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Economie du droit
Dossier thématique : Points de vue croisés

Le cheval, moteur de transformation sociale.

  • Jean-Jacques Gouguet
    Professeur émérite
    Université de Limoges
    OMIJ
    CDES

 

1. Et si le cheval devenait l’emblème de la transformation sociétale nécessaire pour nous sortir de l’impasse mortelle dans laquelle est en train de nous enfermer le système capitaliste ? Au-delà de la simple boutade, l’enjeu actuel est d’être capable d’imaginer et de rendre attractive une alternative à un système extractiviste qui détruit les conditions d’habitabilité de la planète pour l’homme.

2. Dans une telle perspective, il est intéressant d’analyser les possibilités de développement de la filière équine dans les prochaines décennies. A la suite d’études concernant l’avenir de la filière à l’horizon 2030, de nouveaux travaux ont été élaborés par l’IFCE1 et par l’EHN2 pour 2040. Si ces derniers permettent de bien poser la problématique de la place du cheval dans la société en fonction des diverses hypothèses posées, il nous semble qu’il faut aller plus loin dans l’analyse.

3. En effet, la principale faiblesse de tous les scénarios relatifs au futur de la filière équine résulte d’une absence de réflexion sur la responsabilité du modèle économique dominant, le capitalisme, dans la dégradation généralisée des conditions d’existence. Il est donc nécessaire de revenir à l’origine des problèmes contemporains, qui réside fondamentalement dans le dépassement des limites planétaires par la logique capitaliste d’accumulation sans fin. Comme l’enseigne la théorie du Donut, la solution consisterait alors à respecter les limites planétaires3.

4. Une première partie analyse les futurs possible de la filière équine allant d’un scénario optimiste d’intégration du cheval dans une société de sobriété choisie, à des scénarios pessimistes de mise en danger voire de disparition du cheval.

5. Une seconde partie plaide pour un changement radical de modèle économique reposant fondamentalement sur le respect du vivant. Un tel modèle existe et il est validé scientifiquement. La question sera de savoir comment persuader les décideurs et l’opinion publique de la nécessité de le mettre en œuvre le plus rapidement possible. Dans cette optique, le cheval pourrait être au centre d’une telle alternative.

I. Eléments de prospective de la filière équine.

6. Comme dans tout exercice de prospective, la première étape consiste à recenser les variables clés qui vont exercer une influence majeure sur le phénomène étudié. Dans un second temps, il s’agit de construire des scénarios sur la base des tendances lourdes précédentes considérées comme les plus déterminantes.

A. Principales tendances lourdes

a) Une approche multidimensionnelle

7. Une liste de 15 variables clés susceptibles d’influencer l’avenir de la filière a été établie par l’EHN. Il est possible de regrouper ces 15 variables clés en trois temps :

8. Premièrement, la prise en compte de la condition animale, autour de trois variables :

- l’évolution de la perception du bien-être animal (avec le positionnement des mouvements animalistes et la réaction de l’opinion publique) conditionnant l’utilisation du cheval à des fins de sport, de loisirs ou de travail.

- l’évolution de la consommation de viande de cheval, ce dernier étant de plus en plus perçu comme un animal de compagnie que l’on ne peut donc manger.

- la gestion de fin de vie des chevaux âgés dont le nombre va augmenter du fait de la baisse de leur poids relatif dans la chaîne alimentaire.

9. Deuxièmement, la prise en compte des difficultés économiques à venir de la filière.
Nous retenons notamment : la baisse de la demande de pratiques équines du fait de la concurrence accrue provenant d’une offre d’activités de loisirs de plus en plus diversifiée ; l’augmentation des inégalités sociales entraînant des conflits de classes qui peuvent modifier la place du cheval dans la société ; les difficultés à recruter de la main d’œuvre dans une filière de moins en moins attractive ; une mondialisation en crise et des marchés de plus en plus instables.

