La loi Grammont, la Société Protectrice des Animaux et les courses hippiques (1850-1914) : entre réforme morale et science du bien-être équin
- Manon Iurettigh
Doctorante en histoire
Université Lyon III Jean Moulin
thèse Cifre Domaine de Grosbois
Introduction
1. Les débats contemporains relatifs au bien-être équin dans les courses hippiques sont généralement présentés comme le produit de préoccupations récentes, nourries par le développement des sciences du comportement animal, l'évolution des sensibilités collectives à l'égard de la souffrance animale et la médiatisation croissante des controverses entourant l'usage de la cravache, les blessures en compétition ou le devenir des chevaux réformés. Pourtant, plusieurs des questions aujourd'hui discutées par les institutions hippiques, les chercheurs et les associations de protection animale étaient déjà formulées au XIXe siècle1. Les critiques portant sur l'intensité de l'entraînement, la sélection des reproducteurs, l'utilisation du fouet ou encore les effets moraux et économiques des paris apparaissent en effet de manière récurrente dans les publications des sociétés protectrices françaises.
2. Nous proposons ici de discuter l'hypothèse selon laquelle les débats contemporains sur le bien-être équin demeurent largement structurés par un cadre normatif élaboré au sein de la Société Protectrice des Animaux dans la seconde moitié du XIXe siècle2. Ce cadre repose sur une distinction fondamentale entre l'institution hippique, considérée comme légitime et socialement utile, et les abus susceptibles de s'y développer, lesquels doivent être identifiés, dénoncés puis corrigés. L'originalité de cette position réside moins dans la critique des pratiques que dans le refus de remettre en cause l'existence même des courses. Cette distinction entre institution légitime et abus condamnables constitue un paradigme réformiste dont plusieurs caractéristiques semblent se retrouver dans les politiques contemporaines de bien-être équin3.
3. Cette perspective invite à dépasser une lecture téléologique de l'histoire de la protection animale qui ferait des sociétés protectrices les simples précurseurs des préoccupations actuelles.
4. Il ne s'agit pas de rechercher dans les bulletins de la SPA l'origine directe des réglementations contemporaines mais d'analyser les modalités historiques de construction d'un mode particulier de critique. Les continuités observées ne relèvent pas nécessairement d'une filiation institutionnelle directe ; elles témoignent davantage de la remarquable stabilité de certaines manières de penser les rapports entre protection animale et activité hippique.
5. L'historiographie de la protection animale en France fournit un cadre particulièrement riche pour cette réflexion. Les travaux pionniers de Maurice Agulhon ont montré combien la loi Grammont s'inscrivait dans une entreprise de moralisation sociale portée par les élites bourgeoises du Second Empire4. Éric Pierre a ensuite mis en évidence les logiques discursives à l'œuvre dans les sociétés protectrices françaises du XIXe siècle ainsi que les dimensions sociales de leurs interventions5. Kathleen Kete a souligné l'inscription de la protection animale dans la culture bourgeoise urbaine du XIXe siècle6, tandis qu'Éric Baratay a renouvelé l'analyse de ces mouvements en interrogeant la place accordée à la souffrance animale et les limites d'une protection souvent fondée sur des arguments utilitaires7. Si ces travaux ont profondément renouvelé notre compréhension de la protection animale, peu d'études se sont intéressées à la place spécifique des courses hippiques dans la construction de ce discours réformateur, ni à la manière dont les catégories élaborées dans ce contexte continuent d'éclairer les débats actuels sur le bien-être équin. La loi du 2 juillet 1850, dite loi Grammont, constitue le point de départ conventionnel de l'histoire juridique de la protection animale en France. Portée par le général Jacques Delmas de Grammont, elle réprime les mauvais traitements exercés publiquement sur les animaux domestiques, mais laisse hors de son champ les violences commises en privé8. Les travaux de Maurice Agulhon et d'Éric Pierre ont montré que ce texte relevait moins d'une reconnaissance de l'animal comme sujet de droit que d'un projet de moralisation sociale : le mauvais traitement public est condamné parce qu'il corrompt le spectateur autant qu'il fait souffrir la bête9. La Société Protectrice des Animaux, fondée en 1845 sous la présidence d'Étienne Pariset, s'inscrit dans cette même logique10. Ses dirigeants, issus des mêmes milieux que les autres sociétés philanthropiques du XIXe siècle (médecins, magistrats, militaires, notables), développent une stratégie réformiste fondée sur la correction des abus plutôt que sur la remise en cause des institutions elles-mêmes11. Cette prudence, particulièrement sensible dans le traitement des courses hippiques, ne procède pas d'une simple timidité mais des conditions même d'existence de la Société, tributaire pour son influence de l'appui des pouvoirs publics et de ses soutiens. C'est cette ambivalence constitutive, entre souci du bien-être animal et préservation des usages établis, qui structure les publications de la SPA et qu'il convient d'examiner à partir des Bulletins de Paris et de Lyon.
