à la maison, dans le jardin ou sur les animaux domestiques, ou être le résultat des usages agricoles (épandages de produits phytopharmaceutiques). La part de ces différentes sources dans l’exposition de la population générale aux pesticides demeure néanmoins encore difficile à déterminer aujourd’hui.
35. On estime généralement que 25 à 75 % des pesticides appliqués seraient transférés vers l’atmosphère selon les modes d’application et les conditions climatiques. La présence de pesticides dans l’air ambiant a été démontrée, notamment par de nombreuses études dans les régions françaises, aussi bien en zone rurale qu’en milieu périurbain et urbain, avec des concentrations variant du dixième à plusieurs dizaines de nanogrammes par mètre cube selon les composés et les sites.
36. Ainsi, la trifluraline (herbicide) peut être un bon indicateur des pesticides épandus au niveau des grandes cultures, le folpel (fongicide) un bon traceur pour la viticulture, la tolylfluanide (fongicide retiré en 2022) pour l’arboriculture, le chlorothalonil (fongicide retiré en 2020 mais que l’on retrouve encore) pour la pollution phytosanitaire en milieu urbain, le lindane (insecticide interdit en 1998) en tant que révélateur d’une pollution de fond par des substances persistantes et interdites d’utilisation.
37. Si une alimentation saine permet de limiter à l’extrême les apports chimiques, il semble impossible de se prémunir de cette intoxication insidieuse et ubiquitaire qu’est la pollution aérienne.
38. Les pesticides utilisés en agriculture conventionnelle sont retrouvés dans les fruits et légumes à des doses non toxiques mais en mélange. La répartition des pesticides dans ces aliments dépend de leur structure chimique, de leur solubilité dans l’eau ou les lipides, de leur action (systémique ou de contact) et du type de végétaux. Les produits transformés à base de fruits contiennent aussi des pesticides, notamment les sodas à base de jus de fruits. Les pesticides sont des composés biologiquement actifs qui peuvent exercer des impacts sur des cibles autres que celles pour lesquelles ils ont été conçus. Les études épidémiologiques montrent une forte présomption de lien entre l’exposition aux pesticides et le développement de certaines pathologies chez le consommateur ; le risque de développer un diabète de type 2 ou un cancer du sein est corrélé avec un profil d’exposition à certains pesticides. Par ailleurs, des études précliniques indiquent que l’exposition alimentaire à des cocktails de pesticides, chacun présent à des doses non toxiques, conduit au développement de perturbations métaboliques. Ainsi, il apparaît essentiel de réduire l’exposition des consommateurs aux pesticides. Pour cela, différentes techniques accessibles à tous telles que l’épluchage, le trempage dans l’eau claire ou acidifiée, les hautes températures, peuvent réduire les niveaux de pesticides dans les fruits et légumes. Cependant, la consommation d’aliments issus de l’agriculture biologique reste le moyen le plus efficace pour réduire l’exposition des consommateurs aux pesticides.
39. Plus de 1 000 pesticides sont utilisés à travers le monde pour empêcher que nos aliments ne soient endommagés ou détruits par des nuisibles. Chacun d’entre eux possède des propriétés et des effets toxicologiques différents.
IV. Les pesticides dans l’alimentation
40. Un pesticide est un produit dangereux pour les organismes vivants : herbicides, fongicides, insecticides. Il y a les produits chimiques de synthèse et les produits naturels.
41. En avril 2023, le dernier rapport de l’EFSA sur les résidus de pesticides dans les aliments au sein de l’Union européenne a donné un aperçu des niveaux de résidus présents dans une sélection de produits couramment consommés. L’étude, réalisée sur l’année 2021, portait sur des échantillons d’aubergines, de bananes, de brocolis, de champignons cultivés, de pamplemousses, de melons, de poivrons, de raisins de table, d’huile d’olive vierge, de blé, de graisse bovine et d’œufs de poule. 40 % des produits contenaient un ou plusieurs résidus à des concentrations inférieures ou égales aux niveaux autorisés (connus sous le nom de « limites maximales de résidus » ou LMR). 2 % contenaient des résidus dépassant les niveaux autorisés.