10. Pour finir, la prise en compte de la crise écologique avec des zoonoses qui peuvent se diffuser très rapidement au fur et à mesure de l’effondrement de la biodiversité ; la raréfaction croissante de l’eau qui va entraîner inévitablement des conflits d’usages ; la concurrence de plus en plus forte pour l’appropriation du sol entre agriculture, urbanisation, industrie, tourisme… ; l’agroécologie qui va constituer un sujet de controverses entre des visions très différenciées d’un modèle agricole soutenable.

11. Toutes ces variables clés sont impossibles à prendre en compte simultanément dans un même schéma prospectiviste. Par ailleurs, bon nombre de ces variables sont inter-corrélées, tout cela donnant naissance à un ensemble d’une extrême complexité. Il vaudrait donc mieux retenir les tendances lourdes les plus significatives : la question de la soutenabilité du modèle économique retenu d’une part et la question de la condition animale d’autre part.

b) La question de la soutenabilité

12. Devant la destruction actuelle de notre environnement, il faut absolument concevoir et mettre en place un modèle économique de soutenabilité à long terme. Il s’agit de répondre à la question : peut-on déterminer la capacité de charge de la planète, c’est-à-dire le montant total des activités économiques qu’elle peut supporter sans remettre en cause sa soutenabilité à long terme ? Cela a donné naissance à une série de travaux définissant les limites planétaires. Ce sont des seuils à ne pas dépasser sous peine de provoquer des dégâts irréversibles. Cela revient à se demander comment faire durer le plus longtemps possible un stock fini de ressources naturelles. Chez les économistes, c’est Kenneth Boulding en 1966 qui utilise la première loi de la thermodynamique pour proposer la transformation de l’économie linéaire en économie circulaire. Il suffit pour cela de récupérer et de recycler les déchets issus de la production et de la consommation pour les remettre dans le circuit. Si le taux de recyclage était égal à 1, on aurait bien sûr un système parfait totalement reproductible à l’infini. Malheureusement, conformément à la seconde loi de la thermodynamique, on doit faire face à une entropie croissante, et quand cette entropie est maximale, le système meurt, faute d’énergie disponible pour accomplir un travail. De plus, le flux de déchets non recyclés va dans l’environnement (air, eau, mer, sols…) qui est doté d’une capacité donnée d’assimilation. Tant que le flux de déchets rejetés est inférieur à la capacité d’assimilation du milieu, l’économie fonctionne comme un système naturel à la limite près de la décroissance du stock de ressources naturelles. La durée de vie du système sera alors celle du stock de ressources non renouvelables.

13. Il semblerait donc qu’il n’y ait pas de solution pour rendre notre système économique complètement soutenable, le découplage absolu entre croissance économique et pression sur les ressources naturelles n’étant pas possible. Il faut se contenter d’un découplage relatif. Par ailleurs, nous sommes loin de respecter les conditions de soutenabilité d’un système économique avec au contraire des taux de surexploitation des ressources (surpêche, déforestation…), ou des taux de rejets de flux de déchets dépassant la capacité d’assimilation des écosystèmes (dérèglement climatique, acidification des océans, pollution des eaux…). On retrouve la question du dépassement des limites planétaires (voir plus loin).

c) La question de la condition animale

14. La condition animale est une tendance lourde qui va conditionner fortement la place donnée à l’animal dans la société en fonction du statut qui lui sera accordé. Le cheval est une belle illustration de cette évolution sociétale dans la perception de l’animal. Grâce à sa force de traction, le cheval a joué un rôle fondamental dans le développement de l’agriculture puis dans celui des transports (marchandises et voyageurs) et dans la petite industrie mais au prix de conditions de travail abominables 4 :

- augmentation de la productivité agricole grâce aux machines (charrues, batteuses) tirées par des chevaux obligés de travailler jusqu’à épuisement.

- transport de marchandises avec des chevaux victimes de traitements brutaux sur des parcours pouvant aller jusqu’à 80 kilomètres par jour.

- travail dans les mines avec des chevaux à la limite de leurs capacités physiques.

- transport de marchandises et de voyageurs dans les villes là encore dans des conditions épuisantes pour l’animal.