6. L'étude repose principalement sur l'analyse des Bulletins de la Société Protectrice des Animaux de Paris et de Lyon publiés entre 1855 et 1914. Ce corpus appelle cependant deux précautions de lecture. D'une part, les bulletins ne sauraient être considérés comme un reflet direct des pratiques hippiques de leur époque : produits par une association militante, destinés à ses membres et à ses soutiens, ils relèvent d'une entreprise de persuasion autant que d'information. Leur intérêt réside donc moins dans leur valeur factuelle que dans leur capacité à révéler les catégories d'analyse mobilisées par les acteurs de la protection animale. D'autre part, il ne s'agit pas de mesurer l'ampleur réelle des mauvais traitements qu'ils dénoncent, mais d'examiner la manière dont ceux-ci sont sélectionnés, interprétés et mis en récit pour construire une critique des pratiques hippiques. Cette perspective conduit à prêter une attention égale aux silences du corpus, aux acteurs peu évoqués et aux limites sociales de cette critique.
7. La démarche adoptée met par ailleurs ce corpus historique en dialogue avec des travaux récents consacrés au bien-être équin, à la régulation des sports équestres et à la notion de « licence sociale »12. Ce rapprochement ne vise pas à établir une filiation directe entre le XIXe et le XXIe siècle, mais à examiner dans quelle mesure certaines structures argumentatives élaborées dans le contexte de la loi Grammont continuent d'organiser, sous des formes réappropriées et transformées, les débats contemporains13. La comparaison permet ainsi d'inscrire les controverses actuelles dans une profondeur historique, sans présumer d'une continuité linéaire entre les deux périodes.
8. Sur cette base, l'analyse montrera d'abord comment la SPA a construit, dès la seconde moitié du XIXe siècle, un modèle de critique fondé sur la distinction entre institution et abus, avant d'en examiner les formes de diffusion et les limites d'application. Elle s'interrogera enfin sur les continuités et les transformations de ce paradigme dans les politiques contemporaines de bien-être équin.
I. La construction d'un paradigme réformiste : l'institution légitime et ses abus (1857-1914)
A. 1857 : légitimer les courses pour mieux en corriger les excès
9. La déclaration publiée par la Société Protectrice des Animaux en 1857 constitue un moment essentiel dans l'histoire des relations entre protection animale et activité hippique. La commission chargée d'examiner la question des courses affirme sans ambiguïté : « Nous considérons les courses de chevaux, ou mieux les concours, comme une institution de première utilité. Ce ne sont que les abus qui se commettent dans ces courses que nous blâmerons. »14
10. Cette formulation dépasse largement le cadre d'une simple prise de position circonstancielle. Elle établit une distinction fondamentale entre l'institution et les pratiques qui s'y développent. Les courses ne sont pas condamnées en tant que telles ; elles sont au contraire reconnues comme utiles à l'amélioration de l'élevage et au progrès national. Seuls certains comportements sont jugés répréhensibles.
11. Cette distinction mérite une attention particulière. Elle fixe les limites à l'intérieur desquelles la critique protectrice peut s'exercer. Dès lors que l'institution est considérée comme légitime, la réflexion ne porte plus sur son existence mais sur ses modalités de fonctionnement. La question devient moins : « faut-il maintenir les courses ? » que « quelles pratiques doivent être réformées ? ».
12. Une telle posture doit être replacée dans son contexte social. Les dirigeants de la SPA appartiennent aux mêmes milieux sociaux que de nombreux propriétaires, administrateurs ou membres des sociétés hippiques. Les courses constituent alors un espace privilégié de sociabilité aristocratique et bourgeoise. Dans ces conditions, une remise en cause radicale de l'institution apparaît peu probable.