42. Le 18 octobre 2023, les résultats d’une étude de Que Choisir ont montré que sur plus de 5 000 aliments, des analyses réalisées par les autorités françaises en 2020 et 2021 révèlent que la nourriture est, dans notre pays, contaminée par au moins 183 types de résidus de pesticides. Déjà, en 2022, nous présentions les résultats d’analyses réalisées en 2019 par les autorités françaises sur plus de 14 000 aliments, et notre constat était édifiant : plus de 50 % des denrées végétales non bio évaluées étaient polluées par au moins un résidu de pesticide potentiellement dangereux et près du tiers d’entre elles en renfermaient même plusieurs.
43. L’Organisation mondiale de la santé a classé un grand nombre de ces pesticides comme :
- cancérogènes,
- mutagènes (toxiques pour l’ADN),
- ou reprotoxiques (nocifs pour la fertilité).
44. Ils font également partie de la grande famille des différents perturbateurs endocriniens, dangereux pour la santé et la sécurité des agriculteurs. Derrière ces termes se cachent une myriade de maladies, comme nous l’avons vu… maladie de Parkinson, cancers, malformations, infertilité…
45. Ainsi, l’Inserm a-t-il rendu publics, en 2023, les résultats d’une expertise qui confirme la présomption forte d’un lien entre l’exposition aux pesticides et six pathologies : lymphomes non hodgkiniens (LNH), myélome multiple, cancer de la prostate, maladie de Parkinson, troubles cognitifs, bronchopneumopathie chronique obstructive et bronchite chronique, particulièrement en milieu professionnel. D’autres pathologies ou événements de santé ont été mis en lien, avec une présomption moyenne : c’est le cas notamment pour la maladie d’Alzheimer, les troubles anxio-dépressifs, certains cancers (leucémies, système nerveux central, vessie, rein, sarcomes des tissus mous), l’asthme et les sifflements respiratoires, et les pathologies thyroïdiennes.
46. Il n’y a pas de « miracle » pour supprimer les pesticides chimiques de notre alimentation, sauf à changer de modèle agricole en utilisant des produits naturels, ce que font déjà certains agriculteurs.
47. Les points de vigilance : alors comment éviter de trouver ces pesticides dans notre alimentation ?
- La première solution est la plus évidente : ne pas acheter de produits issus de l’agriculture qui utilise ces produits, mais acheter des fruits et légumes bio.
- Laver ou peler les végétaux ; la température de l’eau de lavage, chaude de préférence, ainsi que le frottement, exercent une influence positive sur le niveau de résidus présents sur les végétaux.
- Jardiner soi-même sans pesticides. De nombreux ouvrages permettent de jardiner au naturel, dont celui de Que Choisir.
48. Les analyses récentes effectuées en 2025 révèlent que la contamination des fruits et légumes par les pesticides reste un défi majeur sur le territoire. En effet, selon les contrôles, plus de 73 % des fruits non issus de l’agriculture biologique affichent des traces de pesticides détectables. De leur côté, les légumes traditionnels ne sont pas épargnés puisqu’environ 46 % d’entre eux contiennent des résidus, parfois en quantité non négligeable. Ces chiffres alertent sur la nécessité d’adopter des comportements plus attentifs lors de nos courses.
49. À partir d’études menées sur le territoire français, il apparaît qu’une sélection restreinte de fruits et légumes concentre une grande part des résidus. Parmi les fruits, les cerises occupent la première place en termes de contamination. Ce phénomène s’explique par leur peau fine qui permet aux produits chimiques d’entrer facilement dans leur chair. Viennent ensuite les pamplemousses, nectarines et raisins, tous affichant des taux dépassant souvent les 88 % de résidus à la surface ou à l’intérieur. Ces données sont corroborées par des études menées par des organismes dont Greenpeace.