15. Le cheval va progressivement être libéré de cette surexploitation grâce à la montée du machinisme au moment de la Révolution Industrielle, et il va voir son statut considérablement évoluer vers l’animal de compagnie, contrairement à l’animal de rente qui va devenir un simple produit de consommation de masse (cochons, vaches, moutons, poulets…). L’acceptation sociale de manger la viande d’un animal dépend ainsi de l’évolution de son statut social. Pour certaines catégories sociales, manger du cheval était inconcevable jusqu’au 19ème siècle, tant cet animal était indispensable pour le travail, le loisir ou la guerre. Si, dans l’après deuxième guerre mondiale du 20ème siècle, la consommation de viande de cheval est acceptée, le changement de son statut comme animal de compagnie explique le retour du tabou de l’hippophagie. Ce statut d’animal de compagnie va être au centre des débats futurs relatifs à l’acceptation sociale des conditions d’utilisation du cheval : courses hippiques, cirque, transport, débardage…

B. Construction des scénarios

a) Les quatre scénarios retenus

16. Sur la base des deux tendances lourdes présentées (soutenabilité environnementale et acceptabilité sociales des activités équines), l’EHN5 a élaboré un questionnaire diffusé en Europe à partir de Septembre 2024 auprès d’un large éventail de parties prenantes de la filière. L’EHN a ensuite organisé un atelier à l’hippodrome de Vincennes le 8 Avril 2025 regroupant dix organisations européennes ou internationales et quinze organisations nationales de la filière équine. Quatre scénarios d’évolution de la filière ont été discutés :

17. « Le cheval est partout ». Cela signifie que le cheval est pleinement intégré dans la société européenne avec des fonctions très diversifiées allant de l’agroécologie, au tourisme, à l’éducation, à la santé, à l’inclusion sociale et au sport. Si ces fonctions sociales remplies par le cheval lui donnent une totale légitimité, le modèle économique des sports équestres et des courses hippiques risque de connaître de grandes difficultés du fait du dérèglement climatique (comme toutes les compétitions sportives). Cela concerne notamment la consommation d’eau pour l’entretien des pistes et les rejets de gaz à effet de serre du fait des transports liés aux compétitions. C’est donc tout le modèle de financement de la filière à partir des revenus liés aux courses qui risque de péricliter.

18. « Le cheval oublié ». Le dérèglement climatique fait sentir ses effets et redessine les priorités dans l’utilisation des ressources naturelles, notamment les sols. La baisse des rendements agricoles et la raréfaction des terres arables requièrent que toutes les terres agricoles soient réservées à la production alimentaire. Les activités équines sont considérées comme non indispensables face à la nécessité de nourrir le monde, et l’accès au foncier devient quasiment impossible. Par ailleurs, dans un contexte de protectionnisme de grandes zones économiques, l’exportation d’animaux vivants en dehors de l’Union Européenne n’est plus possible. Cela risque de détruire le modèle économique du sport équin, celui des courses hippiques et celui de l’élevage qui reposaient traditionnellement sur la mobilité internationale. De façon générale, la pratique régulière de l’équitation devient un loisir réservé aux classes les plus aisées. Les populations moins riches se contentent de prestations ponctuelles de tourisme équestre ou d’équithérapie.

19. « Le cheval en danger ». Les positions animalistes gagnent du terrain et un débat s’installe sur l’interdiction de l’exploitation du cheval par l’homme à des fins productives, sportives ou alimentaires. Par ailleurs, les effets du dérèglement climatique se font sentir au niveau des mesures de protection et de prévention des épidémies. Le transport des équidés devient très limité en distance. Dans de telles conditions, le modèle économique de la filière s’écroule.

20. « Le cheval est un luxe ». Le techno-solutionnisme domine pour essayer de s’adapter aux conséquences du réchauffement climatique, dont les pénuries d’eau et de terres. Dans un contexte de fracture sociale croissante, le cheval devient un symbole associé à la richesse de quelques-uns. L’usage du cheval se concentre sur le sport de haut niveau, l’élevage d’excellence et les infrastructures de luxe. Les paysages ruraux sont dominés par l’agriculture de précision d’où les chevaux sont absents.