13. Cette proximité sociale ne signifie pas l'absence de critique. Elle contribue en revanche à orienter cette critique vers certaines catégories d'acteurs et certaines pratiques particulières15. La dénonciation porte prioritairement sur les excès visibles, les brutalités ou les comportements individuels. Les structures économiques et sociales des courses demeurent quant à elles largement hors du champ de la contestation.
14. L'intérêt historique de cette déclaration réside ainsi moins dans ce qu'elle dit des courses elles-mêmes que dans le modèle de réforme qu'elle inaugure. La protection animale ne se construit pas contre l'institution hippique mais à l'intérieur de celle-ci. Cette logique réformiste constitue l'un des fils conducteurs des débats protecteurs jusqu'à la Première Guerre mondiale.
B. Améliorer l'élevage sans condamner les courses : le débat trot-galop
15. La réunion de la SPA de 1864 constitue un moment charnière. Le président de la Société soulève la question du « système de courses actuellement en usage » et son « inutilité au point de vue de l'amélioration du cheval ». Il s'appuie sur un article de M. Delamarre, directeur du journal La Patrie, qui préconise les courses au trot comme « beaucoup plus profitables à l'amélioration du cheval que les courses au galop»16. Une commission est immédiatement constituée pour promouvoir cette thèse auprès des sportsmen et des milieux hippiques. L'argument est à la fois zootechnique et moral : les courses de fond à grande vitesse « amèneront avant peu la ruine totale de nos chevaux », tandis que les épreuves de trot « relèveraient rapidement les races françaises »17. Cette prise de position n'était cependant pas culturellement neutre : le trot était alors associé à l'élevage normand et aux races de trait, davantage lié aux milieux agricoles et régionaux qu'au monde aristocratique du galop d'influence anglaise18. La SPA ne se prononçait pas seulement sur le bien-être équin, mais aussi, implicitement, sur une certaine vision de l'élevage national contre un modèle britannique perçu comme corrupteur19. Ces discussions illustrent néanmoins la solidité du paradigme de 1857 : les critiques formulées à l'égard du galop ne conduisent jamais à une remise en cause du principe même de la compétition hippique. La critique porte sur les formes que doivent prendre les courses, non sur leur existence.
C. 1866 : l'élaboration d'un répertoire critique
16. Le bulletin de 1866 marque une étape supplémentaire dans la formalisation du discours protecteur. Plus riche que tous les précédents en développements sur les courses, il constitue une synthèse des griefs accumulés par la SPA depuis sa fondation, enrichie de références à des autorités scientifiques et vétérinaires, et articule cinq lignes critiques qui, ensemble, dessinent moins une accumulation de reproches qu'un véritable répertoire argumentatif destiné à identifier les limites acceptables de l'exploitation sportive du cheval.
17. Le premier grief porte sur les méthodes d'entraînement. Les auteurs mobilisent des autorités vétérinaires pour démontrer que la recherche précoce de performances compromet le développement physiologique des jeunes chevaux, citant notamment David Law sur le training à l'anglaise : « Il use les facultés du poulain avant qu'il ait atteint toute sa croissance et son entier développement ; il altère, par une surexcitation extrême, la vigueur de l'économie animale ; il tend à créer beaucoup de maladies et abrège la durée de la vie»20. Cette observation préfigure ce que la science vétérinaire contemporaine documente précisément sur les lésions ostéo-articulaires liées à l'excès de charge à haute vitesse chez les jeunes chevaux21. La critique vise les excès de l'entraînement, jamais le principe de la préparation sportive.
18. La question de la cravache occupe une place centrale et révèle les dimensions sociales du discours protecteur. Les bulletins dressent des portraits de jockeys sans appel : « Tout cheval entraîné a son jockey, squelette poreux, peau desséchée, taille de Lilliput : voilà le type. On en fabrique surtout en Angleterre »22. Les jockeys sont accusés de « (sabrer) par la cravache, (éventrer) à coups d’éperons » les chevaux 23, ce que le bulletin appelle une « petite manœuvre de bourreaux » et que la recherche contemporaine sur l'usage de la cravache désigne aujourd'hui comme un acte susceptible de causer douleur et stress24. La description physique du jockey, corps épuisé, atrophié, fabriqué en série, est autant un document sur les préjugés de classe de la SPA que sur le bien-être des chevaux : ces hommes souvent issus des milieux populaires25, soumis eux-mêmes à des pratiques violentes de contrôle du poids, sont dépeints comme des figures menaçantes plutôt que comme des travailleurs également victimes du système. La critique vise la pratique visible du fouet, non les structures économiques qui la produisent.