50. Les fruits rouges ne sont pas en reste. Les fraises et framboises, avec leur peau très poreuse, retiennent durablement les molécules issues des traitements phytosanitaires. La pomme, par ailleurs, mérite une attention particulière, victime de nombreuses interventions chimiques dans les vergers industriels. Des astuces existent pourtant pour limiter les nuisibles sans pesticides.
51. Chez les légumes, les épinards, salades (laitue, batavia) et céleri-rave sont en tête des plus contaminés. La large surface des feuilles des épinards en fait un véritable piège à pesticides, tandis que les salades se laissent facilement pénétrer par les substances chimiques dans des sols souvent traités par Dow AgroSciences, Corteva Agriscience ou Adama. Les endives, carottes et radis ferment ce classement, victimes d’une exposition prolongée avec un contact direct au sol et aux traitements.
52. Cet ensemble de fruits et légumes doit être consommé avec précaution. Pour réduire les risques, des solutions existent notamment pour choisir des produits locaux ou certifiés biologiques.
53. Outre la structure naturelle des plantes, le mode de culture joue un rôle déterminant. Les légumes racines, notamment le céleri-rave et la carotte, puisent l’eau dans un sol parfois fortement traité par des produits issus de sociétés telles que BASF ou Nufarm. Cette absorption racinaire contribue à la concentration de substances chimiques dans les tubercules et racines, rendant leur consommation plus risquée.
54. Enfin, le climat et les conditions météorologiques peuvent aggraver le recours aux pesticides. Une année pluvieuse ou humide favorise le développement de maladies, augmentant les interventions chimiques nécessaires pour protéger la production. Ces facteurs compliquent l’éradication totale des pesticides des aliments.
55. Malgré les défis, des solutions simples permettent de diminuer substantiellement les résidus de pesticides dans l’alimentation. Privilégier les produits certifiés biologiques est sans doute la précaution la plus efficace. Certifiés par des labels rigoureux, ces aliments sont cultivés sans recours aux pesticides de synthèse, réduisant ainsi l’exposition aux substances nocives. Ce choix favorise également le développement d’agriculteurs locaux qui pratiquent une agriculture plus respectueuse de l’environnement.
56. Ensuite, le fait de s’orienter vers des produits de saison et locaux diminue souvent la nécessité de traitements chimiques. Les légumes et fruits frais, livrés rapidement depuis des exploitations proches, requièrent moins de conservateurs et traitements pour le transport. Des initiatives mettent en avant les circuits courts, ce qui contribue à limiter la contamination.
57. En cuisine, le lavage minutieux des fruits et légumes fait partie des gestes incontournables pour diminuer la charge en pesticides, même sur les variétés à peau épaisse. L’épluchage, quoique parfois critiqué pour la perte de fibres et vitamines, reste un moyen efficace pour les pommes, carottes ou pamplemousses très imprégnés.
V. Conclusion : une impasse à dépasser
58. Au terme de cet exposé sur l’utilisation des pesticides et les risques associés, nous avons envie de dire : eh bien, cessons toute utilisation sur la planète ! Cependant, tout n’est pas aussi simple. Je crains bien de terminer cet exposé sur une note très réaliste : quelle solution trouver ?
59. Si la démographie actuelle continue de galoper à la même vitesse, pour limiter la déforestation déjà trop avancée, il faudra impérativement augmenter les rendements agricoles en particulier en Afrique subsaharienne. En produisant plus de nourriture sur une même surface de terrain, on évite de tailler dans les forêts. C’est ce qu’il s’est passé en Europe, en Amérique du Nord et du Sud et en Asie, mais une région reste à la traîne : l’Afrique subsaharienne. Le serpent qui se mord la queue.