21. Ces quatre scénarios, on le voit, sont surdéterminés par le dérèglement climatique et se contentent de présenter les tentatives d’adaptation de la filière. Il nous apparaît ainsi que ces scénarios ne remettent pas fondamentalement en cause le modèle économique qui est à l’origine de tous les problèmes, ce qui constitue leur principale faiblesse.

b) Analyse critique

22. Nous vivons à l’heure d’une crise systémique : c’est le système capitaliste qui est en crise et qui est à l’origine de la destruction des conditions d’habitabilité de la planète. Or, contrairement à l’hypothèse majeure du scénario n°4 précédent, on ne va pas réparer tout cela à l’aide de nouvelles technologies. C’est l’ensemble du système qu’il convient de remplacer. Dans cette perspective, le cheval pourrait devenir l’emblème d’une alternative sociétale autour de l’agroécologie ou de la sobriété. L’enjeu est de sortir au plus vite des énergies fossiles, ce que ne permettent pas la plupart des scénarios présentés. Or, comme l’exprimait très bien Gilles Rotillon : « Tant qu’émettre une tonne de carbone, extraire un baril de pétrole ou licencier un travailleur seront rentables, dans le mode de production capitaliste, la tonne sera émise, le baril sera extrait et le travailleur sera licencié »6.

23. Cette perception de la nécessité d’une alternative systémique tranche bien avec la plupart des scénarios orthodoxes proposés autour de trois postulats : la croissance économique est nécessaire pour pouvoir financer une transition ; le marché et les innovations technologiques permettent de résoudre tous les problèmes ; une transition écologique graduelle permet de conserver nos modes de vie actuels. Si l’on remet en cause ces postulats, il s’agit d’élaborer d’autres scénarios autour de nouveaux principes : la sobriété matérielle et énergétique ; la relocalisation des activités économiques ; la réduction massive des mobilités ; la justice sociale ; la promotion et la protection des biens communs ; la protection et la restauration des sols.

24. Dans cette perspective, le cheval pourrait être porteur de ce nouveau modèle autour de trois grandes fonctions qu’il serait amené à remplir :

- une fonction agroécologique et énergétique permettant une réduction du recours aux fossiles.

- une fonction sociale au service de la cohésion et de la justice.

- une fonction symbolique avec notamment le choix de la lenteur.

25. Pour mettre en œuvre une telle feuille de route, il faut modifier les règles du jeu économique.

II. Sortir d’une crise systémique

26. Deux périls joints menacent nos sociétés : l’incertitude sur l’avenir de l’habitabilité de la planète ; la montée du fascisme. En dépit de nombreuses preuves qui s’accumulent sur le dépassement des limites planétaires, le capitalisme cherche toujours à s’adapter et tente d’évoluer vers des régimes autoritaires permettant d’imposer des solutions de marché réservées aux plus nantis. Une alternative autour de la figure symbolique du cheval permettrait la mise en place d’un système au service de la justice pour le plus grand nombre.

A. Un capitalisme en mutation

a) Limites planétaires

27. Nous reprenons ici l’excellente synthèse réalisée par le Commissariat Général au Développement Durable (CGDD)7. Cette approche par les limites planétaires consiste à définir un « espace de fonctionnement sûr pour l’Humanité » constitué de neuf phénomènes complexes interconnectés8. On retrouve ici la théorie du Donut qui consiste d’une part à respecter le plafond environnemental de la capacité de charge que la planète peut supporter, et d’autre part à garantir un plancher social en termes de qualité de vie, de santé, d’éducation, de démocratie… pour le plus grand nombre. Le dépassement de chacune de ces neuf limites peut engendrer des perturbations éventuellement irréversibles des grands équilibres planétaires et pouvant déboucher sur l’inhabitabilité de la planète pour les humains.

28. L’analyse de ces neuf limites planétaires a donné lieu aux commentaires suivants :

- pour le changement climatique, la frontière planétaire9 est largement dépassée et, avec 425 ppm en 2023 (contre 350 ppm de valeur basse), la concentration de CO2 dans l’atmosphère se rapproche même de la limite planétaire haute de 450 ppm considérée comme un seuil dangereux de dérive du climat.