19. Les prises de position sont également très claires sur les steeple-chases. La fête équestre de Lyon en 1866, qui coûta la vie à deux jeunes officiers et en blessa grièvement trois autres, fournit un argument concret : ces épreuves d'obstacles « violent, à l'égard des chevaux sacrifiés sans utilité, la loi protectrice des animaux, et mettent en grand péril la vie humaine »26. Le bulletin oppose explicitement ces « excentricités » aux « courses de simple vitesse, loyalement pratiquées » jugées, elles, utiles27.
20. Face à ces dérives, une alternative est esquissée : M. Crompton, membre de la Société, publie en 1866 un article au titre programmatique - Utilité et possibilité de faire courir les chevaux sans autre stimulant que leur ardeur naturelle et la voix caressante du jockey » - préfigurant les débats actuels sur l'interdiction de la cravache dans les courses. Le bulletin construit ainsi progressivement une frontière entre usages acceptables et pratiques à réformer, sans jamais remettre en cause la légitimité de l'institution elle-même28.
D. Vers une normalisation du dialogue avec les institutions hippiques (1905-1914)
21. Au début du XXe siècle, les bulletins lyonnais des années 1905-1914 témoignent d'une évolution sensible du ton adopté par la SPA. Les dénonciations demeurent présentes - le bulletin de 1905 évoque l'utilisation d'acide sulfurique versé sur la hanche d'un cheval pour le stimuler, pratique scandaleuse documentée avec la mention de la préfecture de police29 - mais elles s'accompagnent d'une reconnaissance croissante du rôle joué par les sociétés de courses dans l'amélioration de l'élevage. Le bulletin de 1911 reconnaît ainsi que ces sociétés « ont rempli de façon magistrale le rôle qui leur a été assigné »30.
22. Cette inflexion ne doit pas être interprétée comme un abandon des préoccupations protectrices. Elle traduit plutôt l'installation durable d'une logique de négociation que plusieurs facteurs permettent d'expliquer. La consolidation institutionnelle du Jockey Club31 et des sociétés de courses au tournant du siècle leur conférait un poids considérable face auquel la SPA, sans moyens coercitifs réels, ne pouvait maintenir indéfiniment une posture de dénonciation frontale. L'Angleterre elle-même, fondatrice du modèle, n'interrogeait alors que peu ses propres pratiques, ôtant à la critique française une partie de sa légitimité comparative. L'essor parallèle du mouvement pour la protection des animaux de compagnie et de la faune sauvage a probablement recentré les priorités de la Société loin du secteur hippique. Le bulletin de Lyon de 1913 publie certes encore un tableau détaillé des « contraventions à la loi Grammont » et consacre une rubrique au « surmenage du cheval »32, mais l'accent est désormais mis sur la négociation avec les institutions plutôt que sur la dénonciation frontale.
23. Le paradigme élaboré en 1857 atteint alors sa forme la plus stable : l'institution hippique est reconnue comme légitime, les abus doivent être identifiés, surveillés et corrigés, la réforme apparaît préférable à la contestation. Cette configuration intellectuelle survivra largement à la période étudiée et constitue l'un des héritages les plus durables du mouvement protecteur français.
II. Continuités et transformations : les débats contemporains à l'épreuve du paradigme protecteur
A. La science vétérinaire contemporaine : renouvellement des connaissances, permanence des questions
24. L'émergence des sciences du bien-être animal a profondément transformé les modalités d'évaluation des pratiques hippiques. Là où les protecteurs du XIXe siècle fondaient leurs critiques sur l'observation, l'expérience personnelle ou des considérations morales, les recherches contemporaines mobilisent des protocoles standardisés, des indicateurs physiologiques et des méthodes statistiques permettant d'évaluer plus précisément les effets de l'entraînement sur les chevaux.
25. Cette évolution méthodologique ne signifie toutefois pas que les interrogations aient entièrement changé. Plusieurs questions soulevées par les bulletins de la SPA trouvent aujourd'hui des formulations nouvelles dans la littérature scientifique. Les inquiétudes relatives au surentraînement, à l'usure précoce des organismes ou aux conséquences de la sélection pour la performance continuent d'alimenter les recherches consacrées au cheval de course.
26. Les études récentes portant sur les blessures musculo-squelettiques chez les pur-sangs illustrent cette continuité des préoccupations33. La légitimité de l'entraînement sportif n'est pas ici en cause, une légitimité déjà admise par la SPA elle-même dès ses premières prises de position. Les chercheurs s'attachent plutôt à déterminer les conditions dans lesquelles cet entraînement peut être pratiqué avec le moins de risques possible pour l'animal. Ce qui évolue n'est donc pas la nature de la question posée, mais l'appareil d'expertise convoqué pour y répondre : à une critique reposant sur l'observation empirique des excès se substitue une évaluation fondée sur les sciences vétérinaires et sur des indicateurs de bien-être animal34.
27. Cette évolution témoigne d'une transformation profonde des modes de production du savoir sur les animaux. Cependant, elle ne remet pas nécessairement en cause le cadre général dans lequel s'inscrit la réflexion. Les recherches visent majoritairement à améliorer les pratiques existantes plutôt qu'à interroger le principe même de la compétition hippique. À cet égard, certaines analogies peuvent être observées avec la logique réformiste formulée par la SPA au XIXe siècle.
B. La cravache : d'une controverse morale à un objet scientifique
28. Parmi les thèmes qui traversent l'ensemble de la période étudiée, l'usage de la cravache occupe une place singulière. Dès 1866, M. Crompton demandait de courir les chevaux sans cravache et à la voix ; ces critiques demeuraient fondées sur des observations empiriques et des considérations morales. Depuis les années 2000, le débat s'est progressivement déplacé vers le terrain scientifique. Une étude neuro-histologique publiée dans la revue Animals en 2020 a comparé la structure cutanée de dix humains et de vingt chevaux : elle n'a révélé aucune différence significative dans la densité des terminaisons nerveuses épidermiques ni dans l'épaisseur de la couche concernée, établissant que les chevaux possèdent les mêmes structures anatomiques que les humains pour percevoir la douleur cutanée35. La RSPCA Australie a conclu la même année que « les fouets causent de la douleur et du stress au cheval », et la World Horse Welfare ainsi que la RSPCA d'Angleterre ont retiré leur soutien à l'utilisation de la cravache à des fins d'« encouragement » à la suite d'une consultation publiée en 202236.
29. Cette évolution ne doit cependant pas être interprétée comme la simple confirmation scientifique des intuitions protectrices du XIXe siècle. Les contextes techniques, réglementaires et sportifs diffèrent profondément, et l'analogie entre le fouet du XIXe siècle, utilisé sans restriction, et la cravache rembourrée contemporaine soumise à un règlement précis mérite d'être posée plutôt que postulée. Ces positions ne font d'ailleurs pas l'unanimité : la British Horseracing Authority avait conclu en 2011 que le fouet rembourré moderne, utilisé selon les règles en vigueur, ne causait pas de douleur, invoquant notamment l'effet analgésique produit par l'effort en course37. Argument depuis contesté par plusieurs études, mais qui illustre que le débat reste ouvert entre tenants d'une interdiction et régulateurs qui préfèrent encadrer les usages plutôt que les supprimer.
30. L'intérêt historique réside ailleurs. Ce qui est significatif, en termes de paradigme, c'est que le débat réglementaire contemporain ne pose jamais la question de principe, la cravache est-elle un instrument légitime ? Mais toujours la question de limite : combien de coups, à quelle intensité, constituent un abus ? C'est la grammaire exacte de 1857 : dans les deux cas, la controverse porte sur la définition des conditions dans lesquelles les courses peuvent être jugées compatibles avec le bien-être animal, jamais sur leur légitimité en tant que telle.