- pour l’érosion de la biodiversité, la limite planétaire mesurée par le taux d’extinction des espèces est dépassée (entre 100 et 1000 extinctions pour 1 million d’espèces enregistrées et une limite planétaire de 10 extinctions pour 1 million par an).

- pour les cycles de l’azote et du phosphore, la limite planétaire est dépassée pour l’azote (150 millions de tonnes par an pour un seuil compris entre 62 et 82 millions). Les rejets de phosphore (22 millions de tonnes par an) dépassent la valeur basse (11 millions de tonnes) mais sont encore loin de la valeur haute (100 millions de tonnes).

- pour la déforestation (62% du boisement initial en 2015), la limite basse de la zone d’incertitude est dépassée (75%) mais la limite haute (54%) n’est pas encore atteinte.

- pour l’eau douce, la limite planétaire n’est pas atteinte pour l’eau bleue (2600 km 3 prélevés pour 4000 km3 disponibles, mais, ponctuellement, la limite planétaire est atteinte dans certains bassins pour l’eau verte (évaporation du sol et évapotranspiration des plantes).

- pour l’acidification des océans, la septième limite vient d’être franchie à l’automne 2024.

- pour les produits dangereux rejetés dans l’environnement, en dépit d’une absence de chiffrement, (350 000 produits chimiques commercialisés sur le marché !), une limite planétaire est considérée comme dépassée.

- il reste la huitième limite planétaire non quantifiée de l’augmentation des aérosols dans l’atmosphère, et une neuvième limite non dépassée avec les rejets de substances appauvrissant la couche d’ozone stratosphérique.

29. Le bilan final est donc très alarmant : sept limites planétaires sont déjà dépassées. L’interdépendance entre toutes ces limites rend la situation plus inquiétante encore. En effet, les médias en règle générale mettent en avant le réchauffement climatique et insistent principalement sur la transition énergétique. Sans nier l’urgence de la lutte contre le dérèglement climatique, il faut bien comprendre également qu’il existe des boucles d’interactions avec l’effondrement de la biodiversité, la destruction des sols et la déforestation, la question de la faillite de l’eau…10. Le climat tend ainsi à invisibiliser les huit autres limites planétaires, ce qui est très dangereux. Peut-on dire pour autant que le capitalisme est condamné par tous ces dépassements de limites ? Comme toujours, ce système montre des capacités d’adaptation insoupçonnées.

b) Capitalisme autoritaire

30. Contrairement à un capitalisme démocratique, l’idée dominante aujourd’hui est de laisser s’installer un capitalisme autoritaire présenté comme le plus efficace11. Il est rappelé que les économies les plus dynamiques se localisent dans des pays autoritaires (Chine, Singapour, Taïwan, Hong Kong, Corée, Qatar, Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis…) et que les démocraties ne sont plus dans la course. Deux facteurs seraient à l’œuvre pour expliquer un tel succès : de nouveaux impérialismes et de nouvelles technologies12.

31. Il faut rechercher les racines d’un tel technofascisme dans les écrits des économistes libertariens grands pourfendeurs de l’Etat et partisans d’un régime politique permettant de ne pas porter atteinte au libre fonctionnement du Marché13. On retrouve toutes les idées débattues dans les années 1930 autour de ce que l’on a appelé le libéralisme autoritaire : un Etat fort au service du Marché. Aujourd’hui, on parle plutôt d’illibéralisme voire de dictature. L’ennemi principal du Marché serait avant tout la démocratie14.

32. Le technofascisme prend la forme d’enclaves technolibertariennes : villes franches, villes privées, zones franches, paradis fiscaux, zones économiques spéciales, routes de la soie, zones de pêche. Les zones spéciales se multiplient à la surface du globe et le capitalisme non démocratique serait la formule gagnante. C’est ce que Quinn Slobodian appelle le « crack-up capitalism » (le capitalisme de perforation). Il consiste à percer des trous dans le territoire des Etats Nations pour les affaiblir et promouvoir des régimes non démocratiques. Il faut y rajouter un discours technosolutionniste pour régler tous les problèmes liés à la soutenabilité du modèle.

33. Si l’on veut éviter à la fois l’effondrement côté environnemental et le fascisme côté politique, il faut absolument retrouver la démocratie pour impulser une alternative qui vienne par en bas.

B. Le cheval porteur d’une alternative

a) La nécessité d’une reterritorialisation de l’économie

34. Le capitalisme autoritaire conduit au déracinement de milliards d’individus au Sud comme au Nord, tous ceux qui se font exclure du système de production parce que non rentables. Au-delà des classes privilégiées qui profitent du système et ne veulent pas en changer, il y a une masse de perdants qui ne sont pas suffisamment qualifiés pour ne pas se faire évincer par les nouvelles technologies. L’intelligence artificielle est un bon exemple d’une telle force de déclassement des populations.

35. L’un des coûts sociaux les plus inquiétants qui mine nos démocraties réside dans la dualisation systématique de nos sociétés. Il y a ainsi une coupure de plus en plus profonde entre les performants d’un côté et les « inutiles au monde »15 de l’autre, car non productifs. On est en train de voir l’émergence de masses entières de déclassés prêts à se faire récupérer par le premier intégrisme venu qui va leur promettre l’âge d’or. Il nous apparaît donc qu’un des préalables indispensables à toute réconciliation sociale est de trouver de nouveaux espaces de légitimité sociale afin d’éviter l’humiliation et le contrôle social et, pour ce faire, il faut être à l’écoute des exclus pour chercher à les reclasser. C’est en effet l’appartenance de chacun à des valeurs, à une culture commune qui permet le bien vivre ensemble16.

36. Aujourd’hui, seul le travail donne une légitimité sociale. Or il n’y a pas suffisamment de travail pour tout le monde. Il faudrait donc passer d’une société de plein emploi (qui n’est plus possible), à une société de pleine activité. Le moteur ne serait plus le profit, le pouvoir, la puissance, mais la satisfaction des besoins de base (s’alimenter, se loger, se transporter se divertir) pour tout citoyen17. Un tel projet ne peut se réaliser qu’à une échelle où les choix de ces besoins à satisfaire puissent s’effectuer de façon démocratique et concertée. On retrouve ainsi la problématique du territoire pertinent pour organiser au mieux la société.

37. Avec la question des limites planétaires, c’est toute la mondialisation ainsi que la métropolisation qui sont remis en cause. Un fonctionnement de nos économies en flux tendus à des milliers de kilomètres n’est plus supportable du fait du dérèglement climatique ; de même les grandes métropoles risquent de devenir invivables soit à cause de la chaleur, soit à cause du relèvement du niveau de la mer. La solution pourrait consister à repenser l’organisation de l’économie autour de grandes zones économiques intégrées comme l’Europe, pratiquant le protectionnisme externe et le libre échange interne. D’un point de vue territorial, le principe serait le repérage de biozones sur lesquelles déployer un projet d’autonomie et de résilience. Dans cette perspective, le cheval territorial aurait toute sa place.

b) Le cheval territorial

38. Dans une perspective de post-capitalisme, le cheval peut parfaitement constituer un outil de transformation sociale, économique et écologique. Il remplit des fonctions essentielles dans des domaines qui seront demain au cœur d’une alternative.

39. Dans le domaine de l’agroécologie, le cheval est un gage de soutenabilité : traction animale pour cultures vivrières diversifiées et locales ; pâturage et entretien des prairies ; protection des sols et respect du cycle de l’eau verte… Le cheval devient le symbole du respect des cycles naturels et des limites planétaires.

40. Dans le domaine des transports et de de la mobilité, le cheval peut se retrouver à la pointe de la modernité : livraisons locales de marchandises ; déplacements à courte distance des populations ; réduction de notre dépendance aux véhicules motorisés et aux carburants fossiles. Le cheval devient le symbole de la reconsidération de nos mobilités.

41. Dans le domaine du lien social et de l’éducation, le cheval est déjà reconnu pour son efficacité dans la médiation animale, l’inclusion sociale, l’éducation à l’environnement et au vivant. Il permet également la réhabilitation de métiers et de savoir-faire qui produisent du lien social autour du soin apporté à l’animal. Il permet enfin de développer une culture de coopération et de sobriété.