C. La licence sociale : une reformulation contemporaine de la question de la légitimité
31. La notion de « licence sociale d'exploitation » (Social Licence to Operate) s'est progressivement imposée dans les débats consacrés aux sports impliquant des animaux. Emprunté aux sciences sociales et aux travaux portant sur les industries extractives, ce concept désigne l'acceptation sociale dont une activité doit bénéficier pour maintenir durablement sa légitimité38.
32. Son application au domaine hippique traduit une évolution importante des préoccupations contemporaines. Les institutions des courses ne cherchent plus seulement à satisfaire des exigences réglementaires ; elles doivent également répondre aux attentes d'un public de plus en plus attentif aux conditions de vie des animaux.
33. Cette problématique n'est pas sans rappeler certaines inquiétudes exprimées par les protecteurs du XIXe siècle. Les dirigeants de la SPA étaient déjà conscients que la visibilité des violences exercées sur les animaux pouvait fragiliser la légitimité sociale de certaines pratiques. Toutefois, les catégories mobilisées diffèrent profondément. Là où les protecteurs invoquaient la civilisation, la moralité ou l'humanité, les acteurs contemporains parlent de transparence, de confiance ou d'acceptabilité sociale39.
34. L'intérêt de la comparaison réside moins dans l'identité des concepts que dans la permanence d'une même interrogation : à quelles conditions une société accepte-t-elle qu'un animal soit utilisé dans un cadre sportif ?
D. Race&Care : entre rupture méthodologique et continuités institutionnelles
35. Le projet Race&Care, développé par les principales institutions françaises des courses en partenariat avec la recherche publique, constitue l'une des initiatives les plus ambitieuses menées récemment dans le domaine du bien-être équin40.
36. Sa spécificité réside dans la volonté de produire des connaissances objectivées à partir d'observations standardisées réalisées directement dans les établissements d'entraînement. Par son ampleur, son encadrement scientifique et ses méthodes d'évaluation, il se distingue profondément des enquêtes et observations réalisées par les protecteurs du XIXe siècle.
37. Toutefois, l'objectif poursuivi présente certaines convergences avec les démarches réformistes antérieures. Il s'agit de mieux identifier les situations susceptibles d'altérer le bien-être des chevaux afin de proposer des améliorations des pratiques professionnelles. Le projet ne vise pas à remettre en cause l'existence des courses mais à renforcer leur compatibilité avec les attentes contemporaines en matière de protection animale.
38. Cette observation ne doit pas conduire à établir une filiation directe entre la SPA et les programmes contemporains de recherche appliquée. Elle invite plutôt à constater qu'un même problème continue de se poser sous des formes différentes : comment concilier l'existence d'une activité sportive reposant sur l'utilisation d'animaux avec des exigences croissantes de protection et de bien-être41 ?
39. L'intérêt historique de cette continuité réside précisément dans la transformation des réponses apportées à cette question. Les arguments moraux ont laissé place aux protocoles scientifiques ; aux évaluations standardisées ; les appels à la compassion aux indicateurs de bien-être. Pourtant, la recherche d'un équilibre entre activité hippique et protection animale demeure au cœur des débats.
Conclusion
40. L'étude des relations entre la loi Grammont, la Société Protectrice des Animaux et les courses hippiques révèle l'ancienneté des débats relatifs au bien-être équin. L'analyse des bulletins protecteurs publiés entre 1855 et 1914 montre que les principales préoccupations aujourd'hui associées à la protection des chevaux de course, intensité de l'entraînement, usage de la cravache, sélection des reproducteurs, risques liés à certaines épreuves ou encore légitimité sociale des compétitions, étaient déjà présentes dans les réflexions des réformateurs du XIXe siècle.
41. L'intérêt de ces sources ne réside cependant pas uniquement dans la mise en évidence de cette ancienneté. Les bulletins permettent surtout d'observer la construction progressive d'un mode particulier de critique des activités impliquant des animaux. Loin d'adopter une position abolitionniste, les dirigeants de la SPA élaborent un modèle réformiste fondé sur une distinction entre l'institution hippique, considérée comme légitime et socialement utile, et les abus susceptibles de s'y développer. Cette distinction apparaît dès les années 1850 et structure durablement les prises de position protectrices relatives aux courses.
42. Cette perspective conduit enfin à interroger les transformations récentes du droit animalier. Les évolutions législatives ont progressivement déplacé le centre de gravité de la protection animale, passant d'une logique principalement répressive à une prise en compte croissante des besoins physiologiques, comportementaux et émotionnels des animaux. Dans cette perspective, l'histoire de la protection équine ne peut être réduite à une simple extension de la lutte contre les abus. Elle invite à réfléchir à l'émergence d'un nouveau paradigme, fondé non plus seulement sur l'interdiction des mauvais traitements, mais sur la promotion active des conditions permettant l'expression des besoins propres de l'animal.
43. L'histoire des courses hippiques constitue ainsi un observatoire privilégié pour comprendre les recompositions contemporaines des rapports entre humains et animaux. En replaçant les débats actuels dans une profondeur chronologique plus longue, l'analyse des bulletins de la SPA permet de saisir à la fois les continuités, les ruptures et les tensions qui accompagnent l'évolution des sensibilités et des normes relatives au bien-être animal depuis le XIXe siècle.
- 1 Pierre, Éric. « Réformer les relations entre les hommes et les animaux : fonction et usages de la loi Grammont en France (1850-1914) ». Déviance et Société, 2007/1 Vol. 31, 2007. p.65-76.
- 2 Sur la création de la SPA, voir le dossier thématique de Gallica « Protection des animaux au 19ème siècle : 1. la création de la SPA ».
- 3 Ritvo, Harriet, The Animal Estate. The English and others creatures in Victorian England, Harvard University Press, 1987, 368p.
- 4 Agulhon, Maurice « Le sang des bêtes. Le problème de la protection des animaux en France au XIXe siècle », Romantisme, n°31, 1981, p. 81-110. https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1981_num_11_31_
- 5 Pierre, Eric, « La souffrance des animaux dans les discours des protecteurs français au XIXe siècle », Études rurales, n°147-148, 1998, p. 81-97. Voir aussi : Amour des hommes, amour des bêtes : discours et pratiques protectrices dans la France du XIXème siècle, thèse, Université d'Angers, 1998.
- 6 Kete, Kathleen, The Beast in the Boudoir. Petkeeping in Nineteenth-Century Paris, University of California Press, Berkeley, 1994, 207p.
- 7 Baratay, Eric, Le point de vue animal, l’Univers historique, Paris, Seuil, 2012, 389p.
- 8 Budé, Eugène de, Le général Delmas de Grammont (1796-1862) : auteur de la loi française pour la protection des animaux, Genève, W. Kündig et fils, 1896, 32p.
- 9 Agulhon, Maurice « Le sang des bêtes. Le problème de la protection des animaux en France au XIXe siècle », Romantisme, n°31, 1981, p. 81-110.Pierre, Éric. « Réformer les relations entre les hommes et les animaux : fonction et usages de la loi Grammont en France (1850-1914) ». Déviance et Société, 2007/1 Vol. 31, 2007. p.65-76.
- 10 Pierre, Éric. « Réformer les relations entre les hommes et les animaux : fonction et usages de la loi Grammont en France (1850-1914) ». Déviance et Société, 2007/1 Vol. 31, 2007. p.65-76. Pierre Eric. La souffrance des animaux dans les discours des protecteurs français au XIXe siècle, Études rurales, n°147-148, 1998. Mort et mise à mort des animaux. pp. 81-97.
- 11 Saint-Auban, Émile de, Courses de taureaux et combat d’animaux, Société protectrice des animaux, Paris, 1899, 7 p.
- 12 Douglas J, Owers R, Campbell MLH. "Social Licence to Operate: What Can Equestrian Sports Learn from Other Industries?" Animals 2022 .ug 5;12-15:1987. doi: 10.3390/ani12151987.
- 13 Sutra, Romy. « Écrire la première loi de protection animale. Enjeux et débats autour de la rédaction de la loi Grammont (1850) », Florent Garnier (textes réunis par), Premières écritures du droit (XIIIe-XXe siècle), Presses de l'Université Toulouse Capitole, p. 77-103, 2026.
- 14 Bulletin de la Société protectrice des animaux, 1857, p.348.
- 15 Pierre, Éric. « Stéréotypes et préjugés sociaux dans la France du XIXe siècle : le bon et le mauvais cocher ». Le stéréotype, Presses universitaires de Rennes, 2004, https://doi.org/10.4000/books.pur.21003.