42. Dans le domaine du respect des droits humains et non humains, le cheval permet de reconsidérer notre rapport à l’animal. Le cheval n’est plus un facteur de production (comme au 19ème siècle), ou un objet de consommation, mais c’est un partenaire qui se respecte.

Conclusion

43. Le cheval ne va pas sauver le monde à lui tout seul et nous prévenir du risque de crises très graves qui menacent nos sociétés du fait du non-respect des limites planétaires. Nous avons souligné néanmoins qu’il pouvait être au cœur d’une alternative reposant sur une autre organisation territoriale que celle que nous connaissons aujourd’hui autour de la mondialisation. Il ne s’agit plus de produire à flux tendus et à plus bas coût possible en se spécialisant au nom de la théorie des avantages comparatifs, mais de reconstruire nos sociétés sur de nouvelles bases territoriales permettant à la fois la résilience et l’autonomie dans le respect des limites planétaires.

44.Dans cette perspective, si on considère le cheval territorial comme souhaitable, il serait utile de planifier sa mise en place. Dans le contexte d’une économie de sobriété, trois principes directeurs peuvent guider les actions : diminution de tous les déplacements, des intrants et du gaspillage ; relocalisation progressive de l’activité au niveau des territoires pertinents et retrait de la mondialisation ; justice sociale avec équité dans la répartition du financement de la transition.

Mots clés : Filière équine ; Prospective ; Limites planétaires ; Capitalisme autoritaire ; Cheval territorial.

 

Notes et références 17
  • 1 Institut Français du Cheval et de l’Equitation
  • 2 European Horse Network.
  • 3 Lauriane Mouysset : A la limite. Les limites planétaires face au monde économique. Essai pratique entre sciences et éthique. Thèse de Doctorat en Philosophie. Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Juillet 2024.
  • 4 Jean Jacques Gouguet : L’animal travailleur : de l’exploitation à la négation. Comment en sortir ? RSDA 1-2/2019.
  • 5 European Horse Network : Etude prospective. La filière équine européenne à horizon 2040. www.europeanhorsenetwork.eu.
  • 6 Gilles Rotillon : Il faut sortir du capitalisme, mais je ne vous dirai pas comment. Blog G.Rotillon, Médiapart, 2 Décembre 2024.
  • 7 CGDD,Christelle Larrieu (Dir) : La France face aux neuf limites planétaires. Octobre 2023. www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr
  • 8 Johan Rockström et al :A safe operating space for humanity. Nature, 461, Septembre 2009.
  • 9 Les chercheurs du CGDD ont défini une « zone d’incertitude » composée de deux valeurs : une valeur basse ou « frontière planétaire » et une valeur haute ou « limite planétaire ». La frontière représente la zone de danger qui précède la limite au delà de laquelle le système peut basculer dans un état inconnu et dangereux.
  • 10 Kaveh Mandani : Global Water Bankruptcy. United Nations University. Institute for Water, Environment and Health. Richmond Hill, Ontario, Canada, 2026.
  • 11 Quinn Slobodian : Le capitalisme de l’apocalypse. Ou le rêve d’un monde sans démocratie. Seuil, Paris, 2025.
  • 12 Laure Teulières, Steve Hagimont, Jean Michel Hupé : Green backlash. Qui veut la peau de l’écologie ? Seuil, Paris, 2025.
  • 13 Nastasia Hadjadji, Olivier Tesquet : Apocalypse nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir. Divergences, Qimperlé, 2025 ; Arnaud Miranda : Les lumières sombres. Comprendre la pensée néo-réactionnaire. Gallimard, Paris, 2026.
  • 14 Romaric Godin : Le problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face). La Découverte, Paris, 2026 ; Marlène Benquet : La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France. La Découverte, Paris, 2026.
  • 15 Bronislaw Geremek : La potence ou la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen-Age à nos jours. Gallimard, Paris, 1987.
  • 16 Gabriel Malek : Pour une décroissance prospère. Payot, Paris, 2025.
  • 17 Arnaud Bontemps : Service public ou barbarie. La Découverte, Paris, 2026.
Sommaire RSDA 1-2026

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