- 16 Bulletin de la Société protectrice des animaux, 1864, p.261.
- 17 Bulletin de la Société protectrice des animaux, 1866, p.201.
- 18 Hoüel, Ehprem, Traité des courses au trot, Paris, Laguionie, 1842.
- 19 Bulletin de la Société protectrice des animaux, 1866, p.201-202
- 20 Bulletin de la Société protectrice des animaux, 1866, p.200.
- 21 Crawford KL, Ahern BJ, Perkins NR, Phillips CJC, Finnane A, « The Effect of Combined Training and Racing High-Speed Exercise History on Musculoskeletal Injuries in Thoroughbred Racehorses: A Systematic Review and Meta-Analysis of the Current Literature », Animals (MDPI), vol. 10, n° 11, 2020.
- 22 Bulletin de la Société protectrice des animaux, 1866, p.200.
- 23 Ibid.
- 24 McGreevy PD, Corken RA, Salvin H, Black CM. "Whip use by jockeys in a sample of Australian Thoroughbred races--an observational study". PLoS One. 2012;7(3):e33398. doi: 10.1371/journal.pone.0033398. Epub 2012 Mar 19. PMID: 22442687; PMCID: PMC3307719.
- 25 Bulletin de la Société protectrice des animaux, 1866, p.200-202. Eugène, Chapus, Le Turf ou les courses de chevaux en France et en Angleterre, Paris, Hachette, 1854, p. 68-93.
- 26 Bulletin de la Société protectrice des animaux, 1866, p. 202-206.
- 27 Ibid.
- 28 Ibid.
- 29 Bulletin de la Société protectrice des animaux de Lyon, 1905, p.157.
- 30 Bulletin de la Société protectrice des animaux de Lyon, 1911, p.9-10.
- 31 Eugène, Chapus, Le Turf ou les courses de chevaux en France et en Angleterre, Paris, Hachette, 1854, p.167-178.
- 32 Bulletin de la Société protectrice des animaux de Lyon, 1913, p.12-14.
- 33 Wong ASM, Morrice-West AV, Hitchens PL and Whitton RC (2023) "The association between Thoroughbred racehorse training practices and musculoskeletal injuries in Victoria", Australia. Front. Vet. Sci. 10:1260554.
- 34 Muir, P. and Whitton, R.C. (2024), "Injury prevention in Thoroughbred racehorses". Equine Vet J, 56: 386-388.
- 35 Tong L, Stewart M, Johnson I et al. (dont McGreevy P), "A Comparative Neuro-Histological Assessment of Gluteal Skin Thickness and Cutaneous Nociceptor Distribution in Horses and Humans", Animals (MDPI), vol. 10, n°11, 2020.
- 36 RSPCA Australia, "What is the RSPCA's view on whips in Thoroughbred racing?", RSPCA Knowledgebase, mis à jour décembre 2020. British Horseracing Authority, Review of the Use of the Whip in Horseracing (2022)
- 37 McGreevy P. et al., "A Critical Analysis of the British Horseracing Authority's Review of the Use of the Whip in Horseracing", Animals (MDPI), vol. 5, n°1, 2015.
- 38 Douglas J, Owers R, Campbell MLH, "Social Licence to Operate: What Can Equestrian Sports Learn from Other Industries?", Animals (MDPI), vol. 12, n°15, 2022
- 39 RSPCA Australia, "What is the RSPCA's view on whips in Thoroughbred racing?", RSPCA Knowledgebase, mis à jour décembre 2020.
- 40 Projet Race&Care IFCE, INRAE, FNCH, France Galop et Trotteur français : Race and Care : étude du bien-être du cheval de course, état des lieux et propositions d’améliorations.Groupe d'études « Condition animale » de l'Assemblée nationale, Bien-être équin — Recommandations pour les Jeux de Paris 2024, rapport coordonné par Loïc Dombreval (député, vétérinaire), 46 recommandations, publié en avril 2022.
- 41 Sur ce point, voir la thèse de Noémie Hennes, éthologue Compréhension intégrative du bien-être du cheval de course : État des lieux, effet de l'exercice et exploration d'indicateurs comportementaux associés, Université de Tours, 2025.